Fabrice Balanche, spécialiste de géopolitique au Moyen-Orient à l'université Lyon 2, est l'invité de 6 minutes chrono / Lyon Capitale.
Le week-end dernier, le monde a retenu son souffle. Les États-Unis et Israël ont lancé une offensive militaire conjointe d'une ampleur inédite contre l'Iran, faisant plusieurs centaines de morts, dont le guide suprême Ali Khamenei et quarante-huit hauts responsables militaires.
"Un tournant comparable à 1991 et l'opération Tempête du désert contre Saddam Hussein"
Pour Fabrice Balanche, maître de conférences à l'université Lyon 2 et spécialiste de géopolitique au Mouyen-Orient, le parallèle s'impose : "on est dans un tournant historique majeur, assez comparable à ce qui s'est passé en 1990-1991 lorsque les États-Unis ont déclenché l'opération Tempête du désert contre Saddam Hussein." À l'époque, il s'agissait d'affirmer la puissance américaine après la chute de l'Union soviétique. Aujourd'hui, l'adversaire a changé, c'est la Chine. En prenant la main sur le Moyen-Orient, premier producteur mondial de pétrole et de gaz, Donald Trump cherche à priver Pékin d'une ressource vitale pour son développement. Les enjeux locaux - le programme nucléaire et balistique iranien, la sécurité d'Israël - sont réels, mais ils s'inscrivent dans une rivalité de puissances à l'échelle mondiale.
L'Europe contrainte de s'engager
Le conflit ne restera pas cantonné à la région. L'Europe, déjà privée des hydrocarbures russes depuis 2022, se retrouve en première ligne. La fermeture du détroit d'Ormuz et d'éventuelles frappes sur les infrastructures pétrolières saoudiennes ou émiraties menacent directement sa sécurité énergétique. "Si on est privé des hydrocarbures du Moyen-Orient, on va être pieds et poings liés vis-à-vis des États-Unis, avertit Fabrice Balanche. La France, l'Allemagne et le Royaume-Uni, qui privilégiaient jusqu'ici la diplomatie, se voient désormais contraints de se rallier au camp occidental. "Les Européens sont obligés d’intervenir." L'engrenage est enclenché.
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Face à cette offensive, l'Iran adopte une stratégie d'escalade tous azimuts. En frappant les pays arabes du Golfe, qui ne voulaient pas de cette guerre, soucieux de préserver leurs projets économiques ambitieux , Téhéran espère les pousser à faire pression sur Washington pour un cessez-le-feu. Le Hezbollah, malgré sa défaite face à Israël à l'automne 2024, a de nouveau lancé des missiles. Les Houthis et les milices chiites irakiennes sont également mobilisés. Une stratégie risquée car en s'attaquant à la sécurité énergétique de la Chine, son principal allié, l'Iran pourrait se retrouver plus isolé qu'il ne le pense. Pékin a besoin du pétrole du Golfe et ne sacrifiera pas ses intérêts pour Téhéran.
La stratégie de la guerre d'usure de Téhéran
L'Iran mise sur la durée. Sous embargo depuis quarante ans, le pays est rompu à la résilience. Si les États-Unis subissent des pertes et que le prix du pétrole flambe, l'opinion publique américaine pourrait se retourner, d'autant que les élections de mi-mandat approchent en novembre. "Donald Trump ne peut pas faire une guerre de six mois", estime Fabrice Balanche. De son côté, "l’Iran a intérêt à ce que le conflit dure parce que les États-Unis se fatigueront avant les Iraniens, qui sont très résilients."
Mais en frappant les pays du Golfe, l'Iran a commis une erreur stratégique majeure : des alliés potentiels ont basculé dans le camp adverse. Le rapport de force interne, lui, reste figé : si un quart de la population soutient fermement le régime, une rébellion armée semble improbable. En revanche, des fractures ethniques (Kurdes, Baloutches, Azéris, Arabes) représentant la moitié de la population pourraient fragiliser l'Iran de l'intérieur.
La restranscription intégrale de l'entretien avec Fabrice Balanche
Bonjour à tous et bienvenue dans ce nouveau rendez-vous de 6 minutes chrono. Nous accueillons aujourd’hui Fabrice Balanche.
Bonjour.
Vous êtes maître de conférences à l’Université Lyon II, spécialiste de géopolitique au Moyen-Orient. Le week-end dernier, cela n’est pas passé inaperçu : le Moyen-Orient a basculé. Les États-Unis et Israël ont lancé une offensive militaire conjointe d’une ampleur inédite contre l’Iran, faisant plusieurs centaines de morts, dont le guide suprême Ali Khamenei et 48 autres responsables militaires. La première question que je voulais vous poser, et que beaucoup de gens se posent, est la suivante : sommes-nous en train de vivre un tournant historique majeur au Moyen-Orient ?
On est dans un tournant historique majeur, assez comparable à ce qui s’est passé en 1990-1991 lorsque les États-Unis ont déclenché l’opération Tempête du désert contre Saddam Hussein. Il fallait libérer le Koweït, d’accord, mais il fallait surtout affirmer la puissance américaine dans la région et à l’échelle du monde, après la chute de l’Union soviétique. Aujourd’hui, le problème des États-Unis, c’est la Chine. Il faut absolument empêcher la Chine d’être la première puissance mondiale. Donald Trump réaffirme donc la puissance américaine, met la main sur un Moyen-Orient qui est toujours le premier producteur de pétrole et de gaz au monde et qui fournit essentiellement la Chine. Ainsi, on peut limiter le développement de la Chine. Évidemment, il y a les enjeux locaux, c’est-à-dire le nucléaire et le balistique iraniens qui représentent une menace pour le monde et pour l’allié des États-Unis, Israël, bien sûr. Mais il faut replacer cela dans les enjeux globaux, parce que c’est ainsi que pense Donald Trump.
