Police municipale
Photo d’archives de la police municipale de Rillieux-la-Pape. @Antoine Merlet

Enquête dans la métropole de Lyon : le grand marché des polices municipales

Salaires, primes, indemnités, missions spéciales... sur un marché très concurrentiel, les mairies de la métropole lyonnaise s’arrachent les policiers municipaux et cherchent à enrayer le turnover auquel elles doivent faire face. Un véritable marché de la police municipale s’est établi où chacun joue sur la feuille de paie.

• Le contexte
Sous la pression des citoyens qui demandent plus de sécurité, et face à ce qu’ils perçoivent comme un désengagement des services policiers de l’État, les maires s’investissent de plus en plus sur le terrain de l’ordre public. Conséquence : les polices municipales montent en puissance dans l’agglomération lyonnaise.

• Les enjeux
Face aux besoins accrus de sécurité et de tranquillité, le recrutement des policiers municipaux soulève des enjeux d’attractivité des services et de fidélisation des agents. S’il y a autant d’organisation de polices municipales que de communes – ces polices de proximité étant censées s’adapter aux réalités de chaque territoire – cette situation cause des disparités entre les villes, selon leurs ressources financières.

Le premier adjoint au maire de Chassieu en charge de la sécurité n’en revient toujours pas. Pourtant, des vertes et des pas mûres, cet ancien commandant de la police nationale en a vues et entendues. "Il n’y a pas très longtemps, nous avons reçu en entretien une femme de 52 ans qui souhaitait être policière municipale chez nous. Elle trouvait que la ville était plus calme que celle d’où elle venait. Il faut dire que Chassieu est une ville plutôt résidentielle, sans ZSP [zone de sécurité prioritaire, NdlR], sans trop de soucis. Elle nous a expliqué que ce qui lui posait problème, c’était le régime indemnitaire qu’on lui proposait : il ne faisait pas le compte selon elle. Je lui ai alors demandé si elle préférait risquer de se prendre un lave-linge du 12e étage dans une ville plus difficile que la nôtre mais qui payait un peu plus. Elle m’a répondu qu’elle prenait le risque car, financièrement, chez nous, elle ne s’y retrouvait pas."

Pourtant, la mairie a mis les petits plats dans les grands afin d’attirer des policiers municipaux sur son territoire : prime d’intéressement, de fin d’année, indemnités spéciales au maximum de ce que la loi prévoit, tickets-restaurants, participation à la complémentaire santé et prévoyance. "Avant, un policier municipal commençait et finissait sa carrière dans la même commune. Aujourd’hui, il part au plus offrant, quitte à avoir un boulot plus dangereux. En gros, chacun fait son marché. C’est le grand mercato des polices municipales." À Saint-Fons, qui peut se targuer d’avoir le meilleur ratio policiers/habitants de la métropole – avec 1 policier municipal pour 800 habitants contre 1 pour 2 150 en moyenne –, on connaît bien la chanson : en 2016, la ville a vu s’évaporer 12 de ses policiers. Notamment une brigade de nuit entière qui a traversé le Rhône pour Pierre-Bénite, suite à un premier recrutement d’une policière qui a battu le rappel auprès de ses ex-futurs collègues. Quant à Givors, la commune la plus au sud de la métropole, son maire Mohamed Boudjellaba ne décolère pas de s’être fait "piquer" (sous l’ancienne mandature) quatre policiers municipaux par Bron. "C’est scandaleux ! On se retrouve avec des mercenaires de la police municipale !"

Mercenaires

Révoltant ou pas, il n’empêche : le mercenariat dans la police municipale est une vérité. Une lapalissade disent même la plupart des interlocuteurs que nous avons consultés tant la situation est notoire. "Le policier municipal agit comme un mercenaire. C’est peut-être péjoratif de dire ça mais c’est une réalité : il va au plus offrant", confirme Fabien Golfier, secrétaire national de la FA-FPT (Fédération autonome de la fonction publique territoriale), section police municipale. Son collègue d’Auvergne-Rhône-Alpes, Pascal Aiguesparses, n’en dit pas moins : "Il y a des villes, dans la métropole lyonnaise, qui ‘pillent’ des policiers municipaux aux autres en proposant une meilleure rémunération, grâce à des primes qu’ils n’avaient pas avant" Phénomène nouveau ? Pas vraiment. La résurgence des polices municipales remonte au début des années 80, en résonance avec le thème de la sécurité au sein des campagnes électorales. "Au lendemain des législatives de 1993, explique Mathieu Zagrodzki, chercheur associé au Cesdip (Centre de recherche sociologique sur le droit des institutions pénales), les sondages ont montré que la sécurité était une préoccupation grandissante des Français et cette demande a été largement adressée aux maires qui avaient deux options : créer ou renforcer une police municipale et développer la vidéosurveillance. Bien souvent, ces deux évolutions sont allées de pair." (France Culture, 5 février 2019). Le phénomène a explosé depuis les attentats à répétition qu’a récemment connus la France et la campagne des élections municipales de 2014, pendant laquelle on a assisté à une certaine dépolitisation de la sécurité – par le passé, les maires sortants et les candidats qui faisaient de la sécurité l’une de leurs priorités étaient souvent issus de la droite.

