Le nouveau maire LFI de Vénissieux, Idir Boumertit, explique à Lyon Capitale son programme, son rapport à LFI, la sécurité et son projet pour la troisième ville de la Métropole de Lyon.
Il a grandi aux Minguettes, fils d'ouvrier, dans cette ville qu'il n'a jamais quittée. À 51 ans, après 25 ans de mandats locaux, Idir Boumertit devient le premier maire insoumis de Vénissieux. Une ville de 66 000 habitants où 34 % de la population vit sous le seuil de pauvreté et où les besoins sociaux n'ont jamais attendu.
Son programme : cantine quasi gratuite dès septembre, tutorat scolaire dès le CM1, cinq policiers supplémentaires dans les rues. Il gouverne en maire de terrain, assume son étiquette LFI sans en être l'otage, et répond sans esquiver aux accusations de communautarisme comme aux questions sur la Métropole passée à droite. Avec une conviction : agir tôt sur le social et l'éducatif, c'est aussi réduire l'insécurité. "J'ai une mission : agir vite et agir utile."
Lyon Capitale : Vous êtes Vénissian, fils d'ouvrier, vous avez grandi aux Minguettes. Vous cumulez 25 ans de mandat local. On peut dire que vous arrivez dans le fauteuil de maire sans rien avoir à découvrir ?
Idir Boumertit : L'institution je la connais depuis 25 ans. J'ai effectué deux mandats de conseiller municipal de 2001 à 2014 puis je suis devenu adjoint au maire, d'abord à l'insertion puis au patrimoine une délégation liée aux opérations que nous menions dans le cadre de l'ANRU. Nous avons négocié ce qui est peut-être le plus gros programme ANRU de l'agglomération près de 500 millions d'euros. En 2022, je suis devenu député. Donc opérationnel, oui : on connaît l'institution, les directions et j'ai travaillé en transversalité avec l'ensemble des partenaires (État, Métropole) sur le volet urbain comme sur le volet social.
Allez-vous gouverner Vénissieux ou gouverner pour LFI ?
Je suis maire de Vénissieux. Vénissieux, c'est dans la peau, cela fait 25 ans. LFI n'impose aucun cadre, je suis très tranquille là-dessus. Nous avons des valeurs communes très ancrées à gauche qui correspondent aux besoins de ces territoires populaires et elles correspondent aux besoins. Ce que nous défendons au niveau national nous ne sommes pas schizophrènes : c'est en phase avec les difficultés et la précarité que nous vivons sur nos territoires.
Vous avez donc une vraie autonomie, pas de consigne nationale, vous gérez Vénissieux avec votre équipe ?
Tout à fait. Pour autant, nous ne serons pas en décalage avec ce que nous portons au niveau national parce que les deux sont alignés. Ce que je peux dénoncer ou proposer à l'Assemblée, j'étais à la commission éducation, est en phase avec les besoins de la population ici.
"À Vénissieux, 34 % de la population vit sous le seuil de pauvreté : les gens demandent de la sécurité."

Sur la police municipale, Mathilde Panot, la présidente du groupe parlementaire de LFI, a dit vouloir supprimer les caméras de vidéosurveillance et désarmer la police municipale. Qu'allez-vous faire à Vénissieux ?
Ma position est claire : la police municipale de Vénissieux est armée d'armes non létales et elle le restera. Ce n'est absolument pas remis en question. Ce débat avait eu lieu sous Michel Picard (l'ancienne maire PCF, NdlR), il est tranché. J'ai rencontré les policiers dès le premier jour de mon installation, les choses sont transparentes et je n'ai pas de départs annoncés. Et nous allons même recruter cinq policiers car pour une ville de 66 000 habitants, avec trente-deux agents, Vénissieux est en-dessous de la moyenne nationale des villes de même strate. L'enjeu c'est plus de présence sur le terrain, rassurer la population, maintenir et améliorer la relation entre la police et les habitants. Il y aura donc plus de "bleus" dans les rues de Vénissieux. À Vénissieux, 34 % de la population vit sous le seuil de pauvreté : les gens demandent de la sécurité. Nous n'avons jamais dit, ni moi ni mon mouvement, que nous étions contre la police.