Donc tournant historique majeur, avec un effet domino qui risque d’être effrayant. Est-ce que les Européens peuvent être entraînés dans cette guerre ? On a vu que la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne étaient prêts à des actions défensives contre l’Iran. Le conflit peut-il finalement s’étendre au Moyen-Orient et même au-delà ?
Les Européens sont obligés d’intervenir parce qu’aujourd’hui, avec la fermeture du détroit d’Ormuz et des frappes éventuelles sur les puits de pétrole en Arabie saoudite et aux Émirats, c’est la sécurité énergétique de l’Europe qui est en jeu. On est déjà privé des hydrocarbures russes depuis 2022. Si, en plus, on est privé aujourd’hui des hydrocarbures du Moyen-Orient, on va être pieds et poings liés vis-à-vis des États-Unis qui nous vendent du gaz très cher, et cela n’est pas possible. Ensuite, le conflit peut s’étendre au Moyen-Orient parce que l’Iran est en train d’utiliser tous ses alliés locaux, le Hezbollah, les Houthis, les milices chiites irakiennes, contre les intérêts occidentaux dans la région. On a vu que le Hezbollah, malgré la défaite qu’il a subie à l’automne 2024 face à Israël, a de nouveau lancé des missiles sur Israël. Israël a répliqué et l’on craint un retour d’une guerre extrêmement violente au Liban.
Pourquoi l’Iran essaie-t-il d’impliquer autant de ses voisins ? Quelle est sa stratégie ?
Il joue la stratégie du pire. Il a frappé immédiatement les pays arabes du Golfe. J’étais en Arabie saoudite et au Bahreïn la semaine dernière. J’ai eu la chance de rentrer avant que les aéroports ne soient fermés. Mohammed ben Salmane (prince héritier d'Arabie saoudite et Premier ministre, NdlR) et tous ces États ne voulaient pas de la guerre parce qu’ils ont un projet économique extrêmement ambitieux et ils savent très bien que s’il y a une guerre destructrice, la confiance dans leur projet économique sera interrompue. Leurs activités hors pétrole, comme le trafic aérien et le trafic maritime, seraient stoppées. Ils ne voulaient donc pas de cette guerre. En les frappant, l’Iran espère qu’ils feront pression sur les États-Unis pour que la guerre s’arrête. C’est cette stratégie du pire que sont en train de jouer les Iraniens.
Est-ce que l’Iran a intérêt à ce que le conflit dure ?
L’Iran a intérêt à ce que le conflit dure parce que les États-Unis se fatigueront avant les Iraniens, qui sont très résilients. Ils sont sous embargo depuis une quarantaine d’années. Si les États-Unis subissent des pertes, l’opinion publique américaine risque de se retourner. Il ne faut pas oublier non plus qu’il y a les élections de mi-mandat au mois de novembre. Si le prix du pétrole flambe, le consommateur américain va finir par rejeter cette guerre qui lui coûte de l’argent. Donald Trump ne peut pas faire une guerre de six mois. Un ou deux mois, mais au-delà, cela sera difficile.
Je vais vous citer une analyse du général Vincent Desportes, docteur en géopolitique, qui dit : "la seule façon pour l’Iran d’arrêter cette guerre est de frapper fort pour que cela soit considéré par les États-Unis comme une défaite et qu’ils ne reviennent plus à l’avenir." Vous confirmez ?
Oui, mais je pense que le régime iranien a fait une grosse erreur parce qu’en frappant les pays arabes du Golfe, qui étaient contre la guerre, aujourd’hui ils vont basculer dans le camp américain. Les Européens, on l’a bien vu avec la France par exemple, qui préférait la médiation et la diplomatie, sont désormais obligés de se rallier aux États-Unis. On voit aussi que la Russie et la Chine ne suivent pas du tout les Iraniens. La Chine est alliée de l’Iran, mais elle a besoin du pétrole du Golfe. Si les Iraniens jouent avec sa propre sécurité énergétique, ils ne l’accepteront pas non plus.
C’est très complexe ce qui se passe. Il y a des enjeux considérables. C’est du billard à trois, quatre ou cinq bandes. Ma dernière question concerne le rapport de force. Chez les Iraniens, il y a environ 90 millions d’habitants. Entre ceux qui soutiennent le régime et ceux qui sont opposés aux mollahs, quel est le rapport de force ?
Il y a environ un quart de la population qui est fermement derrière le régime iranien parce qu’il s’agit des gardiens de la révolution, des bassidjis et de leurs familles. Les autres ne soutiennent pas le régime, mais de là à prendre les armes pour se révolter, encore faudrait-il qu’ils en aient, ce qui n’est pas le cas. En revanche, on peut avoir une explosion de l’Iran sur des clivages ethniques, car les Perses ne représentent que 50 % de la population iranienne. Les Kurdes, les Baloutches, les Azéris et les Arabes pourraient avoir envie de se révolter contre la tutelle de Téhéran.
Merci, Fabrice Blanche, de nous avoir éclairés sur ce qui se passe au Moyen-Orient. Pour plus d’informations, rendez-vous sur www.lyoncapitale.fr. À très bientôt, au revoir.

Les proxys du régime islamiste iranien on perdu leur leader qui "goute le miel du martyr". Idem pour les affidés politiques européens qui après Maduro, Khamenei ont perdu leur boussole totalitaire.. !