Toujours aussi vaillant, hargneux, l’esprit vif-argent, Tricky continue, plus de trente ans après des débuts remarqués et la co-invention du trip-hop, de secouer la pop music, de la plonger dans un bain de terreur et d’expérimentation. Il revient à Lyon ce mois-ci.
Il y a presque trente ans, Adrian Thaws, aka Tricky, publiait Pre-Millennium Tension, son deuxième album sous son nom après Maxinquaye (1994) et en mettant de côté Nearly God. Ici, il s’agissait pour le sale gamin de Bristol d’oblitérer le succès de son œuvre inaugurale et de s’affranchir déjà de la maison trip-hop dont il est alors l’un des trois piliers avec Massive Attack et Portishead. De se libérer de la prison du succès aussi (Maxinquaye vient d’être élu album de l’année en Angleterre et dans pas mal d’endroits où on s’y connaît, et déjà cela lui pèse). Avec Pre-Millennium Tension, Tricky s’enferme à double-tour dans une sorte de placard mental, suffisamment grand pour qu’un esprit paranoïaque y fasse les cent pas à la recherche d’un geste irréparable à commettre : comme un suicide commercial. Tricky livre alors l’un des disques les plus inquiétants, effrayants, angoissants de l’histoire de la musique populaire, un album qu’il est difficile d’écouter seul et peut conduire les voisins à appeler les pompiers.
Génie du Mal
Avec sa compagne et chanteuse d’alors, Martina Topley-Bird, largement coresponsable du succès langoureux de Maxinquaye, Tricky joue un pas de deux pré ou post-apocalyptique, elle dans le rôle d’une Eve débarrassée de son innocence mais à la voix de lait et de miel bibliques, lui dans celui du serpent à la langue râpeuse, du démon enroué, du génie du Mal.
Le tout sur fond de basses subsoniques, de guitares aliénées, de beats compulsifs harcelant l’échine d’une production charbonneuse, bref d’une sorte de trip-punk aux accents guerriers. Le disque, pas vraiment un album concept (trop de chaos, ici) mais qui en a tout l’air, sera parfois qualifié de prétentieux, d’indomptable, d’opaque mais au fond Tricky est tout cela, et bien d’autres choses, lui qu’on pourrait imaginer échappé d’une vision horrifique des Métamorphoses d’Ovide.
Et c’est vrai, plus le disque avance, plus la descente aux enfers est vertigineuse et poisseuse, culminant avec les deux derniers titres, My Evil is Strong (pas l’ombre d’une mélodie ou d’une rythmique, juste des rafales rythmiques, comme dans une fusillade sous Parkinson, et Tricky psalmodiant par-dessus) et Piano (Tricky dit la messe noire, un piano joue trois notes en boucle, un respirateur artificiel bat la mesure et c’est fascinant, addictif). Bien sûr, Pre-Millennium Tension est un chef-d’œuvre et contient, en début d’autoroute pour l’Enfer, quelques tubes, comme Christiansands, le plus grand succès du maître, l’effronté Tricky Kid, la ballade sauvage Makes Me Wanna Die. La réussite de Tricky est ici d’avoir aboli les frontières entre sexualité et terreur (dans une noce décadente rarement égalée entre Eros et Thanatos), fascination et peur, séduction et répulsion. Se laisser aller à écouter ce disque, y prendre du plaisir, c’est comme coucher avec un vampire : il y a peu de chances de ne pas en devenir un soi-même.
Le seul élément de ce disque à avoir largement vieilli est son titre. Tricky pourrait en concevoir une réédition en le renommant Post-Millennium Tension ou 2026 (alors qu’une journaliste lui conseillait l’écoute de cet album, Prince s’était moqué en disant que ce titre, Pre-Millennium Tension, était juste une manière de renommer un peu plus longuement son 1999) qu’on n’y verrait que du feu. On le penserait sorti il y a trois semaines et il collerait à notre époque mieux qu’une plaque de mazout sur un caillou du détroit d’Ormuz. Trump aurait pu en faire son hymne de campagnes (électorale et guerrière) plutôt que de se trémousser comme un vieux dindon sur YMCA, ou le choisir comme bande-son de ses discours où il menace d’anéantir des civilisations.
Sournois
À vrai dire, Tricky trimbalait déjà quelque chose de diabolique bien avant ce disque. Et le fera encore bien après. Certains de ses concerts ressemblant à de réelles messes noires, parfois plongés dans l’obscurité totale. Un peu comme sa vie, au fond. Adrian Thaws, orphelin élevé par des oncles et tantes, n’a pas encore de poils au menton quand il vole ses premières voitures et déclenche ses premières bagarres avec une bande de Bristol, quartier Knowle West. On le surnomme alors le “Tricky Kid” soit quelque chose entre “le gamin difficile” et “le sournois”. À 15 ans, influencé par les sound systems dont son grand-père est un pionnier dans le sud-ouest de l’Angleterre, il pose ses premiers raps en contant des histoires de sexe et de mort. Un vrai voyou mais version HPI.