La relation de Jean-Luc Mélenchon avec la police est durablement conflictuelle, ayant répété à l'envie que "la police tue"…
C'est très caricatural. Jean-Luc Mélenchon n'a jamais dit qu'il ne fallait plus de police, il n'a jamais prôné l'anarchie dans les territoires. Ce sont des médias qui en font ce qu'ils veulent. Nous avons tous conscience que dans tout corps constitué il y a parfois des individus qui créent des situations difficiles, mais c'est une minorité qui abîme l'image d'un corps. Les gens qui habitent nos quartiers n'ont pas de problème avec la police et moi non plus. Plus vous êtes pauvre plus vous avez besoin de sécurité.
La Métropole est à droite. Comment allez-vous peser sur les questions d'urbanisme et de logement avec une majorité qui n'est pas dans votre camp ?
Je ne pense pas qu'il y aura de difficulté à discuter. J'ai déjà eu un premier contact avec Alexandre Vincendet en charge de la politique de la ville. Plus de 2 000 rénovations de logements sont actées. Pour le reste, nous serons exigeants : les gens paient des loyers, ils ont le droit de vivre dans des logements décents. Et nous serons tout aussi exigeants avec les bailleurs sociaux pour qu'ils investissent vraiment, et pas de simples ravalements de façade.

"Quand il y a des foyers où il n'y a qu'un repas dans la journée, permettre à un enfant de manger un repas équilibré, ce n'est pas du clientélisme."
Vénissieux est plafonnée à environ 50 % de logements sociaux par la loi SRU. Pour les 34 % de population sous le seuil de pauvreté que propose-t-on concrètement ?
L'offre existe, les gens vivent déjà là. L'enjeu c'est la rénovation. Sur le plateau des Minguettes, le taux dépasse 75 % de logements sociaux : on ne peut pas construire davantage de social. Il y a près de 500 logements en cours de démolition : trois immeubles Alliade sur le plateau, à côté du marché, et trois tours à la Darnaise. Quand j'étais adjoint, j'avais demandé qu'on s'arrête là parce qu'à l'échelle métropolitaine la question du relogement devenait intenable avec d'autres projets urbains à Saint-Priest, Rillieux ou Vaulx-en-Velin en parallèle. Et j'ai déposé un texte à l'Assemblée pour frapper plus fort sur les dotations des communes de l'Ouest lyonnais qui refusent leurs 25 % de logements sociaux, les amendes actuelles ne suffisent pas elles préfèrent payer plutôt que construire. Moi je veux qu'on monte leur part de logements social à 30%.
Vous avez annoncé la cantine quasi gratuite dès septembre pour les familles les plus modestes. Commet allez-vous financer cette mesure ?
Aujourd'hui, sur 9 000 écoliers environ, près de 4 700 vont à la cantine et nous avons encore une capacité supplémentaire de 30 %. Dès septembre, pour toutes celles et ceux qui vivent sous le seuil de pauvreté nous allons tendre vers la gratuité en lien avec la CAF. Quand il y a des foyers où il n'y a qu'un repas dans la journée, c'est réel ce n'est pas une légende urbaine, permettre à un enfant de manger un repas équilibré en collectivité ce n'est pas du clientélisme. C'est lui permettre aussi de vivre quelque chose avec les autres. Même logique tarifaire sur le périscolaire. Et nous irons plus loin avec la maison des devoirs : un dispositif de tutorat par des étudiants pour accompagner les élèves à partir du CM1/CM2 jusqu'au lycée, avec une petite indemnité pour ceux qui les encadrent. Le décrochage ne commence pas à l'entrée en sixième, les difficultés sont antérieures. J'ai vu ça en mission locale : des jeunes de 16 ans déjà décrochés depuis longtemps. Si on les capte dès le CM1, on peut changer des trajectoires.
Je reviens à ma question, comment financez-vous ces mesures ?
