Concert à Lyon : Michel Cloup et Pascal Bouaziz, la ligne rouge

Enfin, À la ligne – chansons d’usine arrive sur une scène lyonnaise après l’annulation du printemps 2020. Sur la ligne de production : Michel Cloup et Pascal Bouaziz et l’œuvre, adaptée pour la scène et mise en musique, À la ligne – Feuillets d’usine du regretté Joseph Ponthus, roman-poème épique sur une expérience vécue : la vie d’ouvrier d’abattoir. Aussi sublime que terrible et à découvrir absolument.

La chose devait se jouer en mars 2020 au Jack Jack de Bron dans le cadre des Chants de mars, festival finalement annulé par l’arrivée de la Covid dans nos vies.

À la ligne-chansons d’usine sera présenté ce mois-ci à l’Épicerie Moderne, avec une (pas si) légère modification : Miossec qui accompagnait à l’origine Michel Cloup – initiateur du projet – et rapidement démissionnaire pour des raisons personnelles a été remplacé par Pascal Bouaziz, l’âme (damnée) du groupe Mendelson – qui fait d’ailleurs ses adieux scéniques à Lyon en mars.

Cloup et Bouaziz ont ceci de commun qu’ils ont appartenu à deux groupes phares, Diabologum pour l’un et donc Mendelson pour l’autre, du label Lithium (Dominique A, François Breut, Bertrand Betsch...) qui, dans les années 90, présentait une belle armada de moines-soldats d’un rock qu’on pourrait qualifier de conscient et volontiers incendiaire – seule manière d’éclairer la nuit.

Il n’est donc guère étonnant que les deux se retrouvent à la tête d’un tel projet qui semble donner un écho littéraire à leurs œuvres respectives – Bouaziz, avec un autre projet, Bruit Noir, a écrit un titre L’Usine qui décrit la réalité ouvrière et Cloup de La classe ouvrière s’est enfuie.

 


Le voilà ouvrier dans des abattoirs ou des poissonneries à décarcasser, désosser, décortiquer, découper, démanteler, égoutter, conditionner à un rythme infernal


Joseph Ponthus est l’un de leurs héritiers, sans doute ont-ils occupé sa discothèque et sans le savoir ni le vouloir, sans que lui-même le sache, ont infusé son geste littéraire.

Ponthus, décédé prématurément il y a tout juste un an d’un cancer foudroyant, avait aussi un côté moine-soldat. Ancien éducateur ayant suivi sa compagne en Bretagne et peinant à trouver du travail, il décide de travailler en usine parce qu’il faut bien vivre – “l’usine c’est pour les sous”, écrit-il – et peut-être un peu pour en faire l’expérience, qu’il compte bien transformer en livre –, cela l’aidera aussi à tenir.

Le voilà ouvrier dans des abattoirs ou des poissonneries à décarcasser, désosser, décortiquer, découper, démanteler, égoutter, conditionner à un rythme infernal. Quelque chose comme les travaux d’Hercule pour un homme ordinaire – Ponthus témoigna d’ailleurs dans un documentaire terrifiant sur la condition des ouvriers d’abattoirs, les douleurs physiques et la souffrance morale, justement baptisé Les Damnés“Mes cauchemars sont juste à la hauteur / De ce que mon corps endure”, scande À la ligne.

Tout cela, il le consigne dans un carnet sous la forme d’un long poème épique qui doit autant aux Temps modernes de Chaplin – la ligne qui jamais ne s’arrête et survit à la vie elle-même – qu’à L’Odyssée de Homère – une errance de gestes répétés. Et beaucoup à L’Établi de Robert Linhart qui s’était infligé ce genre d’épreuves chez Citroën, en tirant un livre référence sur le monde ouvrier.


