Gilles Bonnet, président de l’université Jean-Moulin Lyon 3, est l’invité de 6 minutes chrono / Lyon Capitale.
Avec une dotation publique par étudiant la plus faible de France, l’université Lyon 3 tire la sonnette d’alarme. Dernière du classement national avec environ 4 000 euros par étudiant, elle subit selon son président une situation ancienne devenue aujourd’hui intenable. "Ce que nous considérons aujourd’hui comme une injustice criante existe en réalité depuis plus d’une vingtaine d’années", explique Gilles Bonnet, qui dénonce un système de financement figé et opaque. Il pointe notamment l’absence de lisibilité des critères d’attribution, confirmée par un récent rapport sénatorial. Dans ce contexte, malgré une forte attractivité, une hausse de +30 % des candidatures sur Parcoursup et +40 % sur Mon Master, l’établissement doit composer avec des moyens insuffisants, au point d’avoir voté un budget déficitaire, comme l’ensemble des universités lyonnaises.
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Un système jugé "illisible" et inéquitable
Au-delà de son cas particulier, le président de Lyon 3 évoque un problème structurel touchant l’ensemble de l’enseignement supérieur public. "Les universités publiques affrontent un malfinancement, une forme de maltraitance institutionnelle", affirme-t-il, appelant à faire de ce secteur une priorité nationale. Si les Assises du financement des universités sont en cours, Gilles Bonnet se montre prudent : "Les critères d’allocation des moyens n’ont pas encore été abordés, ce qui me paraît paradoxal".
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Les étudiants extra-européens paient le prix fort
À cette difficulté s’ajoute un autre sujet de préoccupation : la possible mise en place d’une tarification différenciée pour les étudiants extra-européens. Opposé à cette mesure, il la qualifie sans détour : "Je parlerais plutôt de discrimination", estimant qu’elle remet en cause les valeurs d’accueil de l’université publique et risque d’exclure une partie des étudiants internationaux.
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La retranscription de l'émission avec Gilles Bonnet :
Bonjour à tous, bienvenue dans l'émission 6 minutes chrono, le rendez-vous quotidien de la rédaction de Lyon Capitale. Aujourd'hui, nous recevons Gilles Bonnet, président de l'université Jean-Moulin Lyon 3. Bonjour Gilles Bonnet. Alors, on vous reçoit aujourd'hui parce que votre conseil d'administration a voté une motion dénonçant une inégalité historique : votre université, Lyon 3 donc, est en dernière position pour la dotation publique par étudiant, par tête. C'est environ 4 000 euros que vous recevez. D'autres universités en reçoivent 1 000 euros de plus, voire 1 500 euros pour les mieux dotées. Donc, l'université Lyon 3 est en dernière position sur cette dotation publique de l'État. J'aimerais entrer dans le vif du sujet : comment avez-vous réagi lorsque vous avez appris ce classement, cette position ?
D'abord, je tenais à vous remercier de me donner l'occasion de m'exprimer sur ce sujet, parce que pour l'université Lyon 3, c'est un sujet crucial qui m'est cher, mais qui est aussi très important pour l'ensemble de la communauté universitaire, pour les 28 000 étudiants de l'université Jean-Moulin Lyon 3 et pour les 1 500 personnels qui font vivre cette université. Nous parlons donc d'un sujet central. La subvention publique représente entre 75 et 80 % de notre budget d'investissement et de fonctionnement au quotidien.
Donc, on parle vraiment… c'est vital, c'est plus qu'essentiel.
C'est vital, c'est le quotidien même. C'est ce qui fait que nous sommes en capacité ou non d'accueillir des étudiantes et des étudiants et de leur offrir les formations auxquelles, légitimement, ils peuvent prétendre. Quelle a été ma réaction ? J'aimerais vous dire que j'ai été surpris. Malheureusement, non, parce que ce que nous considérons aujourd'hui comme une iniquité, comme une injustice criante, existe en réalité depuis plus d'une vingtaine d'années. Ce classement, publié dans la presse à partir de données accessibles à tous et donc incontestables, n'est venu que confirmer un constat que nous faisons depuis de très nombreuses années. Mais il y a un moment où il faut dire que cela suffit, que c'est devenu insupportable, et ce moment est venu.
Parce qu'il y a un impact réel sur le fonctionnement de votre université. Je crois que vous devez réduire vos investissements, peut-être aussi vous réorganiser. Il n'y a pas de réduction des effectifs étudiants, mais la structure doit fonctionner, et vous votez, comme les deux autres universités lyonnaises, un budget déficitaire cette année. D'ailleurs, c'est assez historique : les trois universités lyonnaises, pour l'année 2026, ont voté un budget déficitaire. Simplement, sur les critères de cette subvention pour charge de service public, puisqu'elle s'appelle ainsi, quels sont-ils ? Est-ce que vous comprenez cette position ? Finalement, vous êtes dernier du classement.