Puis, il tombe sur un collectif dont le nom, The Wild Bunch (“La Horde sauvage”), doit forcément le séduire qui comprend de futurs as de la production musicale : Nellee Hooper (Björk, Soul II Soul, Neneh Cherry...), Geoff Barrow (cerveau de Portishead) qui y joue les grouillots de console, et surtout les trois futurs membres de Massive Attack (3D, Daddy G et Mushroom). Il y officie comme rappeur et continue de le faire sur des titres des premiers albums de Massive Attack, sans jamais vraiment appartenir au groupe. Estimant qu’il n’a pas assez de responsabilités au sein de cette entité qui s’apprête à révolutionner tout un pan de la musique, au croisement de l’électro, du hip-hop et des musiques d’ascendance jamaïcaine, il se lance en solo sous le nom de Tricky en joignant à cet alliage quelque chose du blues originel et du post-punk le plus glacial. Maxinquaye est un choc esthétique.
Charismatique
Entre-temps, en même temps que Portishead avec Dummy, Massive Attack a explosé avec Protection (1994) et un titre, Karmacoma, signé Tricky, qui est déjà un hymne à la crise d’angoisse et aux démons qui tambourinent à la porte (et bientôt un petit monument de pop culture, cité jusque chez Patrice Chéreau et Wong Kar-wai). Tricky en propose une autre version, baptisée Overcome, sur Maxinquaye qui se veut le troisième pilier fondateur de ce qu’on appelle désormais le trip-hop, une sorte de hip-hop ralenti et envapé, un hip-hop de voyage mais intérieur, inventé par quelques types de Bristol l’ombrageuse, dont la richesse des textures sonores psychotropes et l’art du larcin musical (le sampling y est roi) constituent une révolution.
Tricky, avec ses compositions tordues, ses raps de goule et son regard psychotique devient la figure la plus charismatique du trip-hop, quand les membres de Massive Attack jouent davantage les sorciers de l’ombre, retranchés derrière des interprètes, ou ceux de Portishead les grands timides. Tricky, lui, fait front, le plus souvent torse-poil, aux côtés de son exceptionnelle chanteuse Martina Topley-Bird. Maxinquaye est un disque insaisissable, tantôt langoureux, comme sur Overcome ou le schizophrène Strugglin’, tantôt brutal, comme sur Black Steel, une histoire de désertion empruntée à Public Enemy, tantôt viscéralement diabolique sur Hell Is Round The Corner.
Son contrat, chez Island, historique label de reggae, lui interdisant de publier deux albums la même année, Tricky livre en 1996, en plus de Pre-Millennium Tension, l’impressionnant Nearly God, sur lequel le nom “Tricky” ne figure pas. C’est un projet à part et en même temps dans la lignée de Maxinquaye mais constellé de duos. Avec Martina bien sûr, mais aussi avec quelques stars : Björk, Neneh Cherry, Terry Hall (The Specials), Alison Moyet (Yazoo). Parmi ses classiques, on compte également Broken Homes en 1998, sur Angels with Dirty Faces, en duo avec PJ Harvey pour un nouveau mariage de la carpe rock et du lapin trip-hop.
Alchimiste
Le rock et le rap sont les deux jambes sur lesquelles Tricky, dont la culture musicale est manifeste, claudique à toute allure : en 1999 sur Juxtapose il collabore avec DJ Muggs du collectif latino rap hautement cannabique Cypress Hill et sur le suivant, Blowback (2001), avec The Red Hot Chili Peppers. Il y reprend Something in the Way de Nirvana avant, sur Vulnerable (2003), des covers de XTC et de Lovecats de The Cure. Tricky poursuit dans cette voie en prouvant qu’il n’est pas de frontière qu’il ne puisse abolir, avec Knowle West Boy (2008), entièrement composé avec Bernard Butler, guitar hero de la Britpop et premier lancier des néo-glameux de Suede (cela constitue également pour Bernard, qui a pourtant aussi œuvré avec le chanteur soul David McAlmont, un sacré grand écart). La manière dont Tricky continue, sur cet album sous-estimé, de mélanger les genres, la façon qu’il a de reprendre Kylie Minogue (!) est assez bluffante, ce qu’il prouve encore sur Mixed Race (2010) en convoquant le joueur de oud Hakim Hamadouche en même temps que Bobby Gillespie de Primal Scream, tout en se plaisant à incarner une sorte de Tom Waits d’après la catastrophe (c’est dire).
Le reste de sa discographie est à l’avenant, Tricky y opère en (mauvaise) tête toujours chercheuse. Cette œuvre, riche de plus d’une quinzaine d’albums et quelques indispensables EP (l’excellent Grassroots en la Sainte Année 1996), et qui a livré encore récemment quelques pépites, continue de dévoiler une vision personnelle de l’histoire de la pop music mondiale, de la revisiter même, à coups de samples tordus ou de reprises désossées. Comme si l’alchimiste Tricky la faisait passer au tamis de sa psyché torturée pour transformer l’or en matière toujours plus noire.
Tricky – Le mardi 26 mai au Radiant-Bellevue
