Habitué des scènes lyonnaises, celle de Fourvière notamment, le groupe islandais de post-pop revient à Lyon, à la Salle 3000, pour un concert exceptionnel accompagné de l’Orchestre de Chambre de Lyon. Un projet qui s’inscrit dans une tournée orchestrale de grande ampleur. Et une envie d’assumer pleinement sa dimension épique. De quoi aussi raviver, pour une poignée de locaux, le souvenir d’un moment magique survenu dans un autre auditorium lyonnais, il y a presque un quart de siècle.
C’était il y a un peu plus de 23 ans. Hier pour ainsi dire et pourtant un quart de siècle qui vaut quasi éternité. L’Auditorium Maurice-Ravel de Lyon proposait, un soir de février, l’un des plus beaux concerts auxquels il nous ait été donné d’assister, à nous et sans doute à beaucoup des personnes qui remplissaient ce drôle de vaisseau de pierre généralement dédié aux représentations classiques. Mais ce soir-là, pas de Mozart ou de Prokofiev, simplement un “petit” groupe islandais, connu d’à peu près personne (en dehors des gens présents dans la salle, encore une fois, et peut-être d’une poignée d’autres). Le groupe s’appelle Sigur Rós, il est islandais.
C’est un quatuor qu’on qualifiera de post-rock, révélé trois ans plus tôt par un ovni discographique, avec pour chef de file un jeune type aveugle d’un œil, au corps de lutin et à la voix elfique, jouant de la guitare électrique avec un archet et une musique incompréhensible surplombée de textes cryptiques, en islandais ou, mieux, en volenska, une langue inventée par lui. Sigur Rós s’était déjà produit à Lyon deux ans auparavant devant une cinquantaine de personnes, dans la dépendance coincée entre le bar et la porte des toilettes du Transbordeur, et c’était déjà magnifique. Ce soir-là, au Club Transbo, il est pour ainsi dire à sa place et à la fois déjà promis à de plus grandes espérances.
Radiohead islandais
Quand il apparaît sur le devant de la scène en 2000, Sigur Rós est un groupe plutôt exotique, la mini-vague du rock islandais n’ayant pas encore vraiment déferlé sur la partie la plus mélomane de l’Europe de l’Ouest, à l’exception notable de Björk ou, avant elle, et avec elle, des Sugarcubes. Sigur Rós se distingue avec Ágætis Byrjun,un disque de post-rock atmosphérique et psychédélique porté par le falsetto insensé de Jónsi, le chanteur évoqué plus haut (dont le chant rappelle ceux de Thom Yorke, Mark Hollis ou Robert Wyatt). À la fois très atmosphérique et très mélodique, le groupe charme par ses cavalcades épiques et ses ascensions éthérées, une dimension folklorique aussi, tout en conservant les deux pieds dans l’avant-garde, entre musique contemporaine, jazz et chant lyrique. Il n’en faut pas plus pour séduire Thom Yorke de Radiohead, qui navigue dans les mêmes eaux et les convie en première partie. Le groupe est ainsi un temps et abusivement qualifié de Radiohead islandais.
Dans l’avant-garde, Sigur Rós y reste solidement ancré avec l’album () (2002), entièrement chanté en volenska, et dépourvu de titres (d’album comme de morceaux). Un bien beau suicide commercial qui rate complètement puisque le disque permet au groupe de gagner en notoriété. Bien aidé également par un projet avec le chorégraphe Merce Cunningham (et Radiohead) et par l’emprunt de plusieurs morceaux dans le film Vanilla Sky de Cameron Crowe.
Les albums suivants ne font qu’enfoncer le clou. Takk… d’abord (2005), disque très pop, qui conduit le groupe à se produire dans les coins les plus reculés de l’Islande, dans des chapelles ou sur des sites naturels à couper le souffle, comme Ásbyrgi, un cirque rocheux grandiose dont il est dit qu’il marque l’empreinte d’un sabot de Sleipnir, le cheval à huit pattes d’Odin. La tournée donne naissance à un magnifique documentaire baptisé Heima. Með suð í eyrum við spilum endalaust (2008), ensuite, délicatement farci de quelques tubes héroïques. Comme le volcanique Festival dont Danny Boyle se servira pour habiller la scène finale de son 127 heures, au moment où James Franco se libère du piège dans lequel il est resté coincé… 127 heures et revient à la vie.
