Xavier de La Selle, directeur du musée d'histoire de Lyon, est l'invité de 6 minutes chrono / Lyon Capitale.
Il y a les tableaux que l'on regarde, et ceux que l'on peut désormais habiter. Le musée d'histoire de Lyon - Gadagne, situé au cœur du Vieux-Lyon, franchit un cap dans la médiation culturelle en proposant une expérience numérique inédite : seize œuvres majeures de ses collections, capturées en résolution gigapixel par le photographe lyonnais Matias Antoniassi, sont désormais accessibles gratuitement sur son site.
Le principe est simple mais saisissant : les tableaux sont numérisés en ultra haute définition, ce qui permet de zoomer pratiquement à l'infini sans pixellisation. La technologie reste fluide et légère à charger, même sur un smartphone en 3G ou 4G, le système ne charge que la portion de l'image sur laquelle on souhaite zoomer. "On peut observer les moindres détails, aussi bien sur un petit écran de téléphone que sur un grand écran", explique Xavier de La Selle, le directeur du musée.
Lyon, du XVIe au XIXe siècle, sous la loupe
Toutes les œuvres numérisées parlent de Lyon. De La grande vue de Lyon gravée en 1625 par Simon Maupin aux scènes de rue animées de Joseph-Vézien Desombrages dans les années 1830, en passant par le passage de Napoléon III lors des inondations de 1856, c'est une iconographie lyonnaise sur trois siècles qui se déploie sous le regard du visiteur.
La technologie agit ici comme une super-loupe historique. Prenez Le Sac de Lyon par les calvinistes, un tableau du XVIe siècle bien connu du parcours permanent. En zoomant, on distingue des ventes d'objets, des personnes transportant des marchandises, des soldats et, dans le détail, des expressions, la position d'une main, des objets que l'œil nu ne perçoit pas lors d'une visite classique. Sur une procession du XIXe siècle représentant le pont Tilsit derrière le chevet de la cathédrale, de minuscules personnages invisibles à distance deviennent tout à coup lisibles : une bannière, des silhouettes, une scène entière surgit du fond du tableau.
Ces œuvres racontent aussi les profondes transformations de la ville. Un tableau du début du XIXe siècle montre la colline de Fourvière avec l'ancienne chapelle dédiée à la Vierge, aujourd'hui remplacée par la basilique. On y voit également à quel point la navigation sur la Saône structurait la vie lyonnaise, véritable boulevard sur lequel on circulait, transportait des marchandises et traversait la ville en bateau, bien avant les grandes mutations liées à la révolution industrielle.
Un outil pour les chercheurs, les restaurateurs, et le grand public
Derrière l'émerveillement du visiteur se cachent des enjeux scientifiques. La captation en ultra haute définition, pilotée au sein de Gadagne par Michaël Douvégheant, responsable des collections photographiques, constitue aussi un outil de conservation numérique : chaque craquelure, chaque trace de pinceau est documentée avec une précision inégalée. "On peut observer les traces de pinceau, repérer des repeints, des accidents survenus au fil du temps. On est face à une matière, à des couches de peinture, à une histoire matérielle des œuvres", souligne Xavier de La Selle. Les restaurateurs peuvent ainsi travailler à distance sur des détails qui nécessiteraient autrement une loupe devant l'original.
Pour les chercheurs, enseignants et étudiants, c'est également un outil pédagogique précieux. Et pour les personnes à mobilité réduite ou vivant loin de Lyon, c'est une porte d'entrée vers des collections jusque-là difficilement accessibles, d'autant qu'une partie des œuvres numérisées est habituellement conservée en réserve, hors des regards. "Ces œuvres ne sont donc visibles par personne en temps normal. Aujourd'hui, elles peuvent l'être sous cette forme numérique."
Gadagne n'invente pas la tendance : à Lyon, c'est le musée des Beaux-Arts qui l'a initiée dès 2013, pionnier en France, avec aujourd'hui plus de 50 tableaux disponibles en accès libre, de Rembrandt à De Staël. Matias Antoniassi lui-même avait participé à ces premières campagnes de numérisation. Ce que Gadagne apporte, c'est un angle radicalement différent et cohérent : toutes les œuvres parlent de la même ville, constituant ainsi un véritable atlas visuel de Lyon à travers les siècles.
Reste une limite que les spécialistes du numérique patrimonial soulignent régulièrement : les images gigapixel sont réservées à la seule consultation, sans possibilité de téléchargement ni de réutilisation. Un Lyon que l'on peut scruter dans ses moindres détails, mais qu'on ne peut pas encore emporter avec soi.
Les seize tableaux sont accessibles gratuitement sur gadagne.fr. D'autres œuvres viendront enrichir la collection dans les années à venir.
Lire aussi : Le Musée d'histoire de Lyon passe à l'ère du gigapixel
La retranscription intégrale de l'entretien avec Xavier de La Selle
Bonjour à tous et bienvenue dans ce nouveau rendez-vous de 6 minutes chrono. Nous accueillons aujourd’hui Xavier de La Selle, directeur du musée d’histoire de Lyon. Le musée d’histoire de Lyon - Gadagne vient de mettre en ligne 16 tableaux en ultra haute définition, en gigapixels. En quoi consiste exactement l’expérience que vous proposez ? Qu’est-ce que l’on peut voir que l’on ne voyait pas à l’œil nu au musée ?