Les élections municipales de 2020 ont encore un peu plus accentué cette situation. Ainsi, parmi les huit villes de gauche de plus de 10 000 habitants de la métropole lyonnaise, toutes ont prévu d’augmenter leurs effectifs de police municipale. La palme revenant à Vaulx-en-Velin qui souhaite passer de 33 à 80 policiers municipaux d’ici 2026, en augmentation de 142 %. Pour sa maire, Hélène Geoffroy (PS), ancienne secrétaire chargée de la politique de la ville, "la sécurité devient une politique à part entière de la politique de la ville". À Rillieux-la-Pape, Alexandre Vincendet (LR) ne dit pas autre chose : "La production de la sécurité est aussi une politique sociale." Face, également, au désengagement des services policiers de l’État que dénonce la quasi-totalité des villes de la métropole lyonnaise, les polices municipales montent en puissance.

Dumping

Les mairies doivent donc compenser et s’arrachent les policiers municipaux. Résultat, les petites annonces fleurissent, avec force détails, tous plus attractifs les uns que les autres. Exemples : "La ville de Rillieux-la-Pape recherche deux policiers municipaux. Temps complet à 37 heures 30. Rémunération statutaire + régime indemnitaire + prime de fin d’année + heures supplémentaires payées + indemnité d’astreinte. Chèques déjeuners + participation employeur mutuelle et prévoyance + possibilité d’aide à la recherche d’un logement." À dix kilomètres à peine à vol d’oiseau, de l’autre côté du Grand Parc Miribel Jonage, la commune de Meyzieu prospecte quant à elle un "responsable, homme ou femme de la brigade de surveillance et d’intervention. Le service dispose de différents types de véhicules (voitures, motos de 650 cm3, scooter de 125 cm3, VTT), de radios reliées à la police nationale, d’armes de catégorie B (pistolet de 9 mm, pistolet à impulsions électriques x2, lanceurs de balles de défense tactiques et aérosols de gaz incapacitant +100 ml), et d’un auxiliaire canin".

Vénissieux, troisième plus grande ville de la métropole, propose aux candidats, outre le 13e mois, un subventionnement des repas dans les restaurants d’entreprise du territoire, des chèques-vacances, des coupons sport, une prise en charge de 50 % des abonnements aux réseaux de transports publics et même une participation à la billetterie culturelle et aux séjours en famille. "On assiste à une sorte de dumping des villes de la métropole", regrette Pascal Charmot, le maire (LR) de Tassin-la-Demi-Lune. “Il y a une vraie course à l’échalote dans la métropole”, complète Sébastien Michel, le maire (LR) d’Écully qui, s’il a de grands projets pour sa police municipale, ne cède pas aux sirènes du "trop sécuritaire" et de la surenchère qui s’en suit : "J’ai été élu maire pas cow-boy ni shérif !"

"Il faut que ça brille"

