Veni, vidi, vici l'un des plus beaux ultra-trails du monde, écrasé par une chaleur de plomb mais sauvé par la plus belle carte postale des Dolomites : les Tre Cime di Lavaredo. Brûlant.
Vendredi 26 juin, 23h. Nuit noire sur le Corso Italia. Cortina d'Ampezzo retient son souffle quelques minutes avant le coup d'envoi du Lavaredo Ultra Trail by UTMB, dans cette ambiance si particulière des départs d'ultra de nuit. Car la nuit, c'est l'espace-temps singulier des rêves et des cauchemars, celui où l'on ne sait jamais vraiment ce qui nous attend, ni si l'on doit en avoir peur ou simplement le laisser venir.
Quelque part dans la foule des dossards, on échange les derniers regards complices, on resserre une dernière fois les lacets, on jette un œil aux étoiles qui s'apprêtent à disparaître derrière les Dolomites. Et puis, comme chaque année, les premières notes de The Ecstasy of Gold d'Ennio Morricone envahissent la rue principe de Cortina. La musique du Bon, la Brute et le Truand. Le coureur, dans tout ça, qui est-il ? Le Bon, qui s'élance la fleur au fusil en pensant gérer sa course à la perfection ? La Brute, prêt à tout encaisser sans jamais ralentir ? Ou le Truand, celui qui sait déjà qu'il va devoir ruser, marchander avec son corps et composer avec la chaleur pour aller au bout ? Un peu des trois sans doute, et c'est bien pour ça que près de 1 500 coureurs sont là.
Le peloton s'élance dans la nuit sur ces accents de western spaghetti et, comme par enchantement, toutes les angoisses s'envolent. Une fois lancé, on n'y pense plus : on est "dans" le trail, happé par le mouvement, par les lampes frontales qui s'égrènent devant et derrière, par le rythme qui s'installe. Direction 121,7 kilomètres et 5 963 mètres de dénivelé positif plus loin. Le même point de départ et d'arrivée, en boucle, façon pèlerinage.
Le Lavaredo Ultra Trail by UTMB est l'une des courses de montagne longue distance les plus emblématiques d'Europe, une classique parmi les épreuves d'ultra de la planète trail. Plantée dans les Dolomites italiennes, elle emprunte son nom aux rochers des Tre Cime di Lavaredo, les "trois cimes de Lavaredo", symbole de ce massif et, par extension, de la course elle-même.
Échauffement de 67 bornes

Le Lavaredo a ceci de trompeur qu'il commence par se faire passer pour gentil. Les premiers kilomètres défilent sur des sentiers larges, des faux-plats "roulants"(façon de parler) quelques portions de route, de quoi se mettre en jambes sans trop y penser, presque en pilote automatique. On enchaîne les ravitaillements, on papote un peu avec ses voisins de foulée. la nuit passe vite. On profite des lueurs de l'aube qui viennent peu à peu dessiner les crêtes. Toute cette première moitié de course n'est, au fond, qu'un long préambule : ici, les coureurs aguerris le savent et le répètent comme une antienne, la course ne commence vraiment qu'à Cimabanche, au kilomètre 67. D'ici là, on engrange. On économise. On regarde le paysage. Ou presque.
Et puis il y a la carte postale. Les Tre Cime. Les trois flèches de pierre surgissent d'un coup au détour d'un sentier large qui en fait le tour, comme une apparition. Ce n'est plus de la montagne, c'est un décor de western italien planté à 2 400 mètres d'altitude. De l'autre côté de la vallée, se dressent les Cadini di Misurina, un chaos de tours et d'aiguilles déchiquetées qui rivalise presque avec la célébrité des Tre Cime. On ralentit malgré soi, on dégaine le téléphone, on prend la photo que tout le monde prend, et on s'en fiche : c'est précisément pour ce moment-là que des centaines de coureurs se sont levés en pleine nuit pour courir jusqu'ici. Le jour se lève sur les aiguilles, la lumière devient dorée, et l'on se dit que, décidément, on a fait le bon choix de dossard.


