Daniel B. © Tim Douet
© Tim Douet

Daniel B., survivant d’un attentat-suicide en Afghanistan

À l’heure où l’armée française compte ses morts au Mali, le brigadier-chef lyonnais Daniel B. témoigne de son expérience en Afghanistan, où il fut victime en 2012 d’un attentat-suicide. (Article paru dans Lyon Capitale-le mensuel n°721, avril 2013)

C’est dans la discrétion que s’effectue le retrait des troupes d’Afghanistan depuis 2011. Fin d’une guerre sans victoire, après dix ans d’opération. 88 soldats français ont perdu la vie dans ce conflit qui a profondément marqué les militaires qui y ont participé. Le brigadier-chef de l’unité lyonnaise d’actions civilo-militaires Daniel B. n’y aura passé que deux mois. Sa mission est interrompue le 9 juin 2012 par un attentat-suicide. Il est grièvement blessé, et quatre de ses collègues trouvent la mort. Daniel explique ici son engagement, un choix de vie qu’il ne regrette pas, malgré le traumatisme physique et psychologique qu’il a subi.

Daniel B. © Tim Douet ()

© Tim Douet

Lyon Capitale : Le 9 juin 2012, vous avez survécu à un attentat, dans la vallée de la Kapisa. Pouvez-vous raconter le déroulement de cette journée ?

Daniel B : Un suicide bomber, un jeune Afghan, s’est fait sauter à côté de nous. Il a fait six morts : quatre soldats français et, il est important de le rappeler, deux interprètes afghans qui travaillaient avec nous.

Il devait être 8 ou 9 heures du matin. On était une centaine de militaires, pour réaliser cette opération de sécurisation, à proximité d’un village. On avait 30 à 40 véhicules, à côté de la route. Tout ça, c’est le quotidien. Et alors je me propose de prendre en premier le poste en tourelle [poste en hauteur du véhicule blindé, derrière la mitrailleuse, NdlR]. Et de là, en surveillant la route, je vois un gars marcher. Jeune. Tout maigre. Puis je remarque qu’il est étrangement gros au niveau de la taille. Mon cerveau comprend.

Il y a un flash. Un énorme bruit de ferraille. Je tombe à l’intérieur du véhicule blindé sur lequel j’étais posté. À partir de là, je n’entends plus rien à part un bip aigu en continu, car mes oreilles ont explosé, mes tympans sont pétés. Je sors par l’arrière. Je saignais de la tête, sur moi, alors j’enlève mon casque et je vois un trou dedans. J’ai fait une hémorragie cérébrale, un éclat a traversé mon crâne. Je vois mon collègue Geoffrey, vivant, alors je le traîne sur une quinzaine de mètres pour l’éloigner. Ça m’a cassé le tendon droit, car il devait peser plus de 120 kilos avec le matériel. Il a souffert de fractures à la jambe, au bras, à la mâchoire, et a eu le doigt sectionné.

Voilà. Ensuite, la bulle de sécurité a été créée. Les autres m’ont demandé qui étaient les morts. J’ai regardé, j’ai indiqué le nom des quatre collègues que je voyais. L’hélicoptère est arrivé et j’ai rejoint l’hôpital de Kaboul. On m’a endormi. Le lendemain, le ministre de la Défense et le chef d’état-major des armées sont venus en Afghanistan suite à l’attentat. Le surlendemain, j’ai été rapatrié à Paris par l’avion du ministre. J’ai passé une semaine au Val-de-Grâce, et j’ai pu rentrer chez moi à Saint-Symphorien-d’Ozon.

Carpe diem

Comment cet attentat a-t-il changé votre état d’esprit au retour ?

J’étais pleinement heureux, heureux de vivre. On relativise tout, on vit le “carpe diem” de manière surmultipliée. Après ça, je me suis dit que tout dans la vie, tout ce qui arrive, les détails, les soucis, c’est rien, c’est rien. Vraiment. On se dit : On n’est pas bien, là ? On est dans l’un des pays au monde les plus civilisés, on a tout ce qu’on veut. On peut boire un verre, fumer une cigarette, prendre la voiture et partir où on veut. Et vivre, voilà. On a de la chance, c’est clair.