Pas de plaque sur le torse donc, mais des maires, autorités de police générale de leur commune, en recherche de ces nouveaux "chasseurs de primes" – à savoir les policiers municipaux – comme les surnomme un adjoint à la sécurité d’une très grande ville de la métropole. "Les policiers municipaux ont besoin de se sentir considérés, mais la base c’est quand même le salaire et l’équipement, ils ne sont pas philanthropes, explique Gaëtan Juillat, directeur de cabinet du maire de Pierre-Bénite. Les mairies mettent les moyens car elles ont compris qu’il faut que ça brille." La ville a d’ailleurs renouvelé la flotte automobile de la police : notamment avec un SUV Peugeot 5008 de 180 chevaux, en remplacement du Kangoo, pour "envoyer un message clair aux délinquants", qui, de l’aveu même des policiers du cru, se payaient leur tête à longueur de journée. Meyzieu a revu les indemnités et les primes des policiers : "Quand ils étaient en arrêt maladie, je me suis aperçu qu’une partie de leur régime indemnitaire baissait, j’ai donc corrigé cela", explique Christophe Quiniou.
À Villeurbanne, le conseil municipal a récemment voté une modification du régime indemnitaire de ses policiers pour "être concurrentiel en termes de politique de rémunération". Rillieux-la-Pape a mis en place une "nouvelle politique de ressources humaines sur la police municipale" avec horaires réaménagés, gestion des heures supplémentaires, reconnaissance des policiers. L’ex-directeur de cabinet du patron de l’École nationale supérieure de police de Saint-Cyr-au-Mont-d’Or a même été recruté le 4 janvier dernier, un profil "magnétique", tant le milieu est corporatiste et le recrutement se fait par réseau. Mions, dans l’Est lyonnais, a opté pour la même stratégie en enrôlant un ancien policier de la Bac (brigade anti-criminalité) pour encadrer sa brigade de 9 agents. L’IAT (indemnité spéciale) est désormais revue chaque année en fonction de la réalisation des objectifs. "On a les armes létales, les flash-balls, les tasers, des caméras piétons, un centre de supervision urbain qui permet de voir 150 caméras", explique Mickaël Paccaud, l’adjoint en charge de la sécurité. Plus au sud, Oullins a réalisé un benchmark dans seize autres communes de la métropole pour mieux se situer sur cet échiquier – où les pions sont devenus des rois –, lui permettant de faire quelques "réajustements" notamment en "modifiant le paiement des heures supplémentaires", explique la maire (LR) Clotilde Pouzergue.
Quant à Saint-Priest, la ville a budgété pour l’année 2021 une augmentation de 50 % de la NBI (nouvelle bonification indiciaire qui sert à favoriser les emplois comportant une responsabilité ou une technicité particulière, et se traduit par l’attribution de points d’indices majorés). La ville s’est aussi dotée d’une brigade moto et équestre qui "attire certains profils policiers". À l’image de Décines qui envisage des missions à cheval, notamment sur la partie du Grand Parc Miribel Jonage de son territoire. Diversification des missions des 11 policiers de Tassin également, qui ont dorénavant à disposition 23 caméras, des caméras portatives individuelles et "un système de brigade qui permet de moduler les amplitudes horaires, avec un intérêt par rapport aux contraintes de la vie familiale".

Rendez-vous du privé et double peine

Et ça se sait rapidement, le bouche à oreille fonctionnant à merveille dans le petit milieu de la PM, comme on dit dans le jargon. La maire de Saint-Genis-Laval l’a parfaitement compris en plaçant à la prévention et la sécurité un négociateur professionnel privé chargé de traiter avec les ravisseurs des quatre coins du globe afin de rapatrier les kidnappés, payer les rançons. "On a de gros projets, donc ça attire les candidats", explique David Hornus. Doublement des effectifs, création d’une brigade de nuit – pour "les seconds couteaux de Vénissieux qui se font débarquer par les caïds et qui vont venir chez nous" –, d’une brigade canine. Quant à Bron, la commune va équiper ses policiers d’un pistolet semi-automatique 9 mm, se doter d’un nouveau poste de police municipale et recruter quatre opérateurs pour son centre de supervision urbain [salle équipée d’écrans qui diffusent les images filmées en direct par les caméras de vidéosurveillance, NdlR], "car c’est bien beau d’avoir des caméras, si personne ne les regarde, ça ne sert à rien", explique le maire (LR) Jérémie Bréaud qui a annoncé "la fin du temps de l’open bar".
Autant d’exemples révélateurs de cette course à l’échalote et de la surenchère qui en résulte pour attirer des policiers municipaux. "La grosse différence entre police nationale et police municipale, c’est que le recrutement des municipaux s’apparente à un rendez-vous du privé", explique le syndicaliste Fabien Golfier. "Aujourd’hui, les policiers municipaux savent qu’ils sont très sollicités et de ce fait, choisissent où ils veulent aller travailler. Cela fait augmenter la concurrence et donc les prix", poursuit Olivier Ducrocq, directeur général du Centre de gestion du Rhône (Cdg69), sorte de super cabinet de gestion RH pour les collectivités locales. Ainsi, selon lui, "les primes peuvent représenter entre 30 et 45 % de la rémunération d’un policier municipal". En gros, un brigadier (échelon 1) peut potentiellement faire le même métier pour 1 500 euros ou 2 200 euros, selon la commune qui l’emploie – sachant que "c’est de l’argent qui ne rentre pas dans la retraite", précise Pascal Aiguesparses, syndicaliste régional de Fédération autonome de la fonction publique territoriale – Police municipale.

