Pendant que l'industrie stéphanoise de l'habillement s'effondre avec à peine 174 salariés restants, Boyer TTE résiste. À Villars, cette TPE de dix personnes équipe désormais les sapeurs-pompiers de la région.
L'histoire de cet atelier croise celle du bassin industriel stéphanois. Fondée en 1946, la manufacture produit d'abord des bretelles et ceintures traditionnelles. Depuis sa reprise en 2021 par Stéphane Rovéra et Cédric Granger, deux anciens de la communication audiovisuelle, l'usine de Villars concentre une large part de son activité sur un produit technique spécifique : le Biclip.
Lauréat du prix de l'innovation artisanale Artinov, ce modèle abandonne les fixations dorsales. Conçu en forme de harnais, il s'enfile à la manière d'une veste et s'attache sur les flancs par l'intermédiaire de deux pinces latérales. Cette ergonomie supprime les points de compression dans le dos et sur l'abdomen lorsque l'utilisateur est en position assise ou accroupie. Initialement pensé pour réduire les risques d'accrochage sur les chantiers du bâtiment, le système a étendu son usage à d'autres professions et tire aujourd'hui la production de la PME.

Sur le plan financier, la direction annonce 1,1 million d'euros de chiffre d'affaires pour 2025 et table sur 1,4 million fin 2026. Une dynamique de croissance qui pourrait encore s'accélérer selon le volume des commandes passées par les services d'incendie et de secours.
Le bouche-à-oreille face aux catalogues nationaux
Le basculement vers la commande publique s'est joué sans appel d'offres spectaculaire. Selon ses dirigeants, l'entreprise fournissait déjà des bretelles au service d'incendie et de secours de la Loire avant la reprise. Un commandant s'est plaint des ceintures achetées sur catalogue national, fabriquées hors d'Europe et jugées peu commodes. Boyer TTE en a dessiné une autre, à un prix à peine supérieur. La recommandation a ensuite circulé entre services voisins, à commencer par la Haute-Loire. L'entreprise affirme désormais équiper plus de la moitié des douze services départementaux d'incendie et de secours (SDIS) d'Auvergne-Rhône-Alpes. De son côté, la centrale d'achat public (UGAP) revendique une démarche de sourcing destinée à faire entrer des PME régionales dans ses catalogues.
Ce cas éclaire un blocage national. En 2024, la commande publique française a pesé 233,3 milliards d'euros, près de 8% du PIB, selon l'Observatoire économique de la commande publique. Les PME y remportent 63% des marchés du secteur public local, mais 35% seulement des montants. Chez l'État, leur part tombe à 15% en valeur. Le législateur cherche à corriger ce déséquilibre sans y parvenir. En mai 2026, le Conseil constitutionnel a censuré l'article de la loi de simplification qui réservait une part des marchés ultramarins aux PME locales.

Une anomalie dans le paysage textile
Le textile ligérien n'a pas disparu. Il a changé de nature. Dans la zone d'emploi de Saint-Étienne, l'Insee dénombrait 2 815 salariés du secteur en 2021. Mais 85% d'entre eux relèvent de la fabrication de textiles, notamment techniques, héritée de la rubanerie. L'habillement ne pèse plus que 6% de ce total.
À l'échelle régionale, ce segment a perdu 42% de ses effectifs entre 2008 et 2021, tandis que le cuir en gagnait 67%. Auvergne-Rhône-Alpes demeure ainsi la première région textile de France, avec 20 100 salariés. Elle le doit au luxe et aux textiles industriels, pas au vêtement. Boyer TTE travaille donc dans le compartiment le plus laminé de la filière.
Boyer TTE fête ses 80 ans cette année. Sa percée tient pourtant à un équilibre fragile : douze SDIS qui commandent chacun de leur côté. En Occitanie, les services d'incendie se sont déjà groupés pour acheter ensemble leur habillement. Si la région Auvergne-Rhône-Alpes empruntait ce chemin, une entreprise de dix personnes devrait répondre à un marché d'une tout autre échelle.
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