Comment avez-vous été suivi psychologiquement après ce traumatisme ?

J’ai pris un rendez-vous avec un psychiatre qui travaille à l’hôpital militaire. On peut être réfractaire aux psychologues ou aux psychiatres, mais là j’ai demandé à en consulter un. Je me suis dit que c’était nécessaire, après avoir vécu une chose pareille. Et il m’a ouvert des perspectives. Je voyais à 30 degrés et lui il m’a ouvert les idées à 180 degrés. Il m’a posé les petites questions, les petits trucs, pour voir si j’étais bien. Car il faut faire attention, il y a la fameuse période du syndrome post-traumatique. C’est le truc qui t’arrive après un événement pareil. Ça peut arriver à un militaire ou à n’importe qui, dès lors qu’il y a un choc. Le psychologue m’a dit que j’étais en période de latence. Ça peut durer deux jours, deux mois, deux ans, vingt ans. Je suis dans cette période-là.

Combien de temps l’avez-vous consulté ?

Je l’ai vu deux mois, à peu près. Puis il m’a dit : “C’est bon, vous avez les pieds sur terre, ça a l’air d’aller. Il n’y a plus d’intérêt à ce que je vous voie. Mais si vous avez besoin de me voir, vous m’appelez, pas de souci.”

Comment votre femme et vos trois enfants ont-ils vécu ce qui s’est passé ?

Ma famille y était préparée. Pourtant, il a été difficile de traverser cette période. Comme pour les accidents de voiture, ou le cancer, on pense toujours que ça n’arrive qu’aux autres. Là, c’était pareil. Mais on en avait parlé avant. Le stress est terrible pour les familles, surtout quand elles apprennent les premières informations par la télévision. C’est comme ça que ma famille a su qu’il y avait des morts, puis l’armée leur a téléphoné pour annoncer que j’étais blessé. Mais “blessé”, ça ne veut rien dire. Ma femme s’est demandé : “Blessé comment ? A-t-il perdu un peu de sang, ou a-t-il perdu un bras ?”

Étiez-vous préparé à l’éventualité de mourir en mission ?

Quand on part pour des interventions comme celle-ci, on y est préparé pendant six mois, autant physiquement que psychologiquement. On discute beaucoup avec ceux qui l’ont déjà fait. On parle aussi à des référents psychologues. On n’oublie pas qu’on risque notre vie. On se prépare à l’éventualité de mourir à travers des trucs tout bêtes aussi, comme les assurances-vie.

“Tous les soirs, tous les matins, je revis la scène”

Daniel B. Afghanistan ()

Lyon Capitale : Aujourd’hui, le 9 juin est-il un souvenir omniprésent ?

Daniel B : Tous les soirs, je revis la scène, tous les matins, quand je me lève, je revis la scène. Ça passe en boucle. Je regarde sans regarder. Donc maintenant je vis avec. Non pas que ça ne me fasse plus rien, mais voilà, je vis avec. Je vois le gars arriver, qui se fait sauter, boum. Mon évacuation. Après, tout est en accéléré. Mais jusqu’à l’arrivée de l’hélicoptère, oui, je revis la scène. En dix secondes.

Comment supporte-t-on le deuil de collègues, dans des circonstances si violentes ?

Dans l’armée, les relations qu’on avait étaient d’abord professionnelles. Mais, quand on vit vingt-quatre heures sur vingt-quatre ensemble, on développe forcément une relation de frères d’armes. L’un d’eux n’était en Afghanistan que depuis quatre jours, c’était mon chef. Mais je travaillais déjà avec lui depuis un an. Ça fait bizarre de les perdre. Mes trois autres collègues qui sont décédés travaillaient avec moi depuis deux mois. Des affinités s’étaient créées. Frères d’armes, c’est le mot. Je pense souvent à eux, à travers un détail, un truc. Je me dis : “Ah oui ! Lui, ça l’aurait fait rire.” Ça arrive tous les jours. Mais ce n’est pas de la déprime, ils sont toujours là, pour moi. Ils sont présents. Comme une étoile, quoi. Moi, j’en ai six.

