Lyon Capitale : Qu'est-ce qui vous frappe dans la vie culturelle de cette région?
Jérôme Bouët : D'abord l'engagement très fort pour la culture que manifestent les acteurs de la vie politique, sociale et économique, mais aussi les universitaires comme les représentants des grands cultes. C'est la première fois dans ma vie de DRAC que j'observe cela ! Je trouve aussi que l'histoire, dans cette région, nous saute sans arrêt à la figure, un peu comme à Berlin. Le troisième point frappant, c'est le très haut niveau d'organisation dans le domaine culturel avec des institutions plutôt bien réparties sur le territoire, des labels, des cahiers des charges, etc. Il y a beaucoup d'organisation, peut-être même trop ! De temps en temps, on cherche un peu de désordre ; j'espère trouver des zones de plus grande liberté où il puisse y avoir un travail artistique, un rapport au public un peu innovants. C'est ça qu'il me paraît intéressant de chercher à développer.
LC : Le budget du ministère de la Culture est bloqué, mobilisé par le financement des institutions et de l'existant. Réussirez-vous à trouver des marges de manœuvre, dès le budget 2007, pour soutenir cette innovation ?
JB : C'est vrai qu'on est dans une période où les marges budgétaires se sont réduites. Le budget de l'Etat a les contraintes qu'on connaît, avec le poids de la dette, etc. Mais c'est conjoncturel et je me bats pour un progrès budgétaire, c'est mon boulot... Les arbitrages budgétaires de 2007 ne sont pas tout à fait rendus, parce qu'il y a un gel de crédits au niveau national qui n'est pas encore levé. On est encore dans l'incertitude, mais on sait que l'année, de ce point de vue-là, ne sera pas facile.
LC : Patrice Béghain, adjoint à la culture de Lyon, dénonce l'incapacité des DRAC à soutenir l'innovation. Par exemple, à Lyon, l'Etat n'est presque pas présent sur les Subsistances...
JB : J'aimerais pouvoir aider davantage les Subsistances, je suis sûr que Guy Walter fait un très bon travail ; il a une liberté de proposition très originale. Mais il y a aussi d'autres projets innovants dans cette région qui vont nous mobiliser beaucoup : la Cité du design de Saint-Etienne, mais aussi tout ce qui se passe à Valence autour de l'image et du film d'animation ou encore Echirolles et son mois du graphisme. Je souhaite beaucoup que l'on puisse mieux accompagner le développement de ces différents pôles. Et cela n'épuise pas, loin de là, le champ de l'innovation ! Débloquer des crédits vers des actions nouvelles, est-ce que cela signifie trancher dans le vif et supprimer d'autres subventions ? Non ! Il n'y a aucune raison légitime, politique, technique, de le faire. Sauf cas particuliers. Et puis c'est si difficile à faire, ingérable même ! On n'est pas du tout dans une logique de redistribution des cartes, de redéploiement. On cherche à développer, même si c'est plus difficile aujourd'hui qu'il y a dix ans ou même cinq ans.
LC : Vous succédez à un homme qui pratiquait volontiers une ironie mordante assez déstabilisante. Comment vous comportez-vous et travaillez-vous avec les artistes et les élus ?
JB : Moi je suis plus diplomate que guerrier : je crois que dans un contexte un peu dur, on a intérêt à privilégier partout le dialogue. Avec les artistes, j'essaie de trouver la bonne distance. Avec les élus, c'est un peu différent, car on est plus dans une même culture d'intérêt général, de complexité de la chose publique. J'aime parler aux élus ; je trouve qu'il y a une dignité de l'élu, de la démocratie qui continue à être pour moi un objet de respect.
LC : Quelles seront vos priorités en Rhône-Alpes ?
JB : Je voudrais qu'on restaure l'importance du patrimoine ; je suis convaincu que l'Etat doit encore faire des efforts non seulement pour restaurer, mais aussi pour faire vivre et partager le patrimoine. Je pense à des exemples concrets comme la maison d'Izieu qui a un projet d'extension, au couvent de la Tourette qui mériterait d'avoir un rayonnement plus grand, au projet de restitution de la grotte Chauvet ou au site antique d'Alba-la-Romaine. Deuxième idée : je souhaite que dans nos politiques, nous soyons mieux capables de repérer les démarches artistiques un peu singulières. Je crois qu'on ne le fait plus assez, car à force de s'occuper beaucoup des institutions, on perd cette capacité de repérage.
LC : Concrètement comment allez-vous procéder ?
JB : Ça suppose qu'on puisse dégager un peu de moyens. J'ai d'ores et déjà beaucoup dit aux conseillers, par exemple aux arts plastiques : allez dans les ateliers rencontrer les artistes, chose qu'ils faisaient moins depuis plusieurs années, à cause du poids des institutions.
LC : Vous trouvez la région trop "organisée" et labellisée ; pourtant, vous avez milité pour que le théâtre de la Croix-Rousse obtienne le label de "scène nationale" ; n'est-ce pas contradictoire ?
JB : Vous mettez le doigt sur une contradiction objective... Mais je suis assez content du résultat parce que je pense qu'on est arrivé à décoincer le ministère de la Culture sur ce sujet-là.
LC : Pourtant, vous étiez justement au ministère de la Culture (directeur de la DMDTS, direction de la Musique, de la Danse, du Théâtre et des Spectacles) quand ça coinçait !
