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© Richard Dumas

Concert : un culte bien Innocents au Kao

Revenus d’abord en catimini, avec le remarquable Mandarine, les Innocents n’ont cessé depuis de se rappeler à notre souvenir. À l’occasion de la nouvelle étape de leur tournée, ce soir au Ninkasi, nous republions le long portrait que nous avions consacré à ce groupe culte à l’automne (Lyon Capitale n°748).

C’est l’histoire d’une amitié qui s’est révélée sur le tard, une amitié Post-partum, du titre du dernier album des Innocents. Ce n’est en effet qu’après que Jean-Christophe Urbain, l’un des auteurs-compositeurs des Innocents, a quitté le groupe que bizarrement l’amitié avec JP Nataf est née. Des années durant, ils avaient été collègues, avaient enregistré, tourné mais, de leur propre aveu, amis, non, pas tellement ou alors pas comme ça.

Cela n’avait pas empêché JP Nataf, également auteur-compositeur, de prendre ce départ, cette démission signifiée par courrier à chacun des membres du groupe, comme on en voit peu dans les groupes de rock (en général on se jette quelque chose à la figure en guise de préavis, une guitare, une télé, un disque d’or, une chaussure, un saumon, n’importe quoi), comme un abandon, une rupture amoureuse. La question de savoir qui allait garder les gosses – les autres musiciens, donc – ne s’est pas posée. Les Zinnos, comme on disait alors, c’était fini et puis c’était marre.

Pour resituer les choses, les Zinnos, quand ils commencent, c’est l’époque des groupes en “Les” (les Calamités, les Avions, les Désaxés, les Rita Mitsouko et même les Forbans, c’est dire) et de la carte Jeune. Quand ils finissent, arrive une nouvelle vague de groupes en The (The Strokes, The White Stripes, The Dandy Warhols, The Vines) et de la carte Fnac. Entre les deux, une éternité et un monde. Or les Innocents habitent musicalement cette espèce d’interzone.

Ce qui les fait vibrer, c’est le rock, la pop surtout, anglo-saxonne, ils ne vont pourtant pas tarder à inonder les radios de France d’une poignée de tubes extrêmement populaires et éternels, pris à tort pour des saillies FM. JP Nataf, notamment, ne jure que par les dB’s (trio de ce qu’on appelle alors power-pop) et XTC, l’un des groupes anglais les plus inventifs de l’histoire, malheureusement peu connu de ce côté de la Manche – qu’il faudrait penser à retourner de temps en temps, la Manche. Et puis il y a les Beatles, bien sûr. Dès lors que Jean-Christophe Urbain intègre le groupe, en 1988, après avoir réalisé un de leurs titres, il faut se rendre à l’évidence : avec JC et JP, les Innocents tiennent une paire frenchy de Lennon-McCartney.

Airs innocents

Les Zinnos n’ont pas attendu JC pour vendre 150 000 exemplaires inespérés de Jodie, mais c’est bien là qu’artistiquement les choses décollent, avec le single Saint-Sylvestre puis l’album Fous à lier (1992) qui succède à Cent mètres au Paradis (1989) et contient L’Autre Finistère et Un homme extraordinaire, où s’inscrit la recette du groupe : parvenir à faire des tubes populaires avec des chansons qui, sous leurs airs innocents de ritournelles pop, ont les mains pleines d’une orfèvrerie musicale digne des groupes importants qui nourrissent l’inspiration de Nataf, Urbain & Co. Il n’y a guère, une fois encore, que les Beatles pour avoir réussi à joindre ces deux bouts. En France, personne d’autre (à part peut-être l’Affaire Louis Trio, quelque peu trahie par son esthétique BD, avec qui on les met d’ailleurs rapidement en concurrence). Le truc, fait de mélodies simples comme bonjour en apparence et d’arrangements sophistiqués, est imparable.

Trois ans plus tard, les Innocents en pleine bourre remettent le couvert une troisième fois avec Post-partum, sans doute leur chef-d’œuvre, sur lequel on trouve bien évidemment Colore, signée JC Urbain, l’une des chansons les plus diffusées sur les ondes en 1996, et Un monde parfait, pépite signée Nataf – “Un monde parfait, aussi parfait qu’il est plat”, ironise le chanteur au béret militaire et aux lunettes cerclées sur ce titre néo-psychédélique très XTCien.

Les Innocents, c’est un talent insensé dont personne n’a conscience – parfois l’œuvre échappe à son créateur, dit-on. Au point qu’on ne sache plus si les Innocents sont pop ou populaires, les deux, ou si le grand public a la moindre idée de qui est derrière ces tubes qu’on entend dix fois par jour à la radio, ce qui va continuer encore longtemps. Les Victoires de la musique ont beau pleuvoir, apportent-elles une réponse pour autant ? Et puis ces tubes ne sont que quelques arbres qui cachent une forêt d’autres merveilles de chansons.

Meilleurs souvenirs

Il faudra quelques années de séparation pour que les Innocents deviennent véritablement culte au sens noble du terme. Cela intervient après un album éponyme qui précède de peu la démission citée plus haut. Sur un single coup de maître, Une vie moins ordinaire, presque prémonitoire quand JP Nataf chante “Je reviens demain sur terre”. La descente sera longue et se fera en musique : Urbain et Nataf multiplieront les collaborations avec d’autres musiciens, discrètes pour l’un, moins pour l’autre, qui se bâtira aussi une petite carrière solo en tout point impeccable (Plus de sucre en 2004, Clair en 2009 dont le succès n’est que critique).

C’est petit à petit que les deux hommes vont se retrouver, pour le boulot (un best-of à mettre au point, Meilleurs souvenirs), quelques concerts au débotté, des envies qui reviennent, des enfants qui ont grandi, une amitié qui donc naît d’autant plus facilement qu’elle n’est plus obligatoire, qu’elle précède le professionnel, que l’âge a fini par recouvrir les échos de l’ego. On remonte sur scène d’abord, on file à Abbey Road – tant qu’à faire – enregistrer des titres et voilà les Innocents (réduits à Urbain et Nataf, en tout cas pour l’instant) de nouveau enchaînés par la passion, comme sur la pochette de Mandarine, leur nouveau rejeton musical.

De nouveau inséparables, comme Sinclair et Danny Wilde (DannyWilde, sur l’album Les Innocents).

De nouveau inspirés, comme s’il suffisait de claquer des doigts pour retrouver “ce geste frère” chanté sur Les Philharmonies martiennes. Ce geste qui permet d’accrocher l’oreille sans jamais se laisser aller à autre chose qu’à l’exigence. Ce geste qui permet de nous faire renouer, comme si on retrouvait nous-mêmes un ami, avec un groupe qu’on avait délaissé au profit de ses chansons, oubliant qui était derrière.

Les Innocents – Jeudi 12 mai à 19h30, au Ninkasi Kao.
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