Sauf que soleil qui sublime les Tre Cime est aussi celui qui, quelques heures plus tard, va transformer la course en étuve. Il fait chaud. Très chaud. Le genre de chaleur qui colle, sèche et assomme, qui réduit le rythme de tout le monde sans distinction de niveau. Les longues sections à découvert, sans un pouce d'ombre, deviennent de véritables fournaises où l'on guette chaque source, chaque ruisseau, chaque occasion de se passer de l'eau sur la nuque. On boit plus qu'on ne mange, on marche plus qu'on ne court, et l'on comprend très vite pourquoi les organisateurs insistent autant, dans leur briefing, sur l'hydratation et la gestion de l'effort par grosse chaleur en montagne.
Cimabanche, la vraie ligne de départ
Kilomètre 67. Cimabanche. C'est là, au cœur de cette base-vie où l'on récupère parfois son sac d'allègement, que la course bascule réellement. Ce qui précédait n'était qu'un prologue roulant. Ce qui suit est une tout autre épreuve, beaucoup plus alpine, beaucoup plus technique, avec des successions de montées et de descentes rocailleuses, où les jambes forcent. Les organisateurs ont concentré là, dans le dernier tiers, l'essentiel des difficultés du parcours, comme si tout ce qui précédait n'avait été qu'un long sas de décompression avant d'entrer dans le dur. On change de t-shirt, on recharge les flasques, on inspire un grand coup, et on repart vers les cols et les pierriers qui attendent.
Le reste du parcours se mérite, kilomètre après kilomètre, dans cette chaleur qui ne lâche rien et ce relief qui se fait de plus en plus exigeant. Passé Malga Ra Stua, c'est une dernière grosse ascension qui attend les organismes déjà bien entamés : la longue remontée du val Travenanzes, le long du Rio Travenanzes. Certains coureurs l'appellent "la vallée de la mort", tant elle peut se transformer en fournaise à ciel ouvert quand le soleil tape sans relâche sur ce long couloir caillouteux et désertique. Ce jour-là, un peu de chance : le ciel s'est couvert, et c'est sous des nuages bas, presque menaçants, que défile ce paysage interminable, fait de pierraille blanche à perte de vue, encadré de parois abruptes, un sentiment de bout du monde, comme si l'on traversait un décor lunaire posé au milieu des Dolomites. D'un côté du couloir se dresse, écrasante, la Tofana di Rozes, dont les parois zébrées de bandes de calcaire sombre, presque noires, surplombent le sentier sur des centaines de mètres, une muraille monumentale qui semble veiller, silencieuse, sur la procession de coureurs en contrebas.

La montée n'en finit pas, et chaque source devient un petit événement où l'on s'arrête remplir les flasques et s'asperger la nuque. Vient ensuite une série de cols qui se succèdent sans répit, le Col Gallina puis le Passo Giau, où les organismes vacillent par moments, où certains s'assoupissent quelques minutes avant de repartir.


Le balcon final, jusqu'au refuge de Croda da Lago, est un dernier chemin de pierres où il faut sans cesse relancer. Mais à chaque montée succède une descente. Restent alors deux longues descentes pour boucler la boucle. La première, 7,6 kilomètres, se prend à bâtons rompus, presque avec gourmandise. Le terrain se prête à la relance, les jambes qui pensaient avoir tout donné retrouvent un peu de jus, et l'on dévale sans trop réfléchir. La seconde, 9 kilomètres, n'a plus rien d'une formalité : très technique, interminable, elle réclame une concentration de tous les instants alors que la fatigue accumulée depuis le matin commence sérieusement à se faire sentir dans les quadriceps. C'est long, c'est dur, et c'est précisément le genre de final qui fait toute la réputation du Lavaredo.
Et puis, finalement, les premières maisons de Cortina réapparaissent. Le clocher de la Basilique des Saints-Philippe-et-Jacques (Basilica dei Santi Filippo e Giacomo), se dessine au loin, synonyme de ligne d'arrivée. On entend les encouragements, on aperçoit les terrasses où les habitants suivent la course une bière à la main, applaudissant chaque dossard qui passe. On accélère sans même s'en rendre compte sur le Corso Italia, porté par cette ferveur tranquille des locaux qui connaissent la course par cœur. La fatigue accumulée depuis Tre Cime, depuis la fournaise, depuis Cimabanche, s'efface d'un coup sur les derniers mètres. Finisher. Dimanche, 1h00 du matin. Nuit noire et bière blonde sur le Corso Italia.

Je tiens à remercier l'organisation pour le dossard et mon équipe d'assistance de choc : Agnès, papa, Astrid et Olivier. Grazie, siete stati fantastici !