J'aimerais vous répondre par l'affirmative, mais je mets au défi quiconque de venir expliquer clairement quels sont les critères d'attribution. Et c'est peut-être le problème le plus grave. Si vous consultez un rapport sénatorial publié fin 2025 sur les modalités de financement des universités en France, il est écrit noir sur blanc que les critères d'allocation sont illisibles, opaques et totalement inaccessibles. En réalité, on est sur un système historique figé depuis plus de vingt ans, qui ne tient nullement compte de l'évolution des universités, de leur situation actuelle, du nombre d'étudiants accueillis, ni de la nature de leur formation. Cela crée des inéquités absolument criantes. Nous sommes derniers dans ce classement au niveau national : sur 70 universités, l'université Lyon 3 est dernière, alors qu'elle est performante dans tous les domaines. Nous avons une attractivité que beaucoup nous envieraient. Je prends deux exemples que les téléspectateurs connaissent bien : Parcoursup et Mon Master. Parcoursup est la plateforme d'accès à l'enseignement supérieur. En trois ans, notre nombre de candidatures a augmenté de 30 %. Sur Mon Master, en quatre ans, nous avons une augmentation de 40 %.
Effectivement, l'attractivité de votre université n'est pas en question. Il y a ce décalage entre l'attractivité et la subvention. Je me permets d'accélérer : en ce moment se tiennent les Assises du financement des universités. Avez-vous bon espoir qu'elles permettent de trouver une solution ? Car la situation de Lyon 3 est peut-être la plus spectaculaire, mais le problème est national et concerne toutes les universités. Pensez-vous qu'une solution sera trouvée ?
Il y a deux éléments distincts à avoir à l'esprit. Il y a d'abord un malfinancement de l'université en France. Aujourd'hui, il faut le dire, les universités publiques font face à un malfinancement, à une forme de maltraitance institutionnelle. L'enseignement supérieur public doit redevenir une priorité. Nous souffrons tous, à l'échelle du site lyonnais comme à l'échelle nationale, d'une insuffisance de financement et d'une opacité des critères. Ensuite, il y a le cas spécifique de Lyon 3, avec une subvention publique totalement décrochée de la réalité. Cette attractivité dont nous parlions ne tombe pas du ciel : elle confirme la qualité de la formation et de la recherche que nous menons. Il y a donc ces deux dimensions : un malfinancement global et une injustice spécifique. Concernant les Assises, je veux croire que leurs travaux permettront d'aboutir à des pistes de réflexion. Cependant, lors d'une session à laquelle j'ai assisté il y a trois semaines avec d'autres chefs d'établissement, il nous a été expliqué que les critères d'allocation des moyens n'avaient pas encore été abordés. Ce qui me paraît, pour le dire sobrement, paradoxal.
Très bien, le message est passé. En une minute, car nous arrivons à la fin des 6 minutes chrono : à la rentrée 2026, le gouvernement demande une tarification différenciée entre les étudiants issus de l'Union européenne et ceux qui n'en sont pas. Aujourd'hui, c'est une possibilité, et seules dix universités françaises l'appliquent. Vous ne l'appliquez pas actuellement. Allez-vous être contraint de le faire si le gouvernement maintient cette mesure dès septembre ? Qu'en pensez-vous ?
Nous nous sommes toujours opposés à cette tarification. D'abord, je vois mal comment, d'un point de vue pratique et technique, nous pourrions la mettre en œuvre dès la rentrée de septembre 2026. Ensuite, le terme de différenciation ne me paraît pas approprié : je parlerais plutôt de discrimination. Pour moi, ces mesures sont impraticables, injustifiées et inacceptables, car elles relèvent d'une logique d'immigration choisie. Je pèse mes mots. Nous ne souhaitons pas les appliquer. S'il y a un décret et si les universités doivent s'y conformer, nous respecterons la loi. Mais cette proposition est contraire à certains principes du Code de l'éducation, notamment l'autonomie des universités, et surtout aux valeurs de l'université. L'université publique est, selon moi, un lieu d'accueil pour toutes et tous. Cette volonté de cibler les étudiants extra-communautaires et d'opérer une sélection par l'argent privera de nombreux étudiants internationaux, notamment d'Afrique subsaharienne et du Maghreb, qui font la richesse de nos formations, de la possibilité d'étudier chez nous.
