Evelyne Haguenauer, fille et petite-fille de déportés. Chez elle, à Lyon, le 1er octobre 2026. @William Pham

Evelyne Haguenauer, fille de déporté : "ce numéro tatoué, B3792, il est gravé en moi"

Trois ans jour pour jour après le 7 octobre 2023, journée la plus meurtrière pour les Juifs depuis la Shoah, la mémoire reste un combat. À Lyon, il n'y a plus de témoins directs de la déportation. Evelyne Haguenauer, fille et petite-fille de déportés, a pris le relais. Elle raconte aux lycéens le convoi 77, Montluc et Auschwitz.

A Lyon, il n'y a plus de témoins directs de la déportation. Les descendants de ceux qui ont survécu prennent à leur tout la parole. Evelyne Haguenauer dont le père, le grand-père paternel et les grands-parents maternels ont été déportés, est l'une d'elles.
Femme engagée, Evelyne Haguenauer a été adjointe déléguée à la Mémoire et aux Anciens Combattants, sous la première mandature (2001-2008) de Gérard Collomb.

Lyon Capitale : Vous êtes fille et petite-fille de déportés. D'où vient votre famille ?

Evelyne Haguenauer : Malheureusement, c'est une histoire tragique. Mes parents ne se connaissaient pas, mais ils venaient tous les deux de la même ville d'Allemagne, Karlsruhe, à côté de Baden-Baden. Leur histoire a débuté à Lyon, mais avant de s'y rencontrer, ils ont malheureusement beaucoup d'étapes.

Qule a été le parcours de votre votre famille maternelle ?

Après l'arrivée d'Hitler et la Nuit de cristal, les Juifs de Karlsruhe ont été chassés d'Allemagne. Ma famille maternelle a donc été internée au camp de Gurs, puis à Rivesaltes. En 1942, mes grands-parents ont été envoyés à Auschwitz, d'où ma grand-mère n'est jamais revenue. Mon grand-père Arthur, lui, a survécu. Il faut dire que c'était une force de la nature, quelqu'un qui disait les choses comme il les pensait ; on dit d'ailleurs que je lui ressemble. Il est rentré à Lyon en mai 1945, avant de partir aux États-Unis, où il a vécu jusqu'à 87 ans.

Et du côté de votre père ?

Ses parents ont choisi un autre itinéraire : Strasbourg d'abord, puis, quand les choses se sont compliquées, Lyon, angle avenue de Saxe et rue de Bonnel. Des années plus tard, coïncidence, j'ai trouvé mon premier emploi où ils avaient habité. Ensuite, ils se sont installés rue de la Ruche, dans le 3e arrondissement.

"À Auschwitz, un homme à un seul bras… Ils l'ont gazé dès son arrivée."

Que s'est-il passé ?

Dans un premier temps, papa a eté arrêté rue du Temple, dans le 2e arrondissement, dans un restaurant. Après interrogatoire, il a communiqué son adresse. Les disciples de Barbie s'y sont rendus. Ce jour là, ma grand-mère était absente de la maison. En rentrant, elle a aperçu une voiture qui lui a semblé suspecte et elle a compris qu'il se passait quelque chose. Des voisins l'ont protégée, ce qui lui a permis d'échapper à la déportation. Et malheureusement, ils ont emmené mon grand-père Hermann et mon père à la prison de Montluc.

Montluc, c'était le domaine de Klaus Barbie.

Bien sûr. Il y a eu les interrogatoires, la torture, puis, le 31 juillet 1944, ils ont été déportés ensemble, à Auschwitz, par le convoi 77. Mon grand-père n'avait plus qu'un bras. Il était chevillard, une vache l'avait mordu et, comme on n'avait pas pu le soigner, il avait été amputé. Alors à Auschwitz, un homme à un seul bras… Ils l'ont gazé dès son arrivée, début août. Papa, lui, était jeune. Il a attrapé le scorbut et bien d'autres choses, il était très faible, mais il s'en est sorti. Il a d'abord été hospitalisé, je crois en Autriche, puis il est rentré à Lyon, où il savait que sa mère était cachée.

"La hausse de l'antisémitisme est une grande douleur" (Evelyne Haguenauer, 1 octobre 2026) @William Pham

Comment vos parents se sont-ils rencontrés ?