"On passe de missions de tranquillité publique à des missions de sécurité publique" Pascal Charmot,  maire de Tassin-la-Demi-Lune


Pas de budget, pas de PM

Les collectivités font donc monter les enchères, se livrant à une concurrence parfois féroce. Mais toutes ne peuvent pas jouer le jeu. Tassin investit 600 000 euros dans la sécurité chaque année (3,5 % de son budget). "C’est l’équivalent de deux crèches en termes de fonctionnement, c’est déjà un gros effort financier", halète le maire. "Pour certaines communes, c’est clairement la double peine car elles ont un besoin accru en police municipale mais leur budget ne leur permet pas de recruter en fonction des desiderata des candidats", reconnaît Olivier Ducrocq. Ainsi, dans la métropole lyonnaise, Vernaison ne peut pas suivre le rythme. Pourtant, de l’avis des élus locaux, cette commune urbanisée de 5 000 habitants commence à connaître une délinquance nécessitant une police municipale. "Nous n’avons pas les moyens financiers de rivaliser avec les grosses communes", déplore Julien Vuillemard son maire (LR). "On est clairement confronté à de grosses difficultés de recrutement et à un turnover des policiers municipaux important, se désole Daniel Segouffin, l’adjoint en charge de la sécurité. On doit remplacer nos quatre policiers partants. Certains, qui souhaitaient travailler à Vernaison pour son mode de vie, plus tranquille que les grosses communes d’où ils venaient, nous ont clairement dit que les salaires qu’on proposait étaient trop bas. On essaie de faire des efforts... On augmente déjà la masse salariale de 5 à 7 %... On avait pensé à recruter un cinquième policier mais cela pèserait trop sur les charges de la collectivité." Sa voisine Grigny n’est pas mieux lotie avec quatre policiers municipaux pour plus de 10 000 habitants. "On est en situation de grande détresse, alerte Frédéric Serra, l’adjoint en charge de la sécurité, de l’emploi et de l’insertion. On a perdu quelque chose de faramineux en dotation globale de fonctionnement. Notre budget, déjà serré, n’est pas extensible."

12 % de départs à Lyon

Tout comme celui de la mairie de Lyon. La ville, en plein recrutement, a créé, en octobre dernier, une commission d’attractivité pour "sérier les causes et rechercher des solutions".
Elle tourne autour de trois éléments : la rémunération-recrutement, les conditions de travail et les parcours professionnels (formation, mobilité...). Les 300 policiers municipaux en poste ont été consultés via un questionnaire, tout comme un panel d’agents qui ont quitté la PM de Lyon. Objectif : connaître leurs attentes et les raisons de leur départ. Le rendu de ces travaux est prévu au printemps prochain. “Nous savons que nous devons faire des efforts pour améliorer notre attractivité”, reconnaît Mohamed Chihi, adjoint en charge de la sûreté, de la sécurité et de la tranquillité de la ville (lire par ailleurs Comment Lyon veut fidéliser sa police). Trente-cinq des trois cents policiers lyonnais ont quitté la ville depuis le changement de municipalité (près de 12 % des effectifs). Plusieurs observateurs avisés de la métropole s’attendent à des départs en cascade, l’un d’eux allant même jusqu’à présumer d’une "hémorragie" prochaine dans la police lyonnaise. "Quand le maire de Lyon dit que personne n’a envie d’habiter un quartier où la moitié des gens dans la rue sont des policiers, ces derniers ont compris le message." "La posture idéologique du maire pose problème à certains types du GOM", nous explique un membre de ce groupe opérationnel mobile qui intervient, entre autres missions, dans la sécurisation des quartiers sensibles jusque tard dans la nuit. Selon une source proche du dossier police, le préfet du Rhône aurait dit au maire de Lyon, à ce sujet, ne pas voir l’intérêt de "policiers bodybuildés" qui ne peuvent rien faire – ce sur quoi la nouvelle municipalité écologiste serait rapidement tombée d’accord –, le préfet ajoutant qu’il adapterait la police nationale. 300 policiers nationaux doivent justement arriver dans la métropole au cours des trois prochaines années (dont 194 dès cette année, 94 partant à la retraite), a promis le ministre de l’Intérieur. Un coup de pouce très attendu, mais qui ne changera pas vraiment la situation. "À mon avis, ça compensera les manques des policiers nationaux qu’il y a en région lyonnaise, ça ne fera que boucher les trous. Mais ce sont deux sujets différents, explique Fabien Golfier. Il y a de toute façon un réel besoin de policiers municipaux, qui sont complémentaires aux nationaux."

