Dans une unité psychiatrique lyonnaise © Tim Douet
Dans une unité psychiatrique lyonnaise du Vinatier © Tim Douet

"La crise du Covid-19 a nettement impacté la population française", Michel Debout, psychiatre

A l'occasion de la parution d'une enquête de la fondation Jean-Jaurès, réalisée par l'Ifop, le professeur de médecine légale et expert judiciaire près la cour d'appel de Lyon Michel Debout alerte sur les conséquences psychologiques de la crise liée au Covid-19.

La fondation Jean-Jaurès vient de publier une enquête sur la santé mentale des habitants de six pays européens, dont la France, réalisée par l'Ifop.

Parmi les chiffres marquants de l'étude, 40% des Français se sentent plus déprimés depuis l'arrivée du Covid-19. Autre fait frappant : 62% des 18-24 ans déclarent avoir eu des pensées suicidaires depuis septembre 2021, contre 34% dans la population totale.

Michel Debout, professeur de médecine, psychiatre et spécialiste du suicide, alerte sur l'augmentation du risque suicidaire en France et l'inaction des pouvoirs publics. Il répond aux questions de Lyon Capitale.

Michel Debout, professeur de médecine légale et expert près la cour d'appel de Lyon
Michel Debout, professeur de médecine légale et expert près la cour d'appel de Lyon

Lyon Capitale. Pourquoi la France est-elle l'un des pays européens où la mortalité par suicide est la plus importante ? 

Michel Debout. C'est une observation très ancienne. Depuis 40-50 ans, on sait que la France est dans la mauvaise fourchette des pays européens en ce qui concerne le taux de mortalité. 

Pendant très longtemps, la mortalité par suicide a été cachée en France, comme dans les pays d’obédience catholique (Italie, France, Espagne), alors que ça l’était moins dans les pays d’Europe du Nord. La religion catholique a eu pendant longtemps une attitude très critique par rapport à la mort par suicide. Elle refusait d’enterrer les corps avec des obsèques religieuses. La conséquence, c’est qu’on en parlait pas. Lorsque quelqu’un décédait par suicide, on le cachait.

On ne pouvait pas avoir un regard objectif sur cette réalité humaine qu’est le suicide. Pendant des années, on n’a pas pratiqué de prévention du suicide parce qu’on ne voulait pas regarder le phénomène en face. On ne voulait pas en faire un problème de santé mais uniquement un problème de morale. Comme on n’a pas fait de prévention, la mortalité par suicide est plus élevée en France que dans un certain nombre de pays d’Europe du Nord. 


"Nous n'avons pas un rapport au suicide qui a été un rapport de santé publique, mais un rapport de morale et d'interdit religieux."

Michel Debout, professeur de médecine


L'étude met en évidence un décalage entre la prévalence des pensées suicidaires, moins élevée en France que dans d'autres pays, et le risque de passage à l'acte, l'un des plus élevé d'Europe. Comment l'expliquer ? 

La prévention du suicide, ce n'est pas prévenir les pensées suicidaires, mais c'est prévenir le risque de passer à l'acte, ce qui entraîne soit des morts par suicide soit des tentatives de suicide. Ces dernières sont heureusement bien plus fréquentes que la mort par suicide. A la louche, il y a 10 tentatives de suicide pour une mort par suicide.

Mais, même s'il laisse la personne vivre, ce passage à l'acte n'en est pas moins un acte grave. Il y a souvent des soins, une hospitalisation. Cela a aussi des conséquences sur l'avenir du sujet. C'est un événement traumatique pour l'ensemble de la famille. C'est pour ça qu'il faut absolument prévenir le suicide ; ce qu'on ne fait pas en France. Nous n'avons pas un rapport au suicide qui a été un rapport de santé publique, mais un rapport de morale et d'interdit religieux.

D'après l'étude, 40% des Français se sentent plus déprimés depuis l'arrivée du Covid-19. Quel a été l'impact de cette crise sur la santé mentale de la population ? 

La crise du Covid-19 a nettement impacté la population française. La crise sanitaire a d'abord provoqué de l'inquiétude et de l'angoisse. Pendant une période, tous les soirs, le directeur général de la santé ou le ministre de la Santé lui-même donnaient depuis la veille le nombre de morts et de contaminés. On était dans un climat très anxiogène.


"Les crises économiques et sociales se traduisent par une aggravation du risque suicidaire"


A quoi s'est ajoutée la crise économique. L'activité de tous les pays a été à l'arrêt pendant plusieurs mois. Des usines, des commerces, des lieux de travail ont fermé. Or, on sait depuis plus d'un siècle que les crises économiques et sociales se traduisent par une aggravation du risque suicidaire. Normalement, une population doit se projeter dans l'avenir, là, c'était tout le contraire.

Je disais aux pouvoirs publics qu'il fallait qu'ils se préoccupent de ce risque suicidaire qui allait s'aggraver. Les pouvoirs publics n'ont rien fait. Du mois de mai 2020 à la fin du mois de novembre, le ministre de la Santé n'a pas parlé une seule fois de la santé psychique des Français.

Y a-t-il des catégories de Français qui ont été plus touchées que d'autres ? 

Dans l'étude, nous attirons l'attention sur deux catégories de population. D'abord, la jeunesse, qui est particulièrement concernée par cette crise psychique liée au Covid-19. Il y un risque spécifique pour les jeunes, qui peut se comprendre de plusieurs façons. La jeunesse a dû comme les autres se confiner. Mais la jeunesse a besoin d’avoir des lieux de rencontre. Les jeunes ont besoin des jeunes, c’est un besoin presque viscéral.


