Cette année, ce sont les frères Coen qui auront les honneurs du prix Lumière. Un prix qui récompense une œuvre à la fois versatile, à l’exploration d’à peu près tous les genres cinématographiques, mais d’une grande cohérence dans la façon de les exploiter et de voir l’existence. Avec, en plus, une manière unique, fraternelle, de travailler.
Est-ce parce que le cinéma a été inventé par deux frères, Auguste et Louis Lumière ? Toujours est-il que depuis ses origines, le cinéma a toujours inspiré les fratries. Les frères Taviani, les frères Maysles, les frères Wachowski (même s’ils sont aujourd’hui des sœurs), les frères Pang (à ne pas confondre avec les frères Tang qui officient dans une tout autre industrie), les frères Dardenne, les frères Duffer, les frères Farrelly, les frères Larrieu, sans oublier les Marx Brothers qui, eux, étaient carrément cinq, nombreux sont les cinéastes à avoir œuvré côte à côte avec un frangin (on en omet volontairement beaucoup, pour éviter l’effet annuaire). On ne s’avance guère en disant qu’aujourd’hui, les frères Coen, qui s’apprêtent à recevoir en octobre le prix Lumière (déjà obtenu par les Dardenne), sont sans doute les plus fameux, les plus visibles même si nombre d’entre eux ont leur communauté indéfectible (les Dardenne, les Farrelly, plus récemment les Duffer) et que les anciens (Taviani, Marx) sont voués à l’éternité.

Mais les Coen, c’est autre chose, qui se situe juste à la frontière entre cinéma d’auteur et cinéma populaire, critique de la société et talent consommé pour le pastiche et la comédie la plus efficace qui soit, déluge de prix prestigieux (4 oscars, 5 prix à Cannes dont une palme d’or) et succès commerciaux. Ce cocktail aussi bien mixé est, il faut bien le dire, plutôt rare. Mais c’est parce que, en plus d’être deux, les frères Coen sont uniques. Et ils sont uniques à deux. Les deux écrivent, Joël, l’aîné, réalise, Ethan, le cadet, produit, les deux montent (parfois sous le pseudonyme de Roderick Jaynes), mais à partir des années 2000, les deux sont crédités à la réalisation. Tout cela marque bien une osmose artistique qui fait qu’on ne sait guère où finit le travail de l’un et où commence celui de l’autre. Tout comme d’ailleurs on ne sait guère, dans leurs films, où finit la comédie et où commence le drame (c’est un peu le principe de la comédie noire, mais les Coen en étant les maîtres, c’est particulièrement vrai).
Mélange de genres
C’est le cas avec Barton Fink, leur quatrième film, qui remporte palme d’Or, prix de la mise en scène et prix d’interprétation (pour John Turturro, fabuleux) à Cannes. C’est la première fois que cela arrive. Et c’est tellement exceptionnel que s’ensuit une polémique qui ouvre une jurisprudence : cela ne se reproduira plus. Barton Fink est à la fois un film noir, dans sa dimension classique, mais aussi une comédie dramatique, un buddy movie et un film d’horreur. Même quand, avec Fargo, qui remporte encore un prix à Cannes, les Coen s’essaient au polar noir nordique, c’est absolument hilarant. Quand, avec O’Brother, ils revisitent L’Odyssée d’Homère, c’est dans une comédie sudiste, un film de prison, se déroulant dans les années 30.
Lorsqu’ils évoquent la dépression et l’échec (A Serious Man, Inside Llewyn Davis), c’est toujours avec un (gros) fond d’ironie, parce que seule la tragédie est drôle et qu’on ne rit bien qu’aux enterrements. Même le tueur fou de No Country for Old Men (tiré du roman de Cormac McCarthy), interprété par Javier Bardem, est ridicule, cartoonesque. Le cartoon est d’ailleurs une grande influence des frères Coen, on y meurt toujours de façon ultra-violente mais drolatique. Dans les films des frères Coen aussi.
Au sein d’une génération de cinéastes digne de la précédente, celle du nouvel Hollywood (Spielberg, Coppola, Scorsese, Lucas…), qui comprend des pointures comme Jim Jarmusch, David Lynch, Tim Burton, David Fincher, Quentin Tarantino, les Coen ont su développer un univers personnel souvent moins fermé que ceux de leurs contemporains mais tout aussi cohérent, en jonglant avec la liberté du cinéma d’auteur et les concessions faites aux studios, mais également avec les canons des films de genre ou des récits classiques (roman policier, récits mythologiques) tout en jouant avec les ressorts de la narration comme un dieu jouerait avec le destin de personnages marionnettes (souvent un peu idiots), dans un univers où la parole, le langage, ne résoudraient rien.
Les Coen c’est aussi un processus de distanciation, leur marque de fabrique, qui est au fond une relecture post-moderne de chaque genre et d’une manière de voir la vie. Les films des frères Coen sont, au fond, l’infinie répétition du même : l’impossibilité de se sortir de l’ornière, le constat que se débattre ne conduit qu’à s’enfoncer. Autant de situations que chacun peut avoir traversées dans sa vie. Ce qui rend ces récits pourtant d’une grande loufoquerie, aussi attachants et proches de nous. Quelque part, à travers leurs personnages accablés, les frères Coen sont aussi un peu les nôtres, de frères.
Festival Lumière – Du 10 au 18 octobre - Tout le programme ici