Concours et pente glissante

La police municipale est devenue un véritable marché. Et comme tout marché, il fluctue en fonction de l’offre et de la demande. Quand Vaulx-en-Velin multiplie par quatre ses effectifs, cela crée un trou d’air énorme. Lorsque Bron prévoit de grossir de 70 % sa police, Villeurbanne et Rillieux de la moitié, cela brasse autre chose que de l’air. Quand Lyon passe sous mandat écologiste, cela change l’image de la ville, moins policière, et peut provoquer de grands mouvements dans toute la métropole. Du point de vue purement statistique, il manquerait entre 400 et 500 policiers municipaux dans la région, dont près de 200 dans le Rhône et la métropole. Pour répondre à la demande accrue des collectivités en policiers municipaux, des concours sont organisés, avec toujours plus de postes ouverts. Sauf que toutes les collectivités ne déclarent pas leurs besoins. "Pour le concours 2020, l’ensemble des besoins de policiers municipaux dans le Rhône s’élevait à 88 agents, dont 50 déclarés pour la seule ville de Lyon. Ce chiffre est insensé et ne reflète absolument pas la réalité des besoins des communes, explique Olivier Ducrocq, directeur général de l’établissement public qui participe à la gestion des personnels pour les collectivités locales. Il peut s’agir de négligence mais plus probablement c’est un manque criant de gestion prévisionnelle des effectifs, certaines communes ayant été débordées par le phénomène d’insécurité grandissante." Deuxième problème, l’attrait du métier. Tout irait donc pour le mieux si le nombre de candidats ne chutait pas drastiquement : entre 2018 et 2020, le nombre d’inscriptions au concours de policier municipal en Auvergne-Rhône-Alpes a dégringolé de 29 % et le nombre de présents aux épreuves de 40 %. "Le police bashing joue beaucoup dans l’attractivité du poste de policier municipal : les jeunes ont peur pour eux et leur famille. Résultat, on voit davantage de ‘bons’ policiers (bonne note au concours) opter pour des coins tranquilles plutôt que des banlieues chaudes", explique Olivier Ducrocq. Troisième complication, de plus en plus de candidats n’ont pas le niveau requis. "Aujourd’hui, nous ne parvenons pas à pourvoir 100 % des postes que nous ouvrons car nous considérons que les candidats n’ont pas le niveau requis. La moyenne se situe aujourd’hui entre 10 et 12/20. De deux choses l’une : soit nous gardons nos exigences et nous ne pouvons pas fournir aux communes l’intégralité des postes que nous ouvrons, soit nous baissons notre niveau d’exigence pour pouvoir assurer 100 % des postes. L’équation est compliquée mais à ce jour personne ne souhaite en arriver à la seconde option." Villeurbanne en a fait l’amère expérience. "Nous recevons de nombreuses candidatures de personnes qui n’ont pas les prérequis. Beaucoup imaginent que comme c’est la police municipale, il n’y a pas de concours."