Ce sont des tableaux numérisés en ultra haute définition. Cela signifie que l’on peut zoomer pratiquement à l’infini sans pixellisation. C’est une technologie qui reste fluide et légère à charger. Même sur un smartphone, en 3G, 4G ou 5G, cela fonctionne très bien. Le système charge uniquement la partie de l’image sur laquelle on souhaite zoomer. Cela permet d’observer les moindres détails, aussi bien sur un petit écran de téléphone que sur un grand écran.
Par exemple, quels détails vous ont personnellement marqué lors de ces numérisations, sur des tableaux devant lesquels vous passiez peut-être régulièrement sans les remarquer ?
Je pense notamment à un tableau du XVIe siècle représentant une scène de la ville de Lyon : Le sac de la ville de Lyon par le baron des Adrets. C’est une œuvre très connue du parcours permanent du musée. On y découvre une multitude de petits détails et de scènes : des ventes d’objets, des personnes transportant des marchandises, des soldats. En zoomant, on distingue des expressions, la position d’une main, ou encore des objets dans le détail.
Il y a aussi une procession représentée sur un tableau du XIXe siècle. On y voit le pont Tilsit, derrière le chevet de la cathédrale. On distingue alors de très petits personnages invisibles à l’œil nu lorsque l’on regarde le tableau dans son ensemble. Dans le détail, on aperçoit des personnages, une bannière, et de multiples centres d’intérêt.
Justement, ces tableaux représentent Lyon du XVIe au XIXe siècle. Que nous disent-ils de la ville de l’époque et, en creux, de celle d’aujourd’hui ?
On observe de profondes transformations. Certaines choses demeurent, mais beaucoup ont changé. Je prends un exemple : un tableau du début du XIXe siècle montrant la colline de Fourvière avec l’ancienne chapelle dédiée à la Vierge, aujourd’hui remplacée par la basilique de Fourvière. Il est frappant de voir la ville avant la construction de ces monuments emblématiques.
On voit également à quel point la navigation sur la Saône était importante.
Bien plus qu’aujourd’hui, effectivement.
La Saône était une véritable artère de la ville, un boulevard sur lequel on circulait, naviguait, transportait des marchandises. On la traversait aussi en bateau. Ces tableaux montrent un Lyon d’une autre époque, avant les grandes transformations liées à la révolution industrielle.
Ces 16 œuvres, pour le moment, sont numérisées et accessibles gratuitement en ligne. Les personnes à mobilité réduite ou celles qui vivent loin de Lyon peuvent les découvrir sur leur téléphone. Un musée en ligne peut-il toucher des publics qu’un musée physique n’atteint pas ? Et cela ne risque-t-il pas de détourner une partie du public des visites sur place ?
C’est difficile à dire, mais je pense que les publics vont se cumuler. Certaines personnes auront vu un tableau au musée et prendront plaisir à le redécouvrir, cette fois dans ses moindres détails. D’autres visitent le musée sans tout voir, car une partie de ces tableaux est conservée dans les réserves et n’est pas exposée en permanence.
Ces œuvres ne sont donc habituellement visibles par personne. Aujourd’hui, elles peuvent l’être sous cette forme numérique. Comme vous le disiez, cela permet aussi à des personnes qui ne peuvent pas se déplacer d’y avoir accès. Et puisque cela est disponible sur internet, le monde entier peut consulter ces tableaux.
Au-delà de la prouesse technique du zoom très détaillé, l’un des objectifs principaux est de rendre accessibles une partie importante des œuvres. Comme vous l’avez indiqué, d’autres seront ajoutées à l’avenir, notamment celles qui ne sont pas exposées au public, puisque, comme dans la plupart des musées…
…la plus grande partie des collections n’est pas exposée, en réalité. Il y a aussi un autre enjeu important : ce travail numérique va changer le travail des restaurateurs de tableaux.
Oui, car nous parlions des détails historiques, mais il y a aussi le détail de la peinture elle-même. Il s’agit principalement de peintures, avec également une gravure. L’essentiel est constitué de toiles peintes.
On peut observer les traces de pinceau, repérer des repeints, ou encore des accidents survenus au fil du temps. Il ne s’agit pas d’images statiques ni de simples photographies récentes : on est face à une matière, à des couches de peinture, à une histoire matérielle des œuvres.
Les restaurateurs et restauratrices peuvent donc s’y intéresser, tout comme les responsables des collections du musée, qui découvrent parfois des éléments qu’ils n’auraient pas remarqués autrement. Certains détails pourraient être visibles à l’œil nu avec une loupe devant l’œuvre originale, mais ici il existe un véritable intérêt professionnel et technique.
Cette numérisation gratuite en ligne permet donc aussi un accès plus large à la culture, puisque la culture doit être accessible à tous.
Oui, c’est finalement la responsabilité première d’un musée : rendre ses œuvres accessibles.
Vous pouvez en tout cas découvrir ces 16 tableaux en ultra haute définition sur le site gadagne.fr. D’autres œuvres viendront enrichir cette collection au fil des années. Merci, Xavier de La Selle, d’être venu nous présenter cette numérisation ultra haute définition de certaines toiles du musée d’histoire de Lyon. Quant à moi, je vous dis à très bientôt. Au revoir.
