Des mots en mai : le texte de Fabrice Blaudin de Thé

Ces derniers avaient accepté des contraintes supplémentaires : improviser un texte court sur une durée limitée d'une heure et demi. " Le train m'emmène et j'ai 17 ans. Je devais partir, c'est tout ". C'est à partir de cette phrase extraite du recueil de poèmes d'Emmanuel Merle, Amère Indienne, que les plumes se sont activées. Trois d'entre elles ont été récompensées d'un prix, et Lyon Capitale publie aujourd'hui ces textes qui auront su s'illustrer lors de cette première édition de cet événement baptisé " Des mots en mai ".

Au moins au début, on avait la télé. C'était grâce à Fred. Il avait quelques ronds et quelques contacts aussi ici, ce qui fait qu'on ne nous emmerdait pas trop. Mais depuis qu'il est parti, plus rien, walou ! Rien à faire, rien à dealer, rien à espérer. Il n'y a que l'imagination qui est libre ici. Et encore, elle tourne vite en rond... Et puis c'est à cause d'elle, de ses rêves d'ailleurs et de ses perspectives irréelles que je me suis retrouvé dans cette galère.
J'ai l'habitude de zoner. Ça fait dix que je m'entraîne. Mais avant j'avais le choix de mes potes. Là, je dois me coltiner un vieux barge de quarante piges, mal fringué, mal rasé, mal lavé mais bien détraqué. Il a atterri là car il était un peu trop excité de l'entrejambe et rien que de savoir ça, je ne peux jamais m'endormir avant d'entendre son gros ronflement envahir la piaule. Enfin m'endormir... façon de parler.
Cet après-midi, ma mère est venue et là je n'en peux plus. Je n'en peux plus de la voir chialer sans arrêt, de la voir s'apitoyer sur moi comme sur un pauvre petit chien qui viendrait de se faire tamponner par une bagnole. J'ai déconné, je me suis fait choper, c'est tant pis pour ma gueule, point ! Elle n'arrêtait pas de me dire qu'on allait m'envoyer dans un endroit spécial pour les enfants, que ce serait vachement mieux. Tu parles, l'enfance, ça fait un bon moment qu'elle s'est fait la belle. Je ne me souviens même plus quand est-ce que c'était.
Je lui ai quand même demandé des nouvelles de Kevin qui doit se sentir bien seul. J'espère qu'il ne fait pas trop de conneries, le frangin. Au moins, quand j'étais là, je le prenais sous mon aile et je le protégeais. J'ai dit à ma mère de bien faire gaffe à lui parce qu'à 12 ans, il n'est pas encore foutu, il peut encore s'en sortir. Il faudrait qu'il bouge, qu'il aille à... Au moins que quelqu'un veille sur lui. Pour moi, de toute façon, c'était déjà trop tard et puis maintenant je ne sers plus à rien, ni à lui, ni à personne. Alors autant partir.
Tout le monde y a trouvé son compte. Ils m'ont même déjà remplacé. Et à voir l'air mi-indifférent mi-désabusé du kapo, qui a juste pris le temps de défaire le drap autour de mon cou, je ne vais pas rester dans les annales.
J'avais 17 ans. Je devais partir. C'est tout.
Fabrice Blaudin de Thé

Cliquez ici pour retrouver tous les textes primés ! lien

à lire également
Reihane Taravati, Liao Yiwu et Alaa El Aswany – Assises internationales du roman 2019 © Reihane Taravati / Manuel Braun / Marc Melki (montage LC)
50 écrivains de 20 nationalités différentes sont attendus à Lyon à partir de lundi, jour d’ouverture des 13es  Assises du roman, sur le thème : “Le courage de la dissidence”. Avec Alaa El Aswany, Reihane Taravati et Liao Yiwu pour commencer.

Les commentaires sont fermés

d'heure en heure
d'heure en heure

derniers commentaires
Faire défiler vers le haut