Justement, à Auschwitz, mon père avait fait la connaissance de mon grand-père maternel. Comme ils venaient de la même ville, ils se sont rapprochés, et Arthur lui a parlé de sa fille. L'histoire s'est faite un peu comme ça. Mes parents se sont mariés en août 1946. Mon grand-père voulait qu'ils le suivent aux États-Unis, sauf qu'ils n'avaient pas prévu que j'allais arriver.

Quel père avez-vous connu ?

J'ai toujours connu un père malade. Le soir, il rentrait avec des maux de tête épouvantables, s'allongeait sur le canapé avec un gant sur le front, et il voulait que ses filles soient assises à côté de lui. C'était la déportation, il ne s'en est jamais remis. Il est mort à 61 ans. Et pourtant, c'était un bosseur. Arrivé à Lyon, Il a appris la plomberie, il a monté son entreprise, qui a compté beaucoup d'employés, et construit dans le domaine de la plomberie tous les HLM de l'époque, comme la Duchère ou Bron Parilly. Bien sûr, il entendait que ses enfants travaillent autant que lui. À 18 ans, quand j'ai voulu une voiture, il me l'a avancée, mais je l'ai remboursé tous les mois. On n'avait rien gratuitement.

"Il avait son numéro tatoué, B3792. Quand nous lui demandions ce que c'était, il répondait : 'Ce n'est pas pour les enfants.'"

Vous parlait-il de ce qu'il avait vécu ?

Jamais. Il avait son numéro tatoué, B3792, et quand nous, les gamines, lui demandions ce que c'était, il répondait : « Ce n'est pas pour les enfants. » Pourtant, en rentrant, sa première démarche avait été de prendre sa carte à l'association des rescapés de Montluc, et nos parents nous emmenaient à toutes les cérémonies. Mais à la maison, on n'en parlait pas. Au lycée, en cours d'histoire, on a parlé de la Shoah. J'ai précisé au professeur que mon père, mon grand-père paternel et mes grands-parents maternels avaient été déportés, mais sans entrer dans le détail. Lorsque que papa est décédé, c'est à ce moment là que maman nous a tout raconté. Par ailleurs, maman, enfant cachée, a témoigné de sa propre histoire auprès de la fondation Spielberg en 1998 (NdlR : en 1994, Steven Spielberg a fondé l'organisation à but non lucratif Fondation des archives de l'histoire audiovisuelle des survivants de la Shoah, afin de filmer en vidéo les témoignages de survivants et autres témoins de l'Holocauste).

Ce numéro, vous le connaissez par cœur ?

Par cœur, il est gravé. Tout comme ce sac en raphia, que ma grand-mère maternelle a tressé au camp de Rivesaltes avant de le donner à mon grand-père. Comment il s'est débrouillé à Auschwitz, s'il a monnayé quelque chose avec les Allemands, c'est un grand mystère, mais il a réussi à le faire parvenir à un cousin en Suisse. Après la guerre, il l'a récupéré et l'a donné à maman ; depuis sa mort, c'est moi qui l'ai. Et chaque fois que je témoigne, je l'apporte et je le montre.

Votre grand-père Arthur a-t-il laissé une trace écrite de ce qu'il a vécu ?

Oui. À son retour après presque quatre ans à Auschwitz après avoir repris quelques forces chez son cousin en Suisse (avec qui il avait été en contact pendant toutes ces années) il a écrit son témoignage poignant en allemand dans sa langue maternelle sur une machine à écrire. J'ai l'original. Je lis l'allemand donc c'est à moi de le traduire mais c'est tellement dur. Ce document est déposé au Memorial de Yad Vaschem à Jérusalem (le plus grand mémorial de la Shoah). Il a été également traduit en hébreu.

Quel souvenir gardez-vous de lui ?

Celui d'une force de la nature. Pendant des années, je passais toutes mes vacances chez lui, à New York. Il s'était remarié, et sa femme nous considérait comme ses petits-enfants. Quand on se promenait sur la Cinquième Avenue, il mettait son portefeuille dans sa poche arrière. Sa femme lui disait : "Arthur, enlève ton portefeuille, on va te le prendre !" et lui  répondait : "oh, ils ne vont pas me la faire, moi j ai passé quelques années à Auschwitz !"

