Mathias Dewatripont, professeur d’économie à la Solvay Brussels School de l’Université libre de Bruxelles. Il intervient aux Journées de l’économie 2021, qui se tiennent à Lyon.

"Retour à la stagflation", Mathias Dewatripont, économiste

Mathias Dewatripont est professeur d'économie à la Solvay Brussels School de l'Université libre de Bruxelles. Il intervient aux Journées de l'économie, à Lyon.

Quelle photographie faites-vous des économies française, européenne et mondiale après quinze mois de crise sanitaire ?
Par rapport à la crise financière, on a eu une reprise beaucoup plus rapide de l'économie et ce, même si la France, et l'Europe plus globalement, sont confrontées à différents problèmes, je pense à l'augmentation du prix du gaz, et de manière générale à la flambée des prix de l'énergie, et à une pénurie de certaines matières premières. L'offre, actuellement, est insuffisante dans de nombreux domaines. Ce phénomène a été, au départ, un peu étonnant. En réalité, à l'arrivée du coronavirus, de nombreux secteurs ont fermé. L'offre s'est donc réduite. On s'est cependant rendu compte que la demande baissait encore plus vite. Résultat : l'inflation n'est pas repartie. La peur du virus a eu pour effet de paralyser la population qui n'osait plus consommer. On voit aujourd'hui que la reprise économique est très forte, le retour à la consommation est particulièrement puissant.

Mais l'offre ne suit pas...
Oui. On parle de stagflation, comme dans les années 70 au cours desquelles l'activité économique et l'inflation ne marchaient pas de concert, mais un peu en sens inverse : plus d'inflation et moins de croissance. À l'heure actuelle, le problème est celui de l'offre. C'est en partie lié au fait que la demande augmente plus vite ailleurs. Prenons l’exemple de la Chine : la reprise de la demande ayant été particulièrement forte, la deuxième économie mondiale a absorbé une grande part des matières premières, ce qui a provoqué une importante pénurie en Europe. Il y a donc un choc d'inflation mais qui risque d'handicaper la croissance. C'est donc bien un retour à la stagflation. Je crois qu'il faut cependant garder à l'esprit une chose très importante : quid du virus ?


"Ce n'est pas parce que certains consommateurs chinois mangeaient des chauve-souris dans certains marchés qu'il faut parler d'un problème de globalisation."


Qui pourrait créer un nouveau phénomène de peur et regripper tout le système ?
Oui car ce ne sont pas les mesures qui tuent l'économie mais bel et bien le coronavirus. C'est la peur du virus qui déprime la demande. Maintenant, en Chine, d’autres éléments peuvent  handicaper sérieusement sa croissance, notamment la bulle immobilière ou la pénurie de certains types d'énergies. Mais comme on le sait pour le marché de l'énergie, l'offre et la demande répondent très peu à court terme. Ainsi, de petits déséquilibres peuvent sensiblement faire bouger les prix. Cela peut impliquer des chocs importants.

Selon la Banque de France, l'Europe est confrontée à un douloureux paradoxe : la crise financière de 2008 a commencé aux Etats-Unis et la crise Covid en Chine. Pourtant, à chaque fois, c'est l'Europe qui en a payé le plus lourd tribut : la Chine en a effectivement profité pour accroître ses parts de marché et aux Etats-Unis la perte de PIB a été deux fois plus faible que dans la zone Europe...
Il est vrai que la crise financière de 2008 a démarré aux Etats-Unis, qu'elle a contaminé l'Europe, notamment parce que certaines banques européennes avaient acheté des actifs américains ‘pourris’. Le commerce international s'est alors écroulé. Il faut noter que les banques européennes n'étaient pas en très bonne forme pour commencer. Elles avaient en réalité les mêmes problèmes  que les banques américaines car la réglementation n'était pas adéquate. L'Europe a ensuite connu un deuxième choc, celui de la crise des dettes souveraines, liée au défaut de conception de la zone euro. Cela a notamment été réglé, du moins en partie, avec l'union bancaire qui vise à ce que le secteur bancaire de la zone euro et de l'Union européenne soit plus stable et sûr.
En 2020, l'Europe a été beaucoup plus touchée que les Etats-Unis parce que le virus est d’abord arrivé en Italie. Toute une partie de l'Europe a donc été mal embarquée de façon très rapide. Aux Etats-Unis, même si Donald Trump a très mal géré les choses au niveau des mesures non pharmaceutiques, ils ont bien géré la politique de développement des vaccins. Si le coronavirus a fortement touché les Etats-Unis, et que cela va peser sur leur croissance, il n'en reste pas moins que l'Europe est plus fragile. Quant à la Chine, avec sa gestion autoritaire mais efficace de la pandémie, elle est repartie beaucoup plus vite.


