Deux comédiennes jouent le rôle de deux frères dans True West, pour mieux déconstruire les mythes fondateurs de l’Amérique et en révéler sa profonde division. Ce huis clos fiévreux du dramaturge Sam Shepard, mis en scène par Benoît Martin est à voir au théâtre des Célestins jusqu’au 3 octobre.
En 1984, le Paris, Texas (1984) de Wim Wenders remporte la Palme d’Or au festival de Cannes. Une petite claque visuelle qui emprunte les décors désertiques et l’iconographie de la conquête de l’ouest pour mieux en détourner les codes. Un anti western en quelque sorte, dont le scénario est imaginé par l’auteur et acteur américain Sam Shepard et qui présente quelques similitudes avec True West, pièce écrite quatre ans plus tôt par le dramaturge, dans son observation d’une Amérique quelque peu erratique. Un texte qui a manqué d’une marche le Prix Pulitzer de l’œuvre théâtrale en 1983.
Famille dysfonctionnelle
Pour déconstruire un récit, comme ici celui du mythe américain, il faut parfois s’attaquer à sa forme et ses évidences. Pour adapter True West, le metteur en scène Benoît Martin choisit ainsi deux comédiennes pour incarner deux frères que tout oppose. Une manière d’objectiver cette confrontation en contenant sa nature virile dans une seule dimension textuelle et scénique, pour mieux en faire résonner sa violence, hors de tout stéréotypes.
Dans un décor minimaliste, un bureau, une machine à écrire et une plante verte, avec en fond sonore le bruit de grillons et des coyotes du désert, deux frères se retrouvent dans la banlieue californienne, après cinq ans d’éloignement, dans un contexte d’une famille que l’on devine dysfonctionnelle (mère extravagante, père alcoolique…).
Austin, père de famille rangé, est le parangon d’une Amérique modérée, instruite, celle qui a apprivoisé les démons d’un pays qui s’est construit sur une conquête sanglante tout en s’érigeant en exemple culturel. Ce n’est pas pour rien qu’il écrit des récits, des scénarios de film hollywoodiens feel good à succès. Lee, son frère, sorte de cow-boy vagabond moderne, incarne la dimension plus sauvage de l’Amérique originelle. Libre, sans filtre, mais aussi imprévisible.
Nouveaux récits identitaires
Austin, en cours de rédaction d’un nouveau scénario, reçoit la visite de son producteur, Saul Kimmer, mais voit aussi son frère Lee débarquer de manière impromptue. Ce dernier s’immisce dans la conversation et réussit à convaincre le producteur de venir jouer une partie de golf dans le but de lui soumettre un synopsis de film, sorte de road-movie à cheval et en pick-up… Contre tout attente, le producteur, est emballé par ce western moderne et demande à Austin d’écrire le scénario imaginé par son frère et d’abandonner le sien.
Un retournement qui n’est pas sans rappeler d’autres réécritures. Historiques, politiques, culturelles… True West fait écho à l’Amérique trumpienne et ses nouveaux récits identitaires, à sa diplomatie du golf et son atmosphère de sécession, mais aussi par son irrationalité. L’arbitrage “à l’instinct” du producteur hollywoodien n’étant pas sans rappeler celui de l’actuel locataire de la Maison-Blanche.
Règlement de comptes à OK Corral
De ce texte brut de Sam Shepard datant de 1980, année de la victoire aux élections présidentielles de l’acteur Ronald Reagan, éternel cow-boy d’Hollywood, Benoît Martin réussit à nous restituer à nouveau la bataille culturelle qui se joue dans une Amérique divisée.
Une polarisation dont s’empare avec fièvre (et talent) les deux comédiennes, qui imprègne la pièce de bout en bout. Vinora Epp (Lee), santiags et jean, éruptive et sauvage, et Savannah Rol (Austin), intellectuelles aux lunettes sages mais dont la retenue s’efface progressivement pour expurger une violence intérieure. Toutes deux se déploient au plus près des spectateurs dans la salle de la Célestine, si propice au huis clos. Dans cette proximité, on pourrait presque sentir les effluves de sueur et de Budweiser.
C’est finalement au lasso que s’achèvera cette confrontation fratricide. Sans véritablement savoir laquelle des bêtes a été in fine domptée. Un règlement de comptes à OK Corral qui laisse les protagonistes KO, à l’image d’une Amérique épuisée qui n’en finit pas d’interroger ses démons.
True West, de Sam Shepard. Mise en scène de Benoît Martin. Jusqu’au 3 octobre aux Célestins.
Spectacle lauréat de la section maquette du prix Incandescences 2024 décerné par les Célestins et le TNP et leur public
