La centrale du Bugey. DR

Saône-et-Loire : le nucléaire remplit les forges, le bassin cherche ses bras

Le Creusot, Saint-Marcel, Chalon-sur-Saône : portée par la relance de l'atome, la vieille terre métallurgique voit affluer commandes et investissements. Une question décidera pourtant de tout : où trouver les milliers de salariés que la filière réclame ?

En Saône-et-Loire, l'industrie nucléaire semble ignorer la crise. Ce printemps, dans les ateliers du Creusot, Framatome a forgé une pièce de 150 tonnes destinée au futur réacteur EPR2 de Penly, en Normandie. À une trentaine de kilomètres, sur le site de Saint-Marcel, le groupe agrandit ses halls de 17 000 mètres carrés. À Chalon-sur-Saône, EDF prépare une usine à 100 millions d'euros. 

Des carnets pleins jusqu'en 2032

Le contraste avec les années de doute saute aux yeux. La relance du parc français : six réacteurs EPR2 programmés, huit autres à l'étude, irrigue tout le bassin. Au Creusot, Framatome pilote Forge+, une nouvelle forge à 579 millions d'euros. Le site doit y doubler sa capacité, installer une presse parmi les plus puissantes au monde et créer jusqu'à 240 emplois directs. Les travaux débuteront en 2028, pour une production industrielle en 2032.

À Saint-Marcel, où l'on assemble les composants lourds des réacteurs, l'objectif est d'équiper deux EPR2 par an, au rythme de 200 embauches annuelles. À Chalon-sur-Saône, enfin, la filiale d'EDF Arabelle Solutions bâtira dès 2027 une usine d'échangeurs de chaleur sur l'ancienne friche Nordéon : 160 emplois d'ici 2030. Elle revendique des achats communs avec Framatome, tout proche, fort de plus de 2 700 salariés sur ses sites de Chalon et Saint-Marcel. Le mot d'ordre n'est plus l'entreprise, mais la filière.

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Où trouver les forgerons ?

Reste le nerf de la guerre : la main-d'œuvre. À l'échelle nationale, la filière doit en effet recruter 100 000 personnes d'ici 2033, une moitié pour les chantiers EPR2, l’autre pour remplacer les départs. En Saône-et-Loire, l'Union des industries et métiers de la métallurgie (UIMM) avance que la métallurgie pèse près des deux tiers de l'industrie et emploie 18 000 salariés, dont une large majorité pour le nucléaire. Un chiffre qui dit l'ampleur de la filière sur le territoire.

Or les métiers en tension sont précisément ceux du métal : forgerons, usineurs, soudeurs, contrôleurs. « On a presque trop de formations, mais pas assez de jeunes », résume l'UIMM. Face à ce paradoxe, Framatome réagit : le groupe ouvrira en octobre 2026 une école d'usinage pour ses sites du Creusot et de Saint-Marcel. Il forme déjà 47 alternants sur le Creusot et vise désormais les reconversions, les femmes et les publics éloignés de l'emploi. Un frein demeure toutefois : le travail posté rebute une partie des candidats.

La souveraineté pour moteur

Il faut dire que le climat a changé. Sous le double effet des impératifs de décarbonation et des tensions géopolitiques mondiales, les réticences locales reculent : malgré l'opposition des associations antinucléaires, les réunions publiques se sont tenues sans heurts. Ce contexte apaisé profite à un projet dont la vocation civile et militaire suscite finalement peu de débats sur le territoire. Le dossier avance d'autant plus vite qu'il bénéficie d'un soutien de poids au sommet de l'État : celui du ministre de l'Industrie, Sébastien Martin, lui-même ancien président de l'agglomération chalonnaise.

Tout n'est pas réglé pour autant. La concertation publique se prolonge en effet jusqu'à l'enquête publique, attendue courant 2027. Des questions demeurent : la relance créera-t-elle des emplois nets ou de simples transferts ? Le bassin ne devient-il pas trop dépendant des seules commandes d'EDF, comme le pointent les syndicats ? Le carnet, lui en tous cas, ne faiblit pas.

La Saône-et-Loire tient donc sa renaissance industrielle. Mais elle se jouera moins dans ses forges que dans ses lycées et ses centres d'apprentissage. D'ici 2032, il faudra convaincre des milliers de jeunes que l'avenir se trouve devant un four ou une presse. La commande, elle, est déjà passée.

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