Amiante : 100 000 logements sociaux contaminés dans le Rhône


Par Emmanuelle Sautot
Publié le 29/01/2014  à 19:03
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ENQUÊTE – Alors qu’à Paris des agents sont évacués de la tour Montparnasse pour cause d’amiante, dans le Rhône les organismes HLM préfèrent le silence. Pour “ne pas créer un vent de panique”, Grand Lyon Habitat et la SACVL refusent de communiquer auprès des locataires dont les logements sont contaminés par l’amiante. Au risque que ces derniers fassent – sans le savoir – des travaux dangereux pour leur santé.

 

Interdit depuis 1997, l’amiante reste omniprésent en France, notamment dans les logements. “Il est partout. Au début, on le retrouvait beaucoup dans les colonnes de chute d’eau. Maintenant, on le repère dans les isolations thermiques, les faux-plafonds, les canalisations en fibrociment, les peintures, les colles de carrelage, les joints d’étanchéité, les enduits de façade, les dalles en vinyle, les cloisons pare-feu, les toitures, les chaudières, les brûleurs”, énumère Aïcha Mouhaddab, directrice de l’association régionale des organismes sociaux de Rhône-Alpes (Arra HLM), qui regroupe 83 organismes HLM.

Ce matériau, considéré comme “magique” par certains pendant des années pour ses multiples usages et son faible coût, est désormais une vraie bombe à retardement. D’un point de vue sanitaire, mais aussi financier. Selon les autorités sanitaires, 100 000 décès dus à l’amiante sont attendus dans les vingt à vingt-cinq ans à venir.

7 logements sociaux sur 10 contiennent de l’amiante

© Ben Lebègue pour Lyon Capitale

Tout reste encore à faire pour son élimination. D’après nos calculs, environ 100 000 logements sociaux seraient contaminés par l’amiante dans le département du Rhône. Selon une étude menée par l’Union sociale pour l’habitat (USH), qui regroupe 760 organismes HLM, près de 70 % des logements HLM contiennent de l’amiante en France, dans les bâtiments construits avant 1997. Un “fléau” qui fait bondir les bailleurs sociaux, au vu des travaux auxquels les contraint la loi. La réforme qui prendra effet le 1er juillet 2015 va encore majorer le coût d’assainissement des bâtiments. Et les prix avaient déjà augmenté au fil des législations précédentes.

Pour les opérations de réhabilitation, le tarif des travaux de désamiantage a augmenté de plus de 50 % depuis la réglementation de mai 2012. “Il varie de 500 euros à 15 000 euros par logement suivant la nature des matériaux amiantés et la méthode employée”, précise l’étude menée par l’USH. Du coup, “un bailleur sur quatre annule les travaux programmés lorsque de l’amiante est découvert”.

De 300 000 euros à 2,5 millions d’euros

À la Duchère, le coût de désamiantage de la barre “230” est estimé à 2,5 millions d’euros. En 2005, ces mêmes travaux avaient coûté 300 000 euros à l’Opac du Rhône pour la barre des “210”, qui contenait le même nombre de logements. Ainsi, en dix ans, le coût des travaux a été multiplié par huit. “La démolition de cette barre était prévue en 2015, mais, pour le moment, nous n’avons pas la capacité financière de payer ces travaux, indique Mireille Ducarre-Dubouis, directrice du département Service aux clients de l’Opac du Rhône. Si on ne trouve pas de financement, on la laissera en l’état...”

Dans l’Ain, l’organisme HLM Dynacité fait face aux mêmes problèmes. Trois immeubles à Trévoux, Belley et Meximieux/les Carronnières, ont été “sanctuarisés”. Voués à la démolition, ils ont été murés faute de financement pour éliminer l’amiante. “Le retrait de ce matériau ne se fera pas d’un coup de baguette magique. Ça se fera au moins sur une génération”, pronostique le responsable d’un HLM.

 

---> page 2 : “Il faut sensibiliser les locataires”

Plaque d’amiante © Elise Julliard
© Elise Julliard

“L’amiante lié à d’autres matériaux n’est dangereux que quand on le casse”

Classé cancérogène pour l’homme par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) depuis 1977, l’amiante est-il dangereux dans le cadre d’une exposition passive ? En 1977, le CIRC avait noté l’apparition de mésothéliomes (cancers de la plèvre et du péritoine) chez des sujets vivant à proximité d’usines d’amiante. Cette roche très friable peut se dissocier en de fines particules et créer une petite poussière que l’on inhale et qui se fige dans les poumons. Mais la difficulté est d’évaluer le danger d’un contact quotidien avec l’amiante puisqu’il n’y a pas de seuil fixant les risques de cancer.