À la ligne – chansons d’usine, un truc implacable, limite sidérurgique, qu’on n’est pas près d’oublier de sitôt


Tout ce qu’on peut supporter

À mi-chemin de la poésie – sans ponctuation, à coups de retour à la ligne, c’est-à-dire écrit comme on travaille en usine – et de la sociologie – c’est quoi et comment une vie d’ouvrier – À la ligne est une expérience singulière et pas seulement pour celui qui l’a écrit.

Saisi par la force du texte et de l’expérience, Michel Cloup a ressenti le besoin d’en transposer la force sur scène en un tourbillon rock confinant à la sidérurgie. À adapter pour le live toute la belle oralité du texte pour en faire une litanie lancinante, quelque chose qui gratte aux entournures, quelque chose aussi de personnel.

Car Cloup, comme son compère Bouaziz, pourrait avoir écrit les textes des chansons obtenues – les ayant adaptés, ils les ont d’ailleurs un peu écrits – et ce genre de mots est, on l’a dit, déjà passé par leurs bouches pleines d’amertume. Ils ont par là créé une autre œuvre qui n’est qu’une sublimation de celle de Ponthus, laquelle pendant le grand silence scénique de 2020 en a profité pour entrer en studio et donner le disque À la lignechansons d’usine, un truc implacable, limite sidérurgique, qu’on n’est pas près d’oublier de sitôt, tout comme on n’est pas près d’oublier Ponthus.

Une échappatoire aux abattoirs

Écouter À la ligne-chansons d’usine c’est comme se tenir dans un champ pour regarder l’orage en face, c’est éblouissant et ça donne d’étranges frissons mêlés de fascination et de peur, empli de la conscience de notre pauvre condition de mortel – oui, pas moins – et que “celui qui n’a jamais égoutté du tofu pendant neuf heures ne pourra jamais comprendre”.

“À l’abattoir, j’y vais comme on va... à l’abattoir”, se répondent les deux chanteurs, entre emphase quasi-circassienne et délire psychiatrique, au milieu des lambeaux de cochons, des mâchoires, des cornes, des pieds avant, des pieds arrière, du sang.

Mais À la ligne est aussi parfois un hymne à l’évasion, à la dérivation de l’esprit décrite par Joseph Ponthus, ces chansons qu’on fredonne pour soi-même pour penser à autre chose et tenir le coup – sur le sublime Penser à autre chose, notamment –, ces textes qu’on écrit dans sa tête mais qu’une fois rentré, épuisé, on a oublié et que donc on n’a pas écrits, qui ne sont pas tout à fait un gâchis.

Car c’est bien aussi ce qu’est À la ligne-chansons d’usine, par la grâce de la musique, des riffs cinglants ou ondulants : une échappatoire aux abattoirs, une manière d’oublier pour ne pas devenir fou que “l’usine nous bouffera, elle nous bouffe déjà”. Et une manière de ne pas l’oublier, justement, de se rappeler aux mauvais souvenirs, de rappeler – à soi, à tout le monde – des images qui hantent les ouvriers et que chacun devrait entrevoir une fois dans sa vie, et peut-être surtout les patrons obsédés par une chose : “Il faut que la production continue.” Parce qu’“il y a dans le monde des hommes qui n’ont jamais été à l’usine ni à la guerre”.

À la ligne-chansons d’usine, le spectacle comme le disque n’ont pas été pensés comme un hommage à Joseph Ponthus, c’en est pourtant un, très poignant, à une figure presque christique de l’ouvrier qu’il fut et de l’écrivain qu’il reste.

“C’est fantastique tout ce qu’on peut supporter”, répète le texte ahané en ouverture comme un mantra par Cloup et Bouaziz – phrase empruntée à Apollinaire – dans un fracas de guitares au bord de la fusion. C’est fantastique ce que la littérature et la musique peuvent en faire pour transcender tout ça et donner des contours éclatants à ce qui est à peine nommable : une carcasse de souffrance.


À la ligne – chansons d’usine – Michel Cloup et Pascal Bouaziz – Le 10 février à l’Épicerie Moderne


 


 

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