"Je n'étais demandeur de rien !"

C'est un Charles Millon très sûr de lui qui est apparu à la barre du tribunal correctionnel de Lyon vendredi. Renvoyé devant la justice onze ans après la plainte déposée contre lui pour prise illégale d'intérêts, il est soupçonné d'avoir détourné 600 000 euros d'argent public pour son compte personnel. L'ancien président de Rhône-Alpes et ministre de la Défense est apparu vieilli, mais combatif. Le procureur a requis une peine symbolique.

Un président de tribunal face à un ancien ministre, la scène était cocasse vendredi après-midi. L'audience devait avoir lieu dès le matin, mais les avocats de Charles Millon, très procéduriers, ont tenté de la faire annuler, du moins de la faire reporter. Onze ans après le dépôt de plainte, vingt ans après le début des faits en 1989, ils ont soulevé plusieurs points d'irrecevabilité avant de demander la citation de deux nouveaux témoins. “Depuis huit ans, on a auditionné presque tout le conseil régional“, s'est plaint Maitre Gilles Devers, avocat de la partie civile.

Une petite victoire, l'audience a été suspendue jusqu'en début d'après-midi. A 13 heures, Charles Millon a enfin été appelé à la barre et l'animal politique est sorti de sa carapace de citoyen moyen. Imposant par sa taille, mais surtout par son aplomb et souhaitant faire une “déclaration générale“, il s'est d'abord fait remarquer en refusant catégoriquement de répondre au président du tribunal qui lui posait une question précise. Jean Beurjon ne s'est pas laissé faire. Le président a rappelé à l'ancien président de la région Rhône-Alpes (1986-1998) et ancien ministre de la Défense (1995-1997) qu'il n'était autorisé à prendre la parole que si on la lui donnait, et qu'il devait répondre aux questions du président. “A ma façon“, a rebondi un Charles Millon décidément très en forme. Le tribunal a enfin pu entrer dans le vif du sujet.

Charles Millon ne souhaitait pas habiter Lyon

"Je n'étais demandeur de rien ", a commencé Charles Millon, donnant du “monsieur le président“ à tout bout de chant. “J'ai été élu en 1989 président de Région. J'habitais alors ma bonne ville de Belley et je n'avais pas l'intention de déménager. Mais mes collègues ont jugé que ce serait mieux pour le rayonnement de la région si le président habitait Lyon“. La commission permanente de l'époque propose alors au président de prendre un logement de fonction. “Malheureusement, le logement appartenant à la région n'avait qu'une seule chambre, or j'ai une femme et six enfants“, explique l'ancien ministre. Charles Millon refuse donc. Le bureau du Conseil régional, toujours lui selon l'ancien président, lui propose alors de louer un logement de fonction en ville. La famille s'installe 17, rue de la Charité à Lyon 2ème. Le loyer est inscrit à la charge de la région entre 1989 et 1998 pour un montant avoisinant les 300 000 euros, remboursés depuis par Charles Millon.

Quelques mois plus tard, le conseil régional conclut un marché avec une société de nettoyage. Charles Millon signe peu de temps après un rapport de la commission permanente qui permet d'ajouter un avenant au contrat pour faire nettoyer son logement de fonction aux frais de la collectivité. 300 000 euros supplémentaires sont inscrits à l'actif de la région en neuf ans. Le président du tribunal interroge donc le prévenu : "c'est bien vrai que vous avez signé ce rapport monsieur Millon ? ". "Vous savez comment ça marche dans les instances régionales, répond l'intéressé. C'est mon directeur des services qui s'occupait de tout ça. Si j'avais su que ça poserait autant de problèmes, j'aurais déménagé le lendemain ! ".

Un procès politique selon le prévenu

Après des années de procédure, Charles Millon a enfin accusé vendredi, Etienne Tête, l'homme par qui le scandale a éclaté. Conseiller régional vert en 1998, c'est lui, qui porte l'affaire en justice en se constituant partie civile en lieu et place de la région. Charles Millon lui a reproché au procès de l'avoir attaqué à cause de son « geste politique » de 1998. Le président de région venait de se faire réélire avec les voix du FN. Tête lui a porté le coup fatal. « Il aurait pu m'attaquer avant, le système était connu, mais il ne l'a pas fait. Aussi cela prouve bien que toute cette instance est politique ! », s'est exclamé Charles Millon, attaquant le fondement même du procès.

De fait, l'ancien ministre a remboursé les sommes dues à la région. " Le trésorier payeur général de la région peut en attester," selon ses avocats Et la prise illégale d'intérêts, les faits étant en grande majorité prescrits, ne porte que sur les trois derniers mois de location de l'appartement de juin à août 1998. Uniquement sur les frais de ménage pris en charge par la région, quelques dérisoires petits 10 000 euros eut égard aux 600 000 euros au total. Mais pour Etienne Tête, jusqu'au-boutiste, c'est une question de principe.

Le procureur a requis une peine symbolique à l'encontre de l'ancien ministre, "probablement une peine de prison avec sursis" a traduit Etienne Tête, et 10 000 euros d'amende. Mais l'intéressé qui souhaite défendre son honneur pourrait encore faire appel. Le jugement a été mis en délibéré dans un mois.

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