Evelyne Haguenauer et le sac en raphia, que sa grand-mère maternelle a tressé au camp de Rivesaltes avant de le donner à son grand-père. "Comment il s'est débrouillé à Auschwitz, s'il a monnayé quelque chose avec les Allemands, c'est un grand mystère, mais il a réussi à le faire parvenir à un cousin en Suisse. Après la guerre, il l'a récupéré et l'a donné à maman ; depuis sa mort, c'est moi qui l'ai. Et chaque fois que je témoigne, je l'apporte et je le montre." Lyon, 1er octobre 2026 @William Pham

Pourquoi témoigner aujourd'hui ?

Parce que ça fait partie de moi. J'ai été élevée dans le devoir de mémoire. Ce n'est pas une obligation. Mais comme il n'y a malheureusement plus de témoins, il faut bien que quelqu'un prenne le relais, pour que les plus jeunes n'oublient pas et que cela ne se reproduise pas. Quand le dernier déporté du Rhône est mort, il y a deux ans, j'ai témoigné à la télévision. L'inspecteur d'académie a alors proposé d'envoyer mon témoignage à tous les professeurs d'histoire du département, et depuis, ce sont eux qui m'appellent.

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Est-ce difficile ?

C'est lourd, parce que je raconte à la fois le côté paternel et le côté maternel. Mes sœurs me disent d'ailleurs : "Nous, on n'arriverait pas à faire ce que tu fais." Elles en parlent à leurs enfants, bien sûr. Ma plus jeune sœur vit en Israël depuis 1976, où l'on est élevé dans la mémoire de la Shoah. Mon autre sœur, à Paris, est très concernée, mais elle n'arrive pas à en parler vraiment. Chacun le vit à sa façon.

"Qu'on déforme l'histoire. Ça, c'est grave."

Comment les élèves reçoivent-ils votre récit ?

Plutôt bien, parce que les professeurs ont souvent préparé le terrain en amont. Et puis les jeunes, aujourd'hui, posent les questions que nous, nous n'osions pas poser. Certains, en revanche, mélangent tout. Dans plusieurs lycées, on m'a demandé : "Quelle est votre réaction par rapport à la Palestine ?" C'est à moi, alors, de leur rappeler que ce sont deux sujets différents.

Lyon s'est doté d'un Mémorial de la Shoah, place Carnot. Que représente-t-il pour vous ?

Je remercie d'abord le procureur Viout de l'avoir porté, parce qu'on en avait besoin. Il existait déjà des lieux de mémoire, comme au cimetière de la Mouche, mais tout le monde ne va pas au cimetière. Désormais, les noms des déportés de la région, près de 10 000, sont inscrits en plein centre-ville. C'est essentiel, car ceux qui ne sont pas revenus n'ont pas de tombe. Quand je vais au cimetière, je pense évidemment à ma famille, mais il n'y a pas de lieu pour eux. Ils sont à Auschwitz.

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L'antisémitisme connaît une forte hausse en France. Comment le vivez-vous ?

C'est une grande douleur, parce que ce n'est pas normal. Moi, j'ai toujours dit que j'étais de confession juive et je ne m'en suis jamais cachée. Je ne suis pas religieuse, je suis de tradition : je fais les fêtes, je jeûne à Kippour. Je touche du bois, personne ne m'a jamais dit de me taire parce que j'étais juive. Mais quand les rares anciens qui restent me disent "On revit ce qu'on a vécu pendant la guerre", je réagis.

Antisémitisme : délit, renvoie à la haine des Juifs.
Antisionisme : opinion qui s'oppose à l’existence de l'État d'Israël, ce qui revient à nier le droit du peuple juif à un État

Qu'est-ce qui vous inquiète le plus dans la façon dont on parle de la Shoah ?

Qu'on déforme l'histoire. Ça, c'est grave. Heureusement, il y a encore beaucoup de gens qui arrivent à en parler, et les professeurs d'histoire sont très attentifs. Je vois aussi une belle jeunesse qui réagit, même s'il y a toujours des exceptions, chez les adultes comme chez les jeunes.

Quel message aimeriez-vous laisser aux jeunes générations ?

Qu'elles fassent bon usage de ce qu'on leur transmet, et surtout qu'elles ne connaissent jamais ce que nos familles ont connu. Parce que c'est aussi ça, notre histoire : quand des amis me disent "je vais chez ma grand-mère, chez mon grand-père", moi, je ne sais pas ce que c'est. Je n'ai pas eu de grands-parents, à part un grand-père parti aux États-Unis. Mes sœurs, qui sont grands-mères aujourd'hui, le disent elles-mêmes : "Nous, on n'a pas connu ça.»

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