La question est légitime. Nous avons fait un travail prospectif précis sur les impacts budgétaires et identifié nos marges de manœuvre dans le budget municipal. Nous avançons en deux temps : financer la mesure pour l’exercice actuel, puis ajuster pour l’an prochain en fonction de son effet réel sur les fréquentations. Pour cette année, le coût des mesures sur la cantine et le périscolaire entre septembre et décembre est évalué à 389 000 euros, c’est absorbable. Un des enjeux concernait la sécurisation de nos cofinancements avec la CAF (caisse d'allocations familiales, NdlR). Nous avons trouvé un atterrissage qui permet de conserver intégralement près d’un million d’euros de financements et les bonus associés dans le cadre du contrat partenarial qui nous lie. Sur les nouveaux postes de police municipale, le fait d’avoir resserré la taille de l’équipe qui travaillait autour du maire me permet de dégager l’équivalent de cinq postes. Répondre aux besoins sociaux, n'est pas incompatible avec le sérieux dans la gestion budgétaire. J'en profite aussi pour annoncer la mise en place prochaine d'un conseil municipal des jeunes. L'idée, c'est de former d'émanciper, d'amener une génération de jeunes à s'intéresser à la vie locale. Peut-être que le futur maire de Vénissieux sortira de cet espace, ou des responsables associatifs. Moi je n'ai aucun problème à élever le niveau de conscience de notre jeunesse sur ces questions. Je suis convaincu que les communes qui ne le font pas ont parfois des craintes à ce niveau-là.
"J'ai 51 ans et une mission : agir vite et agir utile. Pour rendre à cette ville ce qu'elle m'a donné."
André Gérin, ancien maire PCF de Vénissieux, vous a récemment qualifié de "maire communautariste" faisant de l' "islamiste politique", en étant "proche de mouvances salafistes". Que lui répondez-vous ?
C'est de la communication, rien de plus. Il avait besoin d'exister, le Parti communiste lui-même s'en désolidarise. Il a lancé sa boule puante trois jours avant le second tour en me prêtant des intentions que personne d'autre n'a osé me prêter. Rappelons que c'est lui qui, de son propre aveu, s'est appuyé sur des associations religieuses aux Minguettes dans les années 1980. S'il estime qu'il y a un communautarisme à Vénissieux, il y a contribué.
Pour vous, il n'y a aucun communautarisme religieux à Vénissieux ?
Non, je ne vois pas de communautarisme rampant dans cette ville. Pour moi, il y a des groupes constitués qui vivent avec les gens. La France est un pays laïque. Toutes les communautés méritent le respect mais aucune ne doit prendre le dessus sur une autre. Je suis très clair là-dessus, mes communications sur les réseaux sociaux le montrent et ce le sera dans mes actes.
Le tramway T4 dessert Vénissieux depuis 2009, la nouvelle ligne T10, passera, d'ici 2030, par Vénissieux. Votre prédécesseure Michèle Picard s'est félicité d' "un changement de paradigme salutaire".
Vénissieux est encore trop enclavée. La troisième ville de la Métropole n'est pas traitée comme elle devrait l'être. Il n'y a pas d'équipement métropolitain ici. L'école du cirque va se faire, c'est bien, mais tout tourne autour de Lyon. Ma bataille, c'est de faire atterrir un grand équipement autour des nouvelles technologies du numérique et de l'IA sur le plateau des Minguettes. Ça attirerait des gens, ça démystifierait l'image du quartier et surtout ça révélerait des talents. Quand vous voulez aller au planétarium, vous allez à Vaulx-en-Velin. Vénissieux mérite son propre motif d'attraction. Et je suis convaincu qu'il y a des potentiels forts dans nos bassins de vie, il faut juste l'outil pour les révéler.
Dans six ans qu'est-ce que vous voudriez que les Vénissians retiennent de votre action ?
Qu'il a dit ce qu'il faisait et fait ce qu'il a dit. C'est tout. Je déploie mon programme avec une équipe, une nouvelle génération d'élus qui a le cœur à l'ouvrage. Nous avons des mesures urgentes et nous les mettons en œuvre. Nous ne ferons pas de clientélisme ou de la distribution. Et nous serons clairs avec les règles.
Vénissieux comme terrain d'expérimentation pour LFI ?
Un terrain d'expérimentation plus qu'un laboratoire LFI, le raccourci serait trop facile. L'idée c'est tester ce qu'on ne croit pas possible : la quasi-gratuité à la cantine, le tutorat scolaire dès le CM1, le conseil municipal des jeunes, un équipement métropolitain sur le plateau. Des choses que mes prédécesseurs n'ont pas faites, pas parce qu'elles étaient impossibles mais parce que c'est une question de choix politiques. Je suis convaincu qu'en agissant tôt sur le social et l'éducatif on réduit aussi les formes d'insécurité. Jai 51 ans et une mission : agir vite et agir utile. Pour rendre à cette ville ce qu'elle m'a donné.

"LFI n'impose aucun cadre" Normal au début, le maoïsme non plus !