À l’occasion de la parution de son essai Défécondité. Ses raisons, sa déraison dans la collection “Tracts” de Gallimard, Olivier Rey analyse l’effondrement de la natalité en France et dans le monde. Pour le philosophe, ce phénomène ne s’explique ni par la seule écoanxiété ni par la conjoncture économique, mais par une transformation profonde des modes de vie et la dissolution progressive des cadres communautaires.

Lyon Capitale : Sur quel constat appuyez-vous votre réflexion ? Quelle est l’ampleur de la baisse de la natalité ?
Olivier Rey : La baisse de la natalité est universelle et, d’après les rapports de l’ONU, le taux global de fertilité, qui était de 3,31 en 1990 et n’était plus, en 2024, que de 2,25, devrait passer au milieu de ce siècle en dessous des 2,1 nécessaires pour le renouvellement des générations. D’ailleurs, d’après les prévisions actuelles, la population mondiale est supposée atteindre un maximum dans les années 2080. Ces tendances générales recouvrent de grandes disparités entre les différentes régions du monde. La diminution de la fécondité a d’ores et déjà atteint, dans les pays dits développés, des niveaux si bas que la survie des peuples concernés est en question, tandis que d’autres régions du monde voient encore leur population augmenter, en particulier sur le continent africain dont, d’ici la fin du siècle, plus d’un habitant de la terre sur trois devrait être originaire.
En Europe, au cours de la décennie 2013-2023, le nombre moyen d’enfants par femme est tombé de 1,51 à 1,38. La baisse a été particulièrement marquée en France, avec une chute de 1,99 à 1,66. À ce rythme, la France aura vite rejoint les taux de natalité minuscules de l’Espagne (1,12), de l’Italie (1,21) ou de la Pologne (1,2). C’est aujourd’hui la Bulgarie qui détient le taux de fécondité le plus élevé d’Europe, avec seulement 1,81 enfant par femme.
Comment définissez-vous le concept de “défécondité” que vous abordez dans votre ouvrage ? Pourquoi l’inscrire dans le champ lexical de la biologie (fécondité) plutôt que dans l’économie statistique (natalité) ?
Le terme “fécondité” désigne, en premier lieu, la capacité à procréer. Mais, par extension, il désigne aussi la capacité à engendrer dans toutes sortes de domaines, et la faculté qu’ont une initiative ou une idée à susciter de nombreux et amples développements. Il est, pour les êtres humains, d’innombrables manières d’être fécond. Cependant, de ces fécondités, la procréation demeure le modèle, ce à partir de quoi le reste peut fleurir et fructifier. Voilà pourquoi, avec la natalité, il n’est pas seulement question du nombre des naissances. La fécondité humaine sous toutes ses formes est impliquée.
Pourquoi estimez-vous que l’écoanxiété, l’angoisse liée à l’incertitude de l’avenir causée par les changements climatiques, ne constitue pas un motif suffisant pour expliquer la chute des naissances ?
Les incertitudes quant à l’avenir ne datent pas d’hier. Elles sont plutôt de toujours. À une exception près : la parenthèse ouverte par la modernité, où l’on a pu imaginer que, grâce aux progrès scientifiques, techniques, politiques, économiques, sociaux, les êtres humains allaient dominer la nature et s’affranchir des aléas du destin. “Fin des surprises, fin des calamités, des catastrophes, on aura doublé le cap des tempêtes”, prédisait Hugo. Enthousiasmé par la mise en évidence expérimentale des atomes, Jean Perrin écrivait à la veille de la Deuxième Guerre mondiale : “Le Destin vaincu semble permettre enfin un Espoir sans limites.” Les prédictions de ce genre ont mal vieilli. D’un côté, le retour de l’incertitude quant à ce que l’avenir nous réserve n’est jamais qu’un retour à la normale ; d’un autre côté, l’idéal de maîtrise est encore présent dans les esprits, d’où le fait que tout ce qui le contredit soit vécu comme “anxiogène”. Pour autant, je ne pense pas que l’écoanxiété joue un rôle déterminant dans la baisse de la natalité. Le rôle est plutôt indirect : l’écoanxiété est une justification socialement recevable d’une réticence à engendrer ou d’un refus de le faire qui ont leur source principale ailleurs.
Quel lien tissez-vous entre capitalisme et baisse de la natalité ? Notre époque est-elle moins propice que les autres pour accueillir des enfants ?
Nous venons au monde pauvres en instincts, très démunis, et n’acquérons les moyens d’une relative autonomie qu’au fil d’une longue période d’apprentissage. Élever des enfants est une entreprise de grande ampleur, et le cadre naturel pour l’accomplir, depuis qu’il y a des êtres humains sur la terre, est un cadre communautaire. Il se trouve que l’industrialisation, l’urbanisation à outrance, l’hégémonie de l’économie monétaire ont pulvérisé les communautés familiales et locales. Or c’est là que se trouve, à mon sens, la principale cause de la chute de la natalité. Dans un premier temps, ce qu’on appelle le développement provoque une explosion démographique, par le maintien transitoire de taux de natalité élevés et une baisse de la mortalité, en particulier de la mortalité infantile et des femmes en couches. Ensuite, ledit développement installe des modes de vie inadaptés à l’accueil des enfants. Dans une communauté, l’arrivée d’un enfant est un événement aisément assimilé. Pour un couple isolé, l’arrivée d’un enfant bouleverse la vie de fond en comble. En dépit de tout ce qui a été mis en place pour pallier l’isolement des parents – crèches, garderies, écoles, structures diverses –, la charge et la responsabilité qui leur incombent sont très grandes, ce qui explique que beaucoup hésitent à franchir le pas. À cela s’ajoute qu’au sein des communautés villageoises, on pouvait laisser les enfants vaquer sans s’en inquiéter, alors que l’environnement urbain est perçu comme hostile et dangereux. Les enfants deviennent des enfants d’intérieur, auxquels il faut sans cesse proposer des activités.
Vous pointez qu’une partie des enfants est devenue “insupportable” à cause de principes “anti-éducatifs”. N’est-ce pas une hypothèse marginale au regard de l’éclatement de la famille traditionnelle ou des aspirations consuméristes que vous soulignez aussi ?
Il vous reste 61 % de l'article à lire.
Article réservé à nos abonnés.

Lyon vu par l’IA : pas mal mais parfois à côté de la plaque