"Le taux de passage à l'acte suicidaire a été particulièrement élevé chez les jeunes"


Pendant les périodes de confinement, non seulement ils ne pouvaient plus se retrouver mais, en plus, ils devaient s’isoler. Il y a parfois des étudiants qui vivaient loin de leur famille et qui ont dû s’isoler pendant de longues semaines tout seuls dans une chambre d’étudiant ou dans un espace réduit, sans parfois avoir des moyens financiers importants. Ce contexte de vie a été très négatif pour cette jeunesse. Le taux de passage à l’acte suicidaire a été particulièrement élevé chez les jeunes. 

Dans une unité psychiatrique lyonnaise © Tim Douet
Dans une unité psychiatrique lyonnaise du Vinatier © Tim Douet

Comment lutter contre cet état de fait ? 

Je plaide depuis longtemps pour deux choses. Il faudrait d’une part qu’on réorganise des centres de santé étudiants. Il y a 50 ans, j’ai animé un centre de santé à Lyon, qui a été fermé dans les années 1980. J’avais à l’époque dénoncé la fermeture de ce centre de santé. On avait apporté beaucoup de réponses aux questions de santé des étudiants. Je crois qu’il n’en existe plus qu’un en France, à Paris. Dans beaucoup de villes de facultés, il n’y a pas de centres de santé pour les étudiants.

La deuxième réponse est de rompre l’isolement et les conditions de vie précaires des étudiants. Il y a encore trop d’étudiants qui ont des conditions de vie très précaires : ils n’ont pas de bourse ou ont du mal à l’avoir, les parents peuvent être défaillants, ils ne trouvent pas de petits boulots qui complètent leurs moyens de vivre. Cette partie de la population est démunie, parfois sans soutien, et finit par se désespérer. 

Il faut en plus considérer le taux d’échec dans les études. Maintenant, le bac est obtenu par 90% des jeunes, ce qui veut dire que 90% des jeunes peuvent se retrouver dans l'enseignement supérieur. Malheureusement, tous ne pourront pas réussir le même niveau d’études. Beaucoup vont être confrontés à un échec, et donc à un sentiment de ne pas être à la hauteur. Ils perdront confiance en eux, ils perdront confiance dans les autres, et là, le risque suicidaire sera important. 


"Il y a davantage de pensées suicidaires chez les salariés qui connaissent des situations toxiques au travail"


Et la deuxième catégorie de Français particulièrement touchés par le Covid-19 ?

Ce sont les salariés qui connaissent des situations toxiques au travail : harcèlement moral ou sexuel, épuisement professionnel, situations de sur-stress… Dans ces situations, il y a davantage de pensées suicidaires. Surtout, il y a plus de risques de passage à l’acte suicidaire. Il faut absolument qu’on mène une politique volontariste de prévention des risques psycho-sociaux au travail. 

Je demande depuis 20 ans que les conséquences psychologiques du harcèlement moral ou sexuel au travail, de l’épuisement professionnel, soient reconnues en maladie professionnelle. Tant qu’elles ne le sont pas, il n'y a pas de mesures de prévention dans l’entreprise. Il n’y a pas de procédure d’alerte pour dire que des salariés sont en risque psycho-social dans une entreprise.

Quelles sont les politiques de santé publique en vigueur en France et comment les améliorer ? 

Depuis un an et demi, un numéro d’appel national a été mis en place. Avant, il y avait des numéros d’appel non nationaux, qui étaient souvent associatifs. SOS Amitiés est la première association qui, dans les années 1960, avait développé un numéro de téléphone. On pouvait les appeler lorsqu’on était en détresse.


"On fait exactement le contraire de ce qu'il faudrait faire"


Des moyens financiers importants ont été accordés à la mise en place de ce numéro d'appel national. Que vous habitiez à Brest, à Marseille ou au centre de l’Auvergne, vous utilisez le même numéro et vous tombez sur un même répondant, qui peut se trouver à des centaines de kilomètres de votre lieu de domicile. Un Breton va parler à un Marseillais, et vice-versa.

Ces personnes ont certes besoin d’une écoute téléphonique mais elles ont d’abord besoin d’une écoute en face-à-face. L’image ne vaut pas la personne. Certes, l’image voire simplement le son de la voix peut être utile. Je ne dis pas que c’est inutile. Je dis simplement que si ce n’est pas complété par la possibilité d'une rencontre territorialisée, ce numéro d’appel est largement insuffisant. 

Avec les mêmes moyens financiers, il faut donc créer des lieux de rencontre. Il faut que les gens qui habitent Lyon puissent trouver sur Lyon un espace d’écoute. Il y a un peu plus de 20 ans, nous avons créé un lieu d’écoute à Saint-Etienne : Loire prévention suicide. Pendant des années, on a reçu des personnes en souffrance, des familles qui avaient connu la mort d’un proche par suicide. Il y a six mois, l’Agence régionale de santé a décidé de supprimer les subventions qu’ils donnaient à l’association. On a dû arrêter cette activité.

On fait exactement le contraire de ce qu’il faudrait faire. Pourquoi pas un numéro national, même si à mon avis il coûte cher, mais dès lors qu’il complète et non pas qu’il remplace toutes les actions de terrain et de proximité.  

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