JB : Oui, mais j'avoue que, vu de Paris, on ne peut pas comprendre la démarche d'un Philippe Faure ! On voit les choses de trop loin. Ce n'est que depuis quatre mois que j'ai mieux compris ce qu'il faisait. Je respecte beaucoup son travail artistique, son action culturelle. C'est un vrai théâtre, qui a une identité forte et un public nombreux et fidèle. Le paradoxe, c'est qu'on avait là une institution précaire. Avoir un contrat avec l'Etat le confortera, lui donnera un horizon. Et puis, on peut bien avoir un nouveau label national à Lyon ; dans la deuxième ville de France, ce n'est pas scandaleux, loin de là !
LC : Justement, beaucoup pestent contre la répartition des crédits entre Paris et les régions, très largement en faveur de la capitale. Toutes les dernières grandes réalisations comme le musée du quai Branly sont concentrées à Paris intra-muros. Comprenez-vous cette exaspération ?
JB : C'est vrai qu'on est dans une conjoncture où il y a une forte sollicitation budgétaire au profit de Paris, c'est évident. Paris est en ce moment dans une dynamique de développement et redevient par exemple une capitale de l'art contemporain. L'enjeu des années à venir est de retrouver des marges pour les régions car il y a encore des besoins considérables dans les régions, ça j'en suis convaincu ! Mais on ne peut pas avoir la vision d'un Paris qui devient macrocéphale et d'un territoire qui se désertifie. Ce n'est pas vrai ! Dans cette région, on a fait la MC2 de Grenoble et le CCN de Rillieux-la-Pape ; ce sont des investissements considérables et plutôt réussis. Il y a eu un fort développement culturel en région, beaucoup accompagné par l'Etat.
LC : Dès votre arrivée, vous avez participé à un colloque sur les écrivains qui faisait suite à une étude de Bernard Lahire qui appelait avec force les pouvoirs publics à mieux soutenir ces grands "exploités" de la chaîne du livre. Qu'allez-vous faire ?
JB : On va essayer dès cette année de donner de meilleures réponses, notamment par les bourses et les résidences, qui sont les deux moyens d'aider concrètement les écrivains. On va essayer de développer ça dès 2007, à une échelle encore modeste. On en discute avec la Région.
LC : La Région vous paraît-elle l'échelon le plus pertinent pour la culture ?
JB : J'en suis convaincu ! C'est l'aire géographique, politique, professionnelle, pertinente. Si un nouveau mode de répartition doit se mettre en place dans l'avenir, c'est évidemment la région qui, à mon avis, devra être bénéficiaire.
LC : La culture est pour l'instant la grande absente des débats de la campagne présidentielle. Est-ce que la culture fait désormais l'objet d'un consensus et ne pose plus de problème "politique"?
JB : C'est un consensus un peu négligent, inattentif. Car en fait, si vous regardez les sujets majeurs : la protection sociale des artistes, Internet, ou justement le rapport Paris / Province, ce sont des choix politiques majeurs sur lesquels il peut y avoir plusieurs types de réponses politiques. Je pense que le ministre Renaud Donnedieu de Vabres a fait beaucoup pour améliorer la protection sociale des artistes du spectacle vivant. Il s'est en tout cas efforcé de sortir d'une crise très très lourde. L'Etat a quand même mis en place un fonds qui vient abonder les crédits de l'Unedic, c'est un acquis considérable, et un choix politique fort.
LC : Quels sont selon vous les grands enjeux culturels de cette présidentielle?
JB : Internet par exemple ! L'enjeu concret, c'est : est-ce qu'on maintient cette idée que l'œuvre n'est pas indéfiniment reproductible et gratuite ? Est-ce qu'on s'organise alors pour que les modes de diffusion sur Internet protègent les droits des artistes et des œuvres ? C'est la position de l'Etat, mais aussi d'un grand nombre de professionnels et de forces politiques et intellectuelles. Ou bien, au contraire, est-ce qu'on laisse faire... C'est un choix politique assez majeur. Moi je suis clairement sur la position de l'Etat, car je crois que le travail artistique est une valeur forte dans nos sociétés. Etre artiste, c'est du talent, du travail, de l'apprentissage, de la formation. C'est donc une valeur qu'on ne peut pas brader.
LC : On parle beaucoup d'une crise de sens, d'un manque de lisibilité de la politique du ministère de la Culture. Qu'en pensez-vous ?
JB : Dans les critiques que j'entends, les gens disent à la fois : on voudrait un Etat plus visionnaire, porteur d'un grand dessein, et on ne veut plus de schémas plaqués d'en haut. L'attente des professionnels de la culture et des élus vis-à-vis de l'Etat est très contradictoire ! C'est vrai qu'on est passé d'un Etat qui était plus prescripteur à un Etat qui est plus partenaire aujourd'hui. Mais il garde un rôle important à jouer. Il est le garant de la défense de la liberté de création et le garant de l'égalité territoriale. C'est moins lisible et visible par l'usager et l'électeur, notamment si on le compare au rôle des villes.
LC : Pensez-vous, comme on l'entend parfois, que le ministère de la Culture pourrait être supprimé, ou du moins absorbé par l'Education nationale ?
JB : Je n'y crois pas. Ce serait extrêmement réducteur de subordonner la Culture à l'Education nationale. Former les jeunes à l'école est loin d'être le seul enjeu ! Je suis assez sûr qu'il y aura toujours un ministère de la Culture autonome. Ne serait-ce que pour porter les enjeux de la défense de la diversité culturelle dans toutes les négociations internationales. D'ailleurs, on crée des ministères de la Culture dans plein de pays du monde, il y a des tas de gens qui viennent à Paris pour comprendre comment on a créé notre ministère de la Culture. Des Palestiniens, des Marocains... Les Allemands eux-mêmes trouvent qu'ils ont un système trop régionalisé. Au-delà des polémiques, c'est donc un système qui n'est pas déconsidéré !