Le 17 mars, en pleine audience papale au Vatican, un homme, assis au premier rang des fidèles, s’est soudainement levé et s’est mis à hurler en montrant de la main la tribune où se tenait Benoît XVI : “Bullshit ! Bullshit !”, ce qui signifie “Conneries ! Conneries !” dans la langue de Shakespeare. Les gendarmes du Vatican sont rapidement intervenus et l’ont conduit de force en dehors de l’enceinte sécurisée alors qu’il se débattait comme un diable et continuait de crier, en dépit de “sa tronche” tout à fait “catholique”.
Dommage que Gérard Collomb ne se trouvait pas en Gaule Cisalpine pour voler à son secours, tout occupé en Septimanie à délivrer un vrai-faux passeport d’humanisme au centenier et néanmoins camarade Georges Frêche. Malgré Twitter, l’omniprésence n’est pas l’ubiquité et “le destin national” de notre sénateur-maire devra encore attendre. Mais que faisait donc son directeur de cabinet, à la fin ? Il venait d’être limogé pour… “divergences de points de vue” sur les “ambitions nationales” en question, le collaborateur lâchant au passage (mais sans hurler) que son futur ex-patron souhaitait endosser un costume trop grand pour lui. Parole d’expert, qui n’engage que son auteur. L’Histoire a de ces revers !
Sans verser dans l’exégèse, en cette période de souffrance économique et sociale où les demandes de solutions concrètes et les exigences de transparence se font plus aiguës, il est vrai que les calculs tactiques et la langue de bois, fussent-ils directement reliés aux plus hautes autorités spirituelles et temporelles, ont du mal à passer, qu’ils visent le ventre, le coeur ou le cerveau. Quant à l’âme… C’est décidément trop compliqué.
En France, la révision du code pénal de 1832 fit disparaître la mention de lèse-majesté. Ce délit a néanmoins été ressuscité par la Troisième République, sous le nom “d’offense au chef de l’Etat” et, aussi décalé que cela puisse paraître, il est encore en vigueur aujourd’hui. Seul le président de la République peut ainsi, sans crainte d’être inquiété ni par les gendarmes, ni par les gardes suisses, ni par la justice, lancer au vulgum pecus (people en anglais) : “Casse-toi pauv’con !”. Ou “Bullshit !” à la rigueur, s’il veut vraiment impressionner la galerie.

Seul ? Pas tout à fait. A Lyon aussi, nous avons nos roitelets. Ainsi Bernard Rivalta, à la tête du Sytral, qui pérorait il y a quelques jours encore en séance publique et face à des journalistes qui s’étaient intéressés de (trop ?) près au fonctionnement de cet organisme : “De toute façon j’emmerde tout le monde”. Sans pour autant susciter d’émoi ni de protestation, à deux ou trois exceptions près, chez les vingt-six élus du Sytral. Il y a quelques semaines, un obscur gratte-papier du cabinet du maire de Lyon nous gratifiait également d’une missive d’insultes, écrite dans un français approximatif, que seuls la décence, l’amour des belles lettres et quelques restes d’éducation et de civisme nous empêchent de reproduire ici.
Plus loin, Anne-Marie Comparini, ancienne présidente de la Région Rhône-Alpes, redevenue simple citoyenne, s’était quant à elle vue traitée de “salope” par Patrick Devedjian, aujourd’hui ministre chargé de la mise en œuvre du Plan de Relance. On pourrait multiplier les exemples de ce qu’il faut bien qualifier “d’arrogance de l’impunité”. “Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir”, écrivait Jean de la Fontaine dans Les Animaux malades de la peste.
Une Révolution plus tard et en dépit de la séparation des pouvoirs, il semblerait que quelques progrès restent à accomplir. Car si l’on comprend bien la nécessité de protéger les plus hautes fonctions, on aimerait aussi que le peuple soit toujours respecté, toujours entendu et que ses représentants fassent toujours preuve d’exemplarité, dans leurs actes comme dans leurs paroles. Utopie ? Angélisme ? Faut-il rappeler que la constitution de la Ve République française indique que “la République est le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple” ?
Dans son rapport remis au président de la République et au Parlement le 23 février dernier, Jean-Paul Delevoye, Médiateur de la République, dresse un constat alarmant de la société française. Et déclarait dans une récente interview : “Je suis inquiet car je perçois, à travers les dossiers qui me sont adressés, une société qui se fragmente, où le chacun pour soi remplace l’envie de vivre ensemble. (…) Un fossé s’est creusé entre le citoyen et l’Etat. (…) Par ailleurs, des exigences démocratiques nouvelles - besoin de transparence, de dialogue - ne sont pas satisfaites. (…) J’estime à 15 millions le nombre de personnes pour lesquelles les fins de mois se jouent à 50 ou 150 euros près. (…) Je suis frappé par la cohabitation de deux types de sociétés : l’une officielle, que nous connaissons tous, l’autre plus souterraine qui vit d’aides, de travail au noir et de réseaux. Ces deux sociétés ont des fonctionnements parallèles, elles ont leur propre langage, leur propre hiérarchie, leur propre chaîne de responsabilité.”
Si rien ne change en profondeur et quelles que soient les consultations électorales futures, nous assisterons sans doute à la multiplication des "performers", du lancer de chaussures au concert de casseroles en passant par l’injure publique, d’autant que le peuple français est assez créatif en la matière et n’hésite pas à en découdre, surtout quand il souffre. Puisque l’exemple vient d’en haut, au nom de quoi “la France d’en bas” se priverait-elle ? C’est bien là que se situe le danger, lorsque certains édiles indélicats –lesquels, qu’on le veuille ou non, jettent un discrédit sur l’ensemble de nos institutions - n’exercent plus correctement leur mission, se servent plutôt qu’ils ne servent, se maintiennent coûte que coûte (ils sont aussi très créatifs et vivent très vieux) et finissent par ne représenter qu’eux-mêmes, jusqu’à la caricature, verbe et menton hauts.
Les élections régionales, avec leur taux d’abstention record et la remontée spectaculaire du Front national n’en sont que le dernier révélateur. Quand, en prime, certains candidats – et non des moindres - s’insultent sur les plateaux de télévision et fouillent dans les poubelles de leurs compétiteurs jusqu’à l’indécence, on ne peut pas dire que cela crée un besoin irrépressible d’aller voter. Certes, cela n’explique pas tout et il ne faut surtout pas généraliser : ce n’est pas “tous pourris”. Mais il faut bien reconnaître que la situation est extrêmement préoccupante et qu’elle ouvre un boulevard à tous les populismes, en France et plus largement dans toute l’Europe.