Polices mutualisées

Or, le concours n’a jamais été autant d’actualité qu’avec le projet d’élargissement des pouvoirs de la police municipale (article 1er de la loi relative à la sécurité globale)... qui risque de tendre encore un peu plus ce marché. Le texte propose que les agents de police municipale puissent exercer les compétences de la police judiciaire, leur permettant de constater davantage d’infractions, comme l’ivresse publique, la vente à la sauvette, la conduite sans permis ou assurance, la consommation de drogue, les squats dans les halls d’immeubles, les tags, l’occupation illégale d’un terrain communal, l’immobilisation d’un véhicule, de saisir et placer des preuves sous scellés ou encore de relever l’identité des auteurs d’infractions. Localement, Rillieux a candidaté et sera l’une des villes françaises pilotes de cette expérimentation (Sainte-Foy n’a pas été retenue faute d’un nombre suffisant d’habitants). "On passe de missions de tranquillité publique à des missions de sécurité publique", convient Pascal Charmot, le maire de Tassin-la-Demi-Lune. "Avec cet élargissement, l’État délègue une partie de ses pouvoirs aux communes", poursuit Marylène Millet, maire de Saint-Genis-Laval. Une orientation dont on peut imaginer qu’elle risque d’intensifier encore un peu plus la disparité déjà existante entre villes (en fonction de leurs ressources financières). D’où l’alternative de polices municipales mutualisées. Décines, Grigny, Pierre-Bénite, Sainte-Foy-lès-Lyon, Saint-Genis-Laval ou encore Saint-Priest sont déjà sur les rails. "Nous devons impérativement avoir une réflexion sur l’intercommunalité en matière de sécurité, considère Hélène Geoffroy, maire de Vaulx-en-Velin et membre de la commission consultative des polices municipales. Ce serait une réponse pour les petites communes." Une mutualisation sur laquelle la Région a fait le pari en s’engageant, par exemple, à hauteur de 100 000 euros pour le futur centre superviseur urbain mutualisé de Grigny, Pierre-Bénite, Vernaison, Charly et Saint-Genis-Laval. Un tel équipement doit éviter la multiplication des dépenses pour les locaux, le matériel et le recrutement d’agents supplémentaires. "Nous voulons en faire un projet modèle à l’échelle du territoire régional pour qu’il puisse inciter d’autres communes à avoir la même initiative." Car le grand enjeu de la police municipale, c’est la fidélisation des agents. "La police municipale, explique un syndicat, c’est de la microchirurgie, le niveau de réponse le plus adapté à l’échelle du territoire."
Et en 2021, quelles que soient la physionomie et la doctrine d’emploi de chaque police municipale, la proximité n’est plus celle du garde-champêtre. "La police n’est pas une politique, ajuste un policier, c’est une réalité de terrain."

Comment Lyon veut fidéliser sa police

Mohamed Chihi, adjoint en charge de la sûreté,
de la sécurité et de la tranquillité de la ville de Lyon © Antoine Merlet

Concertation, salaire et 9 mm...

"Nous savons que nous devons faire des efforts pour améliorer notre attractivité", admet Mohamed Chihi, adjoint en charge de la sûreté, de la sécurité et de la tranquillité de la ville de Lyon. Comme toutes les autres villes de la métropole, Lyon peine à recruter des policiers. Ajouté à cela que plus de 10 % d’entre eux ont déjà quitté leur poste depuis le changement de mairie, la situation se tend. Une grande concertation, fer de lance de la nouvelle municipalité écologiste, a donc été enclenchée en octobre dernier auprès des 300 policiers municipaux lyonnais. Plusieurs pistes sont à l’étude : nature des missions des différentes unités, matériel, temps de travail ou encore rémunération. Sur ce dernier point, Laurent Bosetti, adjoint en charge des services publics de Lyon, entend "ouvrir le chantier du régime indemnitaire, l’idée étant de le renforcer, de le valoriser davantage pour être plus concurrentiels". Des discussions doivent se tenir entre avril et octobre prochains. Mais la mairie annonce d’emblée qu’elle "n’a pas forcément une enveloppe extensible". Et de pointer du doigt une éventuelle augmentation du régime indemnitaire de tous les policiers : "On risque, d’une part, de ne plus avoir de différenciation des missions et, d’autre part, d’avoir des inégalités avec les autres agents territoriaux." La Ville a annoncé 65 nouveaux policiers. En réalité, Lyon compte 300 policiers municipaux en exercice, c’est-à-dire opérationnels (les effectifs réels), sur un tableau d’effectifs théoriques de 350 postes (budgétés). Sur les 65 nouveaux policiers annoncés, 50 vont permettre de revenir à l’effectif théorique. Il ne reste donc que 15 vraies créations de postes. "C’est tout simplement de la com’ politique, sourit un observateur avisé. La mairie a déjà 50 recrutements à faire, elle en rajoute 15, je lui souhaite bon courage. D’autant que je ne peux pas dire que le profil de la nouvelle municipalité attire beaucoup les policiers qui craignent de ne pas pouvoir faire leur métier."

• Notice

Le 18 décembre dernier, la maire de Vaulx-en-Velin et le procureur de la République de Lyon signaient un protocole inédit instaurant une politique pénale de proximité. Lors de cette présentation, Hélène Geoffroy, également membre de la commission consultative des polices municipales – dont les travaux ont servi à un livre blanc, base de la future loi relative à la sécurité globale –, nous faisait part des difficultés de la mairie de Vaulx-en-Velin à recruter des policiers municipaux. Nous avons alors cherché à connaître la situation générale dans l’agglomération lyonnaise.

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