Concert : Chris Thile, sweet mandoline

Cinq ans après son passage aux Subs, le prodige de la mandoline Chris Thile revient à Lyon. Où il présente son dernier album, Laysongs, et son talent singulier. Celui entre autres de reprendre les classiques de Bach, Bartók mais aussi Radiohead, The Strokes ou Bob Dylan avec ce petit objet peu prisé du monde pop. Dont il fait l’instrument le plus cool du monde.

Il y a des destins qui demandent peu de chose pour se dessiner. Par exemple une soirée pizza en famille. C’est en se rendant avec ses parents dans une enseigne californienne, That Pizza Place, que le destin de Chris Thile bascule. Il se trouve que sur place, un type joue du bluegrass, ce qui n’est pas commun dans une pizzéria – en tout cas, en France, on n’a guère l’habitude. Car le bluegrass c’est ce pilier de la musique folklorique américaine née dans les Appalaches, mélange de blues et de musique traditionnelle anglo-irlandaise. Le genre de musique qui, quand elle démarre, voit toujours un idiot s’exclamer “Yiii-haah” dans l’assemblée pour faire l’intéressant.

Épiphanie

Ce soir-là, Chris Thile ne trouve pas de fève dans sa pizza, c’est logique, c’est une pizza, mais connaît une épiphanie infantile. Il tombe amoureux d’un des instruments obligatoires du bluegrass : la mandoline, petit objet rabougri sur lequel il faut beaucoup suer pour en tirer autre chose que des “cling cling” irritants.

À cet âge on préfère généralement la batterie. En réalité, ce qui fascine surtout l’enfant c’est le type qui en joue, aussi virtuose que drôle. Et c’est cet alliage de virtuosité et de drôlerie qui convainc Chris Thile. Il sera mandoliniste. Il a trois ans et commence à harceler ses parents pour obtenir le précieux instrument – qui en plus ne pousse pas sous la queue d’un cheval. Il commence à jouer à 5 ans, avec le type de la pizzéria tant qu’à faire, qui a pour nom John Moore. Et commence à expérimenter les suées qu’on évoquait plus haut, à s’échiner sur l’un des rares instruments plus ingrats qu’une bande de violons.

Bon, il doit y avoir là quelque chose comme du talent puisque Chris Thile fonde son groupe, Nickel Creek, à… 8 ans, qui est aussi l’âge où il compose sa première chanson – tremble Mozart !


“Le plus grand joueur de bluegrass" Garrison Keillor


À 11, il joue pour la légende country Bill Monroe. À 13, il sort son premier album solo. À 15, il est nominé deux fois aux Grammy Awards. Et en remporte un, même s’il est collectif. De toute façon, il en rafle d’autres ensuite et devient avec sa mandoline une figure incontournable du folk américain. Au point que la légende Garrison Keillor, qui anime depuis des lustres l’un des shows radio les plus prisés d’Amérique “A Prairie Home Companion” (Robert Altman lui consacra le film The Last Show) dit de lui qu’il est “le plus grand joueur de bluegrass de l’époque et un très bon jazzman” – ce qui ne gâche rien, Thile étant, comme on le verra, un grand enjambeur de disciplines. En 2016, lorsqu’il prend sa retraite, Keillor confie au musicien les rênes de son émission qui devient ensuite “Live from here” avant de disparaître à cause du Covid.

Seconde voix

C’est un fait, la mandoline est bel et bien devenue “comme une seconde voix” pour Chris Thile (bien que la première ne soit pas mal non plus), un membre supplémentaire dont il fait ce qu’il veut. Il le montre d’ailleurs avec un autre groupe, les Punch Brothers, plus rock’n’roll dans l’âme et dont T-Bone Burnett, cette fois, dira qu’il est “l’un des plus incroyables groupes que ce pays [les États-Unis, NdlR] ait jamais produit”. Les Punch Brothers ou une formation country établie selon les canons séminaux (guitare, banjo, mandoline, crin-crin, contrebasse) mais lorgnant vers l’ensemble de chambre ou le groupe pop azimuté. Où l’on reparle de l’éclectisme du mandoliniste.


Une hyperactivité mêlée d’une insatiable curiosité


Car s’il fascine (et fatigue) tant, c’est certes pour son génie mandoline en main, et ses qualités de compositeur, mais aussi pour cette hyperactivité mêlée d’une insatiable curiosité à l’égard de tous les genres de musique et des répertoires d’autrui : à la revisite d’un standard folklorique, le désossage des Strokes, du thème de film mainstream, de Stravinsky, de Coltrane, de compositeurs US du XXe siècle (Bernstein, Copeland) à… Jean-Sébastien Bach, l’une de ses marottes, aux airs de pari impossible. Bach à la mandoline, cet instrument si chiche, on n’a pas idée, et pourtant dans les mains de Thile, lorsqu’il s’attaque par exemple à une partita, c’est magique.

Autopsie bienveillante

Pour Chris Thile, l’art de la reprise – car c’en est un – est avant tout une manière à part entière de répondre à ses questionnements musicaux, de jouer les entomologistes de l’œuvre des autres, de comprendre comment elle fonctionne et comment fonctionnent ceux qui la composent. Reprendre une chanson c’est pour lui comme ouvrir le capot d’une bagnole. Ou comme ces types qui ne peuvent s’empêcher de démonter le moindre objet un tant soit peu technologique. La reprise c’est presque un art de l’autopsie bienveillante.

C’est surtout le meilleur moyen de devenir un meilleur musicien, au point de jonction entre intuition et travail répétitif, instinct et académisme. Une quête qui pousse Chris Thile à multiplier les expériences pour se trouver : sous la forme – en plus des albums solos, originaux ou de reprises, et de ses groupes – d’albums collaboratifs avec des musiciens aussi divers que Yo-Yo Ma, Béla Fleck, Edgar Meyer ou le jazzman tatoué Brad Mehldau pour des compositions et reprises mandoline-piano renversantes.


L’enthousiasme d’adolescents qui répètent dans un garage


Mais ce qui caractérise le musicien ce n’est pas simplement cette recherche permanente et obsessionnelle, c’est une autre quête tout aussi importante, apprise avec un professeur dont la première règle, la seule même, pour faire un bon musicien était la suivante : “le plaisir personnel”. Et seulement ça. Lorsque l’on voit Thile se produire avec des potes des Punch Brothers avec l’enthousiasme d’adolescents qui répètent dans un garage ou sautiller tout seul sur scène avec sa mandoline chérie, le sourire toujours vissé à son visage de sosie d’Augustin Trapenard, on voit bien qu’alors il n’y a plus rien d’autre qui compte : le plaisir, la joie, le fun. Et que cela fait écho à une soirée passée enfant dans une pizzéria. Un instrument chiant, la mandoline ? Tout dépend de ce que vous en faites.


Chris Thile – Le 28 octobre à la chapelle de la Trinité, Lyon 2e


 

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