Simpson et paganisme
Le groupe est désormais installé dans le paysage pop, ce que ne lui enlèveront pas des albums comme Valtari et Kveikur dans les années 2010. La preuve : pour un épisode des Simpson se déroulant en Islande, il est invité à convertir le thème du générique en ritournelle sigurrosienne. Et apparaît même en groupe de bardes dans la série déjà culte Game of Thrones. Ce qui marque deux ultimes consécrations, entre deux projets parallèles infiniment plus avant-gardistes.
Car c’est bien là toute la singularité de Sigur Rós, posée pile entre les jambes agiles de Merce Cunningham et l’embonpoint bonhomme de Homer Simpson, il produit une musique qui ne met pas une minute à vous emporter (la chair de poule et les poils qui se dressent sont des tests infaillibles pour juger du potentiel populaire d’une musique) tout en conservant une exigence et une intransigeance artistiques qui ne se démentent pas. Et ce qui en fait le liant, c’est sans doute un sens de la narration musicale que le groupe a exploité parfois jusqu’à l’excès. Il y a cette idée lorsqu’on écoute Sigur Rós, que la vie est une percée narrative et que cette narration est toujours la même : une montée en tension, un mouvement ascensionnel qui s’achève en apothéose (on naît, on grandit, on s’élève). Mais alors quelque chose d’une vie fantasmée, héroïque, christique en réalité, car la vie, la nôtre, s’accompagne toujours d’une redescente. Bon, christique c’est peut-être aller un peu vite en besogne, tant cette musique charrie quelque chose d’assez trivialement païen, ce dont les artistes islandais ont généralement bien du mal à se départir, si toutefois ils le cherchent (les religions païennes sont légales et reconnues en Islande).
Les danses du Huldufólk
C’est devenu un cliché – mais parce que le cliché porte toujours sa part de vérité et que les objets pop culturels ne sont que des petits tas de clichés – que la musique pop islandaise a quelque chose à voir avec le chant des baleines, le murmure (ou les cris) du vent, le froissement de la lande, le roulis de la lave volcanique, les danses du Huldufólk, le peuple caché de la mythologie scandinave. Dans un pays où on parle la même langue que celle des Vikings du IXe siècle, ce mélange de communion avec la nature et avec le folklore va de soi, et il transpire dans les œuvres islandaises. Culminant sans doute dans la musique de Sigur Rós plus que toute autre, avec pourtant cette grande modernité qui lui permet de parler aux amateurs des séries ou des œuvres cinématographiques contemporaines les plus populaires. Et, à partir de ce tout petit espace culturel, de bâtir des œuvres grandioses, universelles, épiques.
Cette dimension épique, Sigur Rós semble d’ailleurs vouloir l’embrasser pleinement depuis quelques années puisque le groupe s’est mis à accompagner sa musique, en studio ou en live, d’un orchestre classique, symphonique ou de chambre. Côté discographie, Sigur Rós a publié en 2020 un album orchestral vieux de vingt ans mais resté inédit, Odin’s Raven Magic (on en revient aux références païennes) puis en 2023 l’inédit Átta, lui aussi tourné vers l’orchestre. C’est cet album que le groupe jouera sur scène avec orchestre, ainsi que quelques morceaux de Takk…, qui a fêté ses 20 ans il y a peu avec une réédition. L’idée étant aussi de mettre en avant une série d’orchestres renommés, choisis dans chacun des pays traversés et dirigés par le chef d’orchestre Robert Ames. Accompagné d’orchestres emblématiques comme le London Contemporary Orchestra, le National Taiwan Symphony Orchestra, le Tallinn Chamber Orchestra, Sigur Rós s’est ainsi produit au Royal Albert Hall, à la Salle Pleyel, au Konzerthaus de Vienne et dans d’autres écrins de haute volée. À Lyon, le groupe se produira avec l’Orchestre de Chambre de Lyon et son chœur d’hommes.
Chose étrange : en ce fameux soir de février 2003. Sans qu’on sache trop qui avait commandité cette programmation, ni comment, Sigur Rós opérait avec Amiina, un jeune quatuor féminin chargé de l’accompagnement et notamment de se muer en quatuor à cordes (quand elles n’inventaient pas des sons avec des verres en cristal). Dans l’enceinte vibrante de l’Auditorium, en soutien de ces morceaux ascensionnels dont Sigur Rós avait déjà le secret après trois albums, on aurait juré alors que le groupe était secondé par un orchestre symphonique. Il nous arrivera même de nous en souvenir de cette manière, effet Mandela oblige. En partie parce que les quatre jeunes filles d’Amiina suffisaient à lui donner des ailes. On n’ose imaginer la taille de ces ailes, ce soir de septembre dans la Salle 3000.
Sigur Rós – Le 9 septembre à la Salle 3000
