Hommes politiques, journalistes : tous pourris ?

Si, dans ces colonnes, il m’est arrivé de faire preuve d’une grande sévérité à l’égard de Jean-Luc Mélenchon et de ses excès populistes, je ne peux que saluer les propos du coprésident du Parti de Gauche, qui a dénoncé ce matin sur France Info un "système qui révèle sa pourriture intrinsèque", avec à sa tête "une oligarchie (qui) s'est constituée de tout-puissants seigneurs et de leurs affidés dans le monde politique et médiatique".

Il y a en effet quelque chose de décalé et de pathétique dans les réactions outrancières du Premier ministre, lequel ne cesse de taper sur un homme désormais à terre, en l’occurrence Jérôme Cahuzac. Hier au Maroc, dans la même veine, le président de la République a estimé que la faute individuelle d'un homme ne devait pas remettre en cause le travail collectif de l'exécutif. "Ce n'est pas le Gouvernement qui est en cause, c'est un homme qui a failli", a-t-il plaidé. "En ce qui concerne le fonctionnement du Gouvernement, il n'y a de ce point de vue pas de décision à prendre, car ça laisserait penser qu'il aurait quelque chose à voir avec l'affaire en question", a répondu le président à une question sur l'éventualité d'un remaniement.

Un système, ça se change

Une fois encore, ce sera donc "circulez il n’y a rien à voir". Le président ne veut pas regarder l’étendue des dégâts et promet des mesurettes, qui pour l’essentiel existent déjà et qui seront bien insuffisantes pour endiguer le tsunami qui arrive. Souvent, quand on aborde le sujet, on se fait traiter d’irresponsable et on est tout de suite accusé, par une sorte de réflexe pavlovien, de "faire monter les extrêmes" en donnant du crédit au "tous pourris". Mais comme l’a déclaré ce matin Jean-Luc Mélenchon, c’est bien "le système" qui est en cause ; or, un système, ça se change. Car les hommes politiques ne sont pas des saints, et il faut donc un ensemble de garde-fous en amont, mais aussi la possibilité pour la justice de travailler sereinement en aval lorsque la presse, notamment, met au jour des affaires de financement occulte.

Des journalistes clones de Cahuzac

Si les hommes politiques ne sont pas des saints, les journalistes non plus et Jean-Luc Mélenchon a tout à fait raison d’inclure le "monde médiatique" dans son analyse. Un monde médiatique qui est très largement affidé à "l’oligarchie politique" et dont les chevaliers blancs et les révolutionnaires de bistrot n’étaient pas nombreux à soutenir Mediapart au plus fort de la tempête, et pour cause : tout ce petit monde se mélange, se tutoie, s’embrasse hors caméra, déjeune, dîne et parfois même partage ses vacances. Difficile, après, de faire simplement son travail, en toute indépendance. Non, les journalistes ne sont pas meilleurs que les politiques, il en est d’excellents et d’honnêtes, mais il en est également qui ressemblent en tous points à Jérôme Cahuzac : intelligents, charmeurs et tout à fait capables de vous conduire à l’échafaud avec le sourire et en vous passant la main dans le dos, jurant leurs grands dieux qu’ils sont innocents, juste après s’être rendus coupables de faux témoignages, le tout pour quelques sucettes. Mais nous ne sommes plus en monarchie et le droit finit toujours par triompher. Il faut simplement savoir "donner du temps au temps", comme le disait un ancien chef de l’État.

Accepter ses limites

Une fois que l’on a dit cela, que l’on accepte ses limites comme le fait qu’il n’y a pas plus d’Albert Londres que de Jean Moulin, il faut être capable de prendre de vraies mesures et ce n’est jamais facile. À Lyon Capitale par exemple, nous avons décidé de refuser les publicités vantant les mérites des collectivités locales (pourtant l’essentiel des recettes pour un titre régional), pour justement ériger une digue, un garde-fou et ne jamais être l’obligé de personne. Cela crée bien sûr des inimitiés, des incompréhensions et des critiques : on fait alors un peu figure de parias, on est accusé de "cracher dans la soupe", alors qu’on se borne à cultiver notre jardin potager.

Lesdites critiques émanent bien entendu de certains politiques, mais aussi de certains "confrères" dont le rêve est de nous voir trébucher, parce que leur rêve est justement d’être aussi libres que nous et qu’ils n’y parviennent pas, soit par une autocensure tellement intégrée qu’elle en devient inconsciente, soit pour ne pas être sanctionnés par leurs actionnaires, ou par leurs annonceurs, ces deux dernières catégories se mélangeant là encore allègrement jusque dans des contrées particulièrement exotiques. Ces "confrères" mus par une aigreur grandissante finissent généralement dans quelque soupente d’une collectivité locale, à réaliser plaquettes et petites vidéos de propagande, comme certains politiques battus croupissent dans quelque placard de sociétés parapubliques, espérant un éternel retour, car les uns comme les autres n’aiment pas beaucoup le travail et n’ont généralement pas (ou plus) de métier. Monde de paillettes cruel auquel on s’enchaîne sans y prendre garde et qui finit dans une longue sieste sonore.

Ne jamais se relâcher

Est-ce donner des leçons que d’écrire cela, comme je le lis parfois ici ou là, généralement dans des posts anonymes ? C’est précisément le contraire. Nous savons que nous ne sommes pas meilleurs que les autres, que nous sommes faillibles et très limités, nous tentons par conséquent de ne pas nous relâcher et, comme nous ne sommes pas certains d’y arriver, nous érigeons autant de règles intangibles et implacables, que je suis d’ailleurs le premier à m’appliquer. Aucun responsable politique ne peut dire ainsi qu’il m’a invité en vacances, en week-end ou même au restaurant, aucun annonceur ne peut prétendre qu’il a mis gracieusement à ma disposition une chambre d’hôtel, un véhicule, un abonnement à une salle de spectacle ou à une salle de sport, qu’il m’a offert un billet d’avion, on ne me verra jamais barboter dans une piscine avec un marchand d’armes ni assister à un défilé avec un dictateur.