Pour le professeur Jean-Christophe Souquet, pneumologue à l’hôpital Lyon Sud et spécialiste des cancers bronchiques, “l’amiante floqué – projeté sur les murs pour ignifugation – est dangereux, l’amiante lié à d’autres matériaux n’est dangereux que quand on le casse ou qu’on le coupe. Pour ce qui est des expositions passives, on a vu des cancers se développer, dans certains cas, avec des conjoints et des enfants de travailleurs de l’amiante. Par exemple, des femmes qui lavaient le bleu de travail de leur mari.”

“Il faut sensibiliser les locataires qui seraient tentés de faire des travaux chez eux”

© Ben Lebègue pour Lyon Capitale

Le bailleur Grand Lyon Habitat a pris des mesures. “On a interdit aux gardiens de faire des travaux de percement ou d’arrachage chez les locataires. Alors qu’ils le faisaient auparavant. On met à l’abri notre personnel”, indique François Béraud, directeur du patrimoine. Le problème, c’est que les bailleurs sociaux se retrouvent devant des milliers de logements à diagnostiquer.

Et tous n’ont pas été sondés, loin de là. Les bailleurs ont commencé à réaliser des diagnostics dans les parties privatives en 2012 et pourront les poursuivre jusqu’en 2021, comme la loi le permet. Du coup, ils ne connaissent pas encore à 100 % l’état de leur parc vis-à-vis de l’amiante.

Pour Christophe Boucaux, en charge des questions énergétiques et du développement durable à l’USH, il n’y a aucun risque pour les habitants : “Concernant l’amiante non friable, si on ne le dégrade pas, il n’y a pas de danger. Les ménages ne doivent pas s’inquiéter. Mais il faut sensibiliser les locataires qui seraient tentés de faire des travaux chez eux, dans des locaux qui contiennent de l’amiante. Il faut les informer.” Pourtant, dans la bouche des principaux bailleurs sociaux de Rhône-Alpes, un seul leitmotiv : éviter la panique. À ce titre, on reste muet sur l’information transmise sur l’amiante auprès des locataires. “On ne veut pas créer un vent de panique, explique François Béraud, de Grand Lyon Habitat. Pour l’instant, nos occupants ne sont pas au courant. Si on les informe, ils vont nous poser des questions sur les travaux de désamiantage à réaliser. Et comme, aujourd’hui, on ne sait pas ce qu’on va faire… D’ici six mois, on aura défini notre stratégie “amiante” et on leur dira certainement. Mais, franchement, l’amiante qu’ils respirent depuis vingt-cinq ans, six mois de plus…”

Michel Le Faou, le président de la SACVL (7 500 logements dans Lyon intra-muros) dont 70 % à 80 % du parc est contaminé, va dans le même sens : “Nos locataires ne sont pas informés de la présence d’amiante. Non, nous n’avons pas mis de panneaux d’information… Les locataires peuvent retirer leurs carrelages, ils ne seront pas malades, pas en une fois. Mais bon, il ne faut pas le faire tous les jours. La nouvelle réglementation est plus orientée pour prévenir les risques auprès des travailleurs du bâtiment qu’auprès des occupants.” Du côté de l’Opac du Rhône, on souhaite “ne pas dramatiser la situation”. “Tant qu’on n’y touche pas [à l’amiante], il n’y a pas de problème. Si nos locataires entament de gros travaux, ils nous demandent l’autorisation, et là on leur donne notre aval en fonction de la présence d’amiante ou pas”, indique Mireille Ducarre-Dubouis.

Chez Alliade Habitat, qui possède 30 000 logements en Rhône-Alpes, le sujet est ultra tabou. Quand Lyon Capitale demande à visiter les logements amiantés, la réponse est négative : “C’est un sujet avec lequel il faut être vigilant. Si l’on fait un zoom sur un appartement, ça risque d’inquiéter les autres locataires.”

“Il n’y a eu aucune diffusion d’informations générales dans l’immeuble”

Au 14e étage de son immeuble de la résidence Jean-Désiré Trait à Caluire, Hubert Chapus tapote la plaque d’amiante posée sur un des murs de son balcon. “Dans mon immeuble, nous sommes très peu à savoir qu’il y a de l’amiante sur nos balcons, explique M. Chapus, locataire depuis trente ans. Je le sais car je suis président de l’association des locataires et que je pose des questions au bailleur social. Mais il n’y a eu aucune diffusion d’informations générales dans l’immeuble.” Cette plaque d’amiante permet d’isoler une partie de son salon. “On m’a recommandé de ne pas percer la plaque. Ça ne m’inquiète pas, car je ne m’amuse pas à faire des trous. Mais je me dis que, si j’avais un chat qui faisait ses griffes dessus, ça serait différent…”

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Cet article est extrait d’une enquête parue dans Lyon Capitale 729 (janvier 2014).

Lire aussi :

“L’amiante : forme, chiffres et histoire”

“HLM pollués par l’amiante dans le Rhône” 

 

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