Après la récente affaire des minarets chez nos voisins suisses, les frasques répétées d’un Berlusconi (toujours soutenu par une majorité d’Italiens qui croit dur comme fer à la théorie du complot), le parti d’extrême droite du député néerlandais Geert Wilders (en photo) vient d’arriver en tête aux élections municipales à Almere (187.000 habitants) et deuxième à La Haye, lors d’un scrutin test à trois mois d’élections législatives anticipées, après une campagne sans la moindre équivoque.
La chasse aux étrangers a commencé : elle est en train de faire tache par consentement tacite et lâcheté collective. Allons au bout de l’idée : quand, en Europe, les partis politiques disent “étrangers”, les électeurs entendent “musulmans”. C’est un implicite, un présupposé. Qui permet à un ministre en exercice de déclarer, tout sourire (mais sans cravate) : “Quand il y en a un, ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes” ; et à l’opposition de gauche, selon un scénario désormais bien rôdé, de promettre le vote desdits “étrangers” aux élections locales, sans jamais le mettre en œuvre, bien entendu. Bref : une histoire de clientèle.
Nos élus vont-ils enfin cesser de jouer aux apprentis sorciers et prendre la mesure de ce qui se prépare en silence ? Il est hélas permis d’en douter, puisque, au soir du second tour, comme s’il ne s’était pas passé grand chose, tout le monde a affirmé (dans le vacarme) qu’il avait un peu gagné – et en tout cas qu’il n’avait pas vraiment perdu… Alors même que nos finances, notre éducation nationale, nos hôpitaux et finalement tous nos services publics sont dans un état lamentable, que nous venons de franchir le cap (officiel) des 10 % de chômeurs, que nos entreprises disparaissent à la vitesse grand V, que le financement des retraites n’est plus du tout assuré, et que le désir de “vivre ensemble”, pour reprendre les termes du Médiateur de la République, s’éloigne jour après jour. On est loin de la “démocratie apaisée” promise par Nicolas Sarkozy.
Ce qui se joue aujourd’hui, ce n’est en rien - comme la plupart des candidats, élus ou non, le répète à l’envi pour masquer sa propre responsabilité - “la visibilité de l’institution régionale”, mais la capacité à résister à l’arbitraire, à faire en sorte que le fossé entre les élites et le peuple cesse de se creuser, les derniers remparts étant contre toute attente constitués par des magistrats courageux et indépendants, voire téméraires. Pour combien de temps encore ? Transfert des pouvoirs d’enquête du juge d’instruction au procureur (un magistrat du parquet subordonné à la Chancellerie), question des délais de prescription -il en serait fini de la règle actuellement en vigueur selon laquelle, pour certains délits dissimulés, notamment les abus de biens sociaux, la prescription ne courrait plus à partir du moment où elle se serait constatée mais à compter du jour où l’infraction a été commise - suppression des Chambres régionales des Comptes… Bref, comme l’écrivait il y a peu un quotidien : “une réforme à étouffer les affaires”.
Or, c’est lorsque tous les signes du pouvoir vont dans le sens du fait du prince – le subjectif, l’arbitraire, le népotisme, le déni de réalité, la reprise en main de la justice et des médias - que le sentiment d’impunité se renforce et que le populisme trouve un terreau fertile. La sacro-sainte discipline de groupe (alors que, pris individuellement, chaque élu est bien conscient de l’étendue du problème !), le politiquement correct, le phénomène de cour et plus prosaïquement la nécessité de garder son salaire et sa fonction, maintenant que la politique est devenue “un métier”, font le reste… quand les dérives de quelques-uns devraient être sanctionnées par tous, vite, haut et fort. Cela, les Français l’ont parfaitement analysé et retranscrit les 14 et 21 mars, y compris en s’abstenant.
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Il ne faudrait pas désormais qu’ils reprennent en chœur, dans une assemblée quelconque qu’ils auraient prise d’assaut, Le Requiem pour un Con de Serge Gainsbourg : “Je l’ai composé spécialement pour toi / A ta mémoire de scélérat / Sur ta figure blême / Aux murs des prisons / J’inscrirai moi-même : “Pauvre con””.
Bullshit ? À suivre... On attend désormais avec impatience le futur livre de Monsieur Darcos. Qui, comme tout ministre éconduit, devrait nous éclairer sur ce qu’il faudra, faudrait ou aurait fallu faire. À moins qu’il ne se fasse rapidement acclamer à la tête d’un énième nouveau parti “pour faire de la politique autrement avec des gens différents, des jeunes et même des femmes”.
Tiens ! Et si on changeait le peuple ?
Didier Maïsto
Directeur de la publication

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