Ce ne sont pourtant pas les invitations qui manquent, nous en recevons des centaines et des milliers au journal. Non, c’est simplement un état d’esprit, un comportement, qui ne doit pas souffrir d’exception. Le meilleur moyen d’y parvenir ? En faire un système général. Par conséquent oui, mille fois oui, un système ça se change, il suffit de le décider, et Jean-Luc Mélenchon a donc raison quand il exige "un grand coup de balai". Comment changer de système ? Il s’agit de ne plus vivre d’après le supposé regard des autres, mais par le regard que l’on porte soi-même sur les autres. Ca n’a l’air de rien, mais ça change tout. Comme le disent les journalistes, c’est une histoire d’angle.

Une grande nation humiliée

C’est un peu l’idée développée par François Hollande dans un autre style, quand il proclamait hier soir, au Maroc : "Il y aura toujours des indélicatesses, des personnes qui se comportent mal, mais à ce moment-là, tout sera fait pour qu'il y ait la prévention indispensable et la répression qui est absolument nécessaire". Le chef de l’État a d’ailleurs ajouté, sur un ton solennel et dans une parabole quasi-christique : "Alors je vous le dis, j'irai jusqu'au bout, jusqu'au bout sur ces questions, parce que je n'ai rien à redouter de l'application stricte des textes quand ils existent et de l'introduction de nouveaux textes quand ils sont nécessaires. Au contraire. Je suis le chef de l'État d'un pays qui est une grande nation qui ne peut pas accepter d'être ainsi humiliée avec des affaires qui se succèdent depuis des années. Il convient d'y mettre une bonne fois pour toutes un terme". On ne peut qu’applaudir, tant ces mots résonnent juste.

"Cette emprise est devenue un empire"

Mais le bât blesse lorsque, immédiatement après, comme d’ailleurs l’ensemble des membres de son Gouvernement, François Hollande érige un mur prétendument infranchissable entre responsabilités privées et responsabilités publiques. Ainsi, à propos de son directeur de campagne présidentielle, Jean-Jacques Augier, qui a admis être actionnaire de sociétés offshore aux îles Caïmans et dont le président a assuré qu'il ne connaissait "rien" des "activités privées". Cela est tout simplement intenable et insupportable, surtout quand on a axé comme lui sa campagne contre cet "adversaire qui gouverne", et qu’on a gagné en proclamant "Le changement, c’est maintenant". "Dans cette bataille qui s’engage, s’enflammait en effet François Hollande au Bourget, il y a à peine plus d’un an, je vais vous dire qui est mon adversaire, mon véritable adversaire. Il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera donc pas élu, et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance. Sous nos yeux, en vingt ans, la finance a pris le contrôle de l’économie, de la société et même de nos vies. Désormais, il est possible en une fraction de seconde de déplacer des sommes d’argent vertigineuses, de menacer des États. Cette emprise est devenue un empire."

Le légal et l’éthique

Quand on a des responsabilités publiques –et François Hollande en a d’éminentes- on ne peut se contenter du "légal". Le légal c’est la base, le socle, le minimum exigible. Il est insuffisant s’il n’est pas complété par une dimension éthique et cela, François Hollande le sait parfaitement, après le quinquennat tragi-comique de son prédécesseur et les tribulations comico-tragiques de DSK. Le président de la République ne peut plus en effet se comporter comme le Guido de La vie est belle, de Roberto Begnini, lequel fait croire à son fils que les occupations du camp sont en réalité un jeu, dont le but serait de ne pas faillir, de ne pas tomber individuellement, pour au final gagner un vrai char d'assaut. François Hollande doit au contraire regarder la vérité bien en face, accepter qu’il n’est qu’un homme, comme l’ensemble de ses ministres, comme la totalité des journalistes et des juges, qu’il peut aussi se tromper, mais qu’il aura un peu fait progresser les choses s’il considère que le problème est systémique et qu’il est temps d’y remédier avec toute la vigueur qui convient : c’est le mandat qu’il a reçu des Français, lesquels en effet ne veulent plus être humiliés.

Cahuzac veut revenir

Pour le dire différemment : François Hollande doit lutter contre ses véritables adversaires, qui, grâce à la justice et à une certaine presse, ont désormais des noms, des visages, des numéros de comptes et même un parti. S’il n’a pas ce courage et cette lucidité, d’autres s’en chargeront et l’on peut craindre, hélas, que ce soit alors beaucoup moins pacifique. Le premier à l’avoir compris, dans la majorité, est sans doute Claude Bartolone. Le président de l'Assemblée nationale vient en effet d’affirmer que Jérôme Cahuzac, élu député du Lot-et-Garonne en juin et remplacé dans l'hémicycle depuis par son suppléant, Jean-Claude Gouget, veut retrouver son mandat et lui en a fait part lors d'une conversation téléphonique. "J'essaie de lui faire comprendre qu'il ne peut pas le faire, explique Claude Bartolone. Ce n’est pas la justice qui l'en empêche, il n'a pas été condamné, mais, compte tenu de son attitude, ce ne serait pas une bonne chose, ni pour lui ni pour le pays." Légal, éthique, éthique, légal…

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