Alors que le sans-abrisme a bondi de 75 % en cinq ans, l’association Alynéa - Samu Social 69 appelle à réagir face au nombre de personnes à la rue qui "explose". En 2025, 3 283 personnes ont été comptabilisées comme vivant à la rue dans le Rhône.
"On n’est plus au bord de l’implosion, on a carrément tapé le mur". À la veille du lancement du plan Grand Froid, l’association Alynéa - Samu Social 69 a présenté ce vendredi 30 octobre son bilan pour l’année 2025. Et le constat est "alarmant" : 3 283 personnes vivaient à la rue l’année dernière, soit une augmentation de 75 % depuis 2021. Et la tendance se confirme encore cette année. Entre le 1er janvier et le 15 octobre, 2 179 personnes distinctes, dont 217 enfants et 53 bébés de moins d’un an, ont été rencontrées. Une augmentation, là aussi, de 85 % en cinq ans sur la même période.
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"Le sans-abrisme est la manifestation ultime de la rupture de cohésion sociale"
Mais parce que les chiffres "ne disent pas tout", le photographe Bertrand Gaudillère a rejoint l’association durant deux ans pour rendre compte de la situation dramatique dans laquelle vivent les personnes à la rue. "Passer toutes ces heures aux côtés du Samu Social m’a montré à quel point c’était facile de tomber en rupture sociale", explique-t-il ce vendredi matin. De ses photographies, Bertrand Gaudillère en a fait un livre : Inconditionnel présent, le temps de la solidarité (item édition). Un titre choisi après avoir constaté comment la société n’est "plus dans la démarche d’aller vers et du prendre soin, de l’empathie, mais dans celle la méritocratie." "On a intégré qu’il faut mériter d’être aidé", déplore le photographe, qui invite à "ne pas se tromper d’ennemis" : "Ce ne sont pas les personnes à la rue, mais la montée en puissance des discours fascistes et d’extrême droite."
André Gachet, administrateur référent au Samu Social et membre du Haut Comité pour le logement des personnes défavorisées, dresse quant à lui un état des lieux "déplorable" avec "des vies laissées à l’abandon" et "des gosses qui dorment à la rue". "Personne n’a pris la mesure de la globalité du problème que l’on rencontre. Aujourd’hui, nous avons besoin d’une véritable cohésion sociale pour construire une vraie politique du logement", martèle-t-il, rappelant que le sans-abrisme est "la manifestation ultime de la rupture de cohésion sociale."
Après huit ans passés à la rue, Estelle raconte son histoire
Présente ce vendredi matin, Estelle est l’une des personnes photographiées par Bertrand Gaudillère. Après s’être réfugiée sous une tente près de la gare de Perrache, dans le 2e arrondissement de Lyon, la jeune femme s’est ensuite rendue sur l’Île Barbe (9e arr.) pour vivre dans la cabane qu’elle s’est elle-même construite. "J’ai reçu des jets de cailloux, des insultes. Et j’ai décidé d’aller sur l’Île Barbe pour être en sécurité dans la nature", raconte Estelle. La voix étranglée par un sanglot, elle confie avoir été agressée sexuellement il y a un an, quasiment jour pour jour. "Quand on est une femme, que l’on dehors et que l’on a personne sur qui compter, excepté les associations, c’est très difficile. Aujourd’hui, je suis là pour témoigner et dire aux femmes de faire attention aux hommes qui peuvent cacher leur vrai visage, être dangereux et demander des choses qui ne sont pas saines", relate encore Estelle. Elle aura passé huit ans à la rue.
Son calvaire est désormais derrière elle. Estelle vit en effet depuis onze mois dans une résidence de la société Adoma et travaille avec une maraude. Avec un toit au-dessus de la tête, Estelle peut maintenant envisager son futur. "Mon rêve est d’écrire mon premier roman et de pouvoir travailler dans un endroit ordinaire, comme tout le monde, et de ne pas être dénigrée", sourit-elle à présent.
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L’urgence du logement accessible
Mais le cas d’Estelle fait figure de quasi-exception, dans un système où l’hébergement d’urgence est saturé face à une demande en constante augmentation. Bertrand, ancien sans-abri et bénévole à la Péniche Accueil de l’association Le Mas, assure que "la demande est tellement forte que l’on est obligé de laisser des gens dehors." "C’est le double abandon", s'indigne-t-il, alors que les nuits à Lyon sont "très violentes." Il ajoute : "Certaines personnes sont obligées de se sortir du centre-ville parce que c’est devenu trop dangereux."
Alynéa - Samu Social 69 appelle donc à une vraie politique structurelle de logements accessibles. "Tout le monde peut et doit faire sa part, en priorité l’Etat, mais aussi les propriétaires, les collectivités et les entreprises", déclare Maude Bigot, directrice opérationnelle du pôle veille sociale d’Alynéa. "Derrière ces chiffres, il y a des gens qui ont des vies abîmées par des choix politiques. Et lorsqu’on rencontre ces personnes à la rue, on sait du fond de notre ventre qu’on ne peut pas se résigner. Se résigner est d’autant moins une option que l’on sait qu’il existe des solutions. C’est un choix politique d’ampleur qu'il faut prendre", poursuit-elle.
Pour l’heure, l’association assure ne pas avoir de visibilité sur le plan Grand Froid, d’autant qu’aucune nouvelle place d’hébergement d’urgence n’a été annoncée. Quant à l’engagement des collectivités, Maude Bigot rappelle que la Ville de Lyon a "un engagement au-delà de ses compétences", "mais on est dans une telle situation que tout le monde doit prendre sa part, voire faire plus si c’est possible", assure-t-elle. Et de conclure : "Une coopération est aujourd’hui nécessaire, car les besoins ne sont pas satisfaits."
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