"Pendant les douze premiers mois de la pandémie, la globalisation a plutôt aidé les différentes économies à amortir le choc."


On est donc dans une certaine forme de flou en Europe ?
Il y a effectivement pas mal d'incertitudes sur la croissance future. Disons que le virus est redoutable. Le variant delta est beaucoup plus contagieux que le virus initial ou même que le variant alpha. C'est donc compliqué de savoir comment gérer cette situation. La vaccination divise par dix le passage par la case hôpital et par trois la transmission, si on est infecté. D'un autre côté, comme on prend moins de précautions qu'avant, il y a quand même une abondante circulation du virus dans certains pays européens. Il y a parfois des personnes vaccinées qui atterrissent à l’hôpital, ce qui n'aide pas à convaincre les derniers sceptiques de la vaccination. Il y a aussi ce flou quant à la question de la troisième dose : qui vaccine-t-on ? Les plus âgés ? Tout le monde ? Il ne faut pas, je crois, être trop confiant sur l'évolution de la pandémie pendant le prochain semestre.

@Maxppp

Ce virus a-t-il déconstruit la mondialisation ?
La première remarque est qu'au début de l'épidémie, on a vu qu'il s'agissait d'une "épidémie de services" parce que c'est dans le secteur des services, le tertiaire, qu'on a le plus de contacts. En Chine, c'est d’ailleurs le secteur des biens qui a redémarré le premier et évidemment c'est aussi celui-là qui a fait tourner les exportations.  L'année 2020 a donc, il me semble, montré que la globalisation était robuste. Quand vous regardez ce qui manquait dans les magasins, excepté le papier toilettes et les masques, il n'y a pas eu de pénurie générale. Le commerce international a donc plutôt été stabilisateur. Et franchement, ce n'est pas parce que certains consommateurs chinois mangeaient des chauve-souris dans certains marchés qu'il faut parler d'un problème de globalisation. La globalisation a des effets négatifs, on est bien d'accord, en générant des inégalités. Il n'en reste pas moins vrai qu'elle a permis quand même à des pays pauvres de se développer. Pendant les douze premiers mois de la pandémie, la globalisation a plutôt aidé les différentes économies à amortir le choc.


"On vit dans un monde géopolitiquement compliqué et cela peut avoir des implications importantes sur les relations économiques."


Aujourd'hui, on voit quand même des ratés...
On en revient à la pénurie de certaines matières premières, à certains biens, comme les voitures, pour lesquels ça coince en effet.  On commence effectivement à voir des ratés du système de production actuel. Maintenant, ces ratés, il faut les voir en contre-factuel : est-ce que le monde se porterait beaucoup mieux sans globalisation ? Si la globalisation est potentiellement en danger, c'est beaucoup plus en raison des tensions géopolitiques actuelles que du coronavirus à proprement parler. Les tensions croissantes entre la Chine et les Etats-Unis, qui sont a priori très imbriquées au niveau du commerce, peuvent très clairement poser un problème. Quand on voit, par exemple, que toute une partie de l'iPhone d'Apple est produite en Chine, et que dans le même temps Huawei devient persona non grata aux Etats-Unis, on se demande jusqu'où ça pourra aller. Un autre exemple, l'application mobile de partage de vidéos et de réseau social TikTok, est développée par une entreprise chinoise : quand on voit les attitudes très différentes sur la question de la censure, on se demande quel est l'avenir de tous ces échanges. Prenez encore les semi-conducteurs. La plus importante entreprise de fabrication se trouve à Taiwan que la Chine survole militairement, ce qui a le don d'agacer les Etats-Unis.  On vit dans un monde géopolitiquement compliqué et cela peut avoir des implications importantes sur les relations économiques.

