"Mort d’un commis voyageur" et vie d’un grand spectacle

Claudia Stavisky signe une mise en scène magistrale de la pièce d’Arthur Miller Mort d’un commis voyageur.

Lors d’un entretien récemment paru, Claudia Stavisky, alors plongée dans les répétitions de sa mise en scène de Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller, nous affirmait que la pièce était “infiniment plus profonde, plus vaste” que le film réalisé par Volker Schlöndorff, porté à bout de bras par l’interprétation de Dustin Hoffman du personnage principal. Et qu’elle entendait justement aller au-delà du côté “folklorique” du film, en éclairer toutes les facettes, “l’aspect choral”. Certes, nous n’avions aucune raison de mettre en doute ses – louables – intentions. Mais nous nous disions aussi qu’il y a loin de la coupe aux lèvres. Et que la vérité de la scène est la seule qui vaille pour éclairer un texte dramatique.

Il ne nous fallut que quelques minutes pour être happé par cette nouvelle création de la patronne du théâtre des Célestins. Saisi par sa force brute et désespérée. Bouleversé par sa puissance émotionnelle.

La lumière s’allume sur les deux fils de Willy Loman, Biff (interprété avec un mélange de dureté et de fragilité par Alexandre Zambeaux) et Happy (Matthieu Sampeur, tout en subtilité). C’est habile : on comprend d’emblée que la pièce n’est pas basée uniquement sur le destin d’un seul homme –même si celui-ci est central – mais qu’il s’agit d’un portrait de famille, où chacun a sa partition à jouer. Les autres membres de la famille peuvent apparaître et l’histoire peut dès lors se dérouler : elle est connue, c’est celle d’un homme entraînant ses proches dans sa chute. Mais elle a une résonnance incroyablement actuelle puisque l’écroulement de ce voyageur de commerce vient de ses dettes qui s’accumulent. Tandis que son effondrement moral vient de ses valeurs, battues en brèche, qui font de l’argent, de l’aisance matérielle, l’alpha et l’oméga de toute réussite humaine.

Fêlures fitzgéraldiennes

Durant plus de deux heures et demie (qui passent comme un souffle), on le verra se débattre, tenter de se raccrocher à ses mensonges. À l’imposture qui a fait de lui un grand négociateur d’affaires alors qu’il n’est qu’un petit représentant. À l’image idéale qu’il s’est construite, impliquant ses enfants promis aux plus grandes destinées quand ils ne font que subir des humiliations, ou sa femme (l’impeccable Hélène Alexandridis) si dévouée, qu’il ne peut cependant s’empêcher de tromper. Quelques éléments de décor glissant silencieusement sur un plateau nu suffisent à suggérer toute une vie. Ou plutôt à suggérer toute une vie invoquée à travers les souvenirs d’un homme.

Comme si l’on se trouvait dans son espace mental, dans son imaginaire en déroute. À la manière d’un Francis Scott Fitzgerald – ce n’est pas un hasard si le dramaturge est son contemporain –, Arthur Miller éclaire les personnages qui s’agitent sous nos yeux par leurs fêlures. Ce sont leurs faiblesses qui sont projetées de façon brutale ou progressive. Ce sont leurs blessures qui nous les rendent si proches. Pantins qui n’ont pas su s’adapter à un système qui les broie. Entre onirisme et réalisme cru, Claudia Stavisky rend justice à un texte qu’elle a raison de considérer comme un “monument”. Elle est épaulée par une équipe de comédiens au sommet de leur art, emmenés par un François Marthouret littéralement possédé par son rôle, incroyable de vérité et d’épaisseur dramatique.

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Mort d’un commis voyageur, jusqu’au 31 octobre, à 20h (relâche le lundi), au théâtre des Célestins (Lyon 2e). Et à Chassieu et Mornant en novembre.

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