A vous écouter, ce n'est donc pas le coronavirus qui change tout...
Pas directement en effet. Il y a en réalité une grande volonté de beaucoup de consommateurs de revenir au ‘monde d'avant’. Mais on sous-estime la sévérité du virus. Pour le reste, il y a aussi toute la question de savoir jusqu’où la planète peut continuer à ‘supporter’ l'espèce humaine. Mais la question se posait déjà avant le coronavirus. Celui-ci a ralenti temporairement le système économique, ainsi que l’émission de gaz à effet de serre mais de manière très marginale, le problème n'est reste entier.


"Le système mondial actuel est trop inégalitaire et met en danger la planète."


Jeudi 26 août, le centre de vaccination de Caluire a pris ses quartiers dans l'ancien collège Lassagne, après avoir quitté le gymnase Lucien Lachaise. (Photo Hadrien Jame)

Comment refonder l'économie sur des bases plus durables et plus saines ?
Quand vous dites "plus saine et plus durable", j'ai l'impression qu'il y a quand même un consensus sur le diagnostic, c'est-à-dire que le système mondial actuel est trop inégalitaire et met en danger la planète. Mais, encore une fois, c’était vrai avant le coronavirus. Et ça l'est encore. Les gens qui, aujourd'hui, nient encore le problème sont une minorité. En revanche, il y a beaucoup moins de consensus sur la question de qui doit payer cette transition écologique : on n'a pas vraiment progressé sur la question. Pour le coronavirus, la technologie a permis de développer des vaccins très rapidement (le scandale par contre, c'est le peu de personnes dans les pays pauvres qui sont vaccinés, alors que pour les pays riches, produire ce vaccin ne coûte pas très cher). En revanche, la transition écologique va coûter beaucoup, beaucoup plus cher. Et les gouvernements n'osent pas dire aux citoyens qu’ils vont devoir payer la facture. La grande question est donc de savoir jusqu'où est-on prêt à mettre de l'argent sur la table.

Comment va-t-on traiter de la question de la dette publique ?
La dette publique a massivement augmenté avec le coronavirus mais les taux d'intérêt sont très bas, donc le service de la dette l’est  aussi. Faire des investissements, notamment pour la transition énergétique est par conséquent une bonne idée. Et tant pis si cela coute 20 %, voire plus, de PNB en termes d'augmentation de la dette. Cela peut être jouable sans croissance trop lente du PNB. Ceci étant dit, toutes autres choses égales par ailleurs, si on investit plus, il faut consommer moins et ce n'est pas sûr que tout le monde soit d'accord sur ce principe.

Comment on pense l'économie après Covid ?
D'abord, je crois qu'il y a de nombreux constats faits par les économistes qui étaient vrais avant le Covid et qui le sont aujourd'hui. Si vous prenez les travaux majeurs de Jean Tirole, Philippe Aghion ou Thomas Piketty, ce qu'ils disent est vrai : nous avons besoin d'une économie innovante, environnementalement et socialement soutenable, qui régule les monopoles, qui taxe équitablement et qui éduque et soigne convenablement les citoyens. L'élément supplémentaire introduit par la pandémie en termes de résilience, c'est le fait qu'on doive faire plus de risk management par rapport à ces virus, et aussi aux bactéries ultra-résistantes. En 2015, Bill Gates disait déjà que les  pandémies étaient un risque qu'on ne prenait pas assez en compte.

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