Avez-vous des contacts avec leurs familles ?

Je suis en contact avec la plupart des familles. On discute de tout, de rien, on ressasse les bons souvenirs. Il faut toujours garder ce contact. Je suis la dernière personne à les avoir vus vivants. Je sais qu’ils ont ce besoin d’en parler. Ça ne me dérange pas du tout. D’autant plus que je suis moi aussi encore en phase où j’ai besoin de parler. Bientôt, cette phase se terminera et je pense qu’alors je n’aborderai plus ce sujet aussi souvent. L’année vient de se finir, j’ai d’autres objectifs, je viens de récupérer physiquement, je suis de nouveau apte depuis janvier. La page est tournée. Le temps aura passé. Les gens vont oublier et se diront : “Le 9 juin ? Ah oui, ça remonte à loin.” Ils seront moins curieux.

En tant que rescapé, avez-vous eu le sentiment classique de la “culpabilité du survivant” ?

On est deux survivants, alors je ne l’ai pas. J’y ai réfléchi, et je pense que si j’avais été le seul survivant j’aurais peut-être culpabilisé. J’en ai parlé à mon psychiatre, qui m’a dit que c’est un raisonnement logique. Geoffrey, qui a survécu également, est de mon avis. Comme on est deux, étrangement, on a échappé à ce sentiment de culpabilité.

A-t-on désormais davantage d’informations à propos du kamikaze ?

Oui, mais c’est classifié. C’était un gamin de 17 ans, c’est tout ce que je peux dire. Et il avait sur lui une dizaine de kilos d’explosifs. Il devait être conditionné, préparé depuis plusieurs mois. Il attendait l’occasion. Il l’a trouvée. Boum.

Vous souvenez-vous précisément de lui ?

Oh oui, comment il était habillé, sa tête, tout. Il y a des choses qui restent. Des habits aux claquettes, je le vois encore.

“L’armée, c’est une passion”

Daniel B. Afrique ()

Lyon Capitale : En opération, les actions civilo-militaires demandent-elles des compétences particulières ?

Daniel B. : Il faut aimer le contact avec la population. Mon métier m’a permis de rencontrer des gens que je n’aurais jamais rencontrés sinon. C’est humainement très enrichissant. L’Afrique, par exemple, est une région du monde qui me passionne. Là-bas, la simplicité des gens m’a vraiment impressionné. Ils n’ont pas grand-chose, mais ils sont prêts à tout donner.

Quand avez-vous repris le travail ?

Depuis septembre. C’est moi qui ai demandé à retravailler. Je n’en pouvais plus, vous voyez, de rester chez moi, à tourner en rond. Je suis allé voir mon chef, je lui ai demandé de reprendre, il m’a dit non, et le lendemain j’étais au boulot quand même. C’était important.

Vous n’avez jamais pensé à tout arrêter ?

Non... Non, non !

Les événements ont-ils changé la vision que vous aviez de votre métier ?

Non. Je me suis engagé dans l’armée par vocation, toute ma famille le sait. C’est une passion. Je ne suis pas à l’armée pour l’argent. Avant, je travaillais dans le milieu civil et je gagnais davantage. L’armée est un état d’esprit, il faut être dedans pour le comprendre. Si je n’avais pas fait mon service militaire, je ne me serais jamais engagé : j’avais les cheveux jusque là (il montre son épaule), j’étais étudiant en fac d’histoire. Je disais : “Quoi, l’armée ? Mais qu’est-ce que c’est que ça ?” C’est un métier à part. C’est un monde à part.

Êtes-vous désormais officiellement apte à repartir pour une éventuelle mission ?

Oui.

Que ressentiriez-vous si ça arrivait ?

Je pars. C’est mon métier. Si je n’ai plus envie de partir, je n’ai plus qu’à changer de travail. Mes collègues qui sont décédés, eux, feraient comme moi. J’ai comme une dette envers eux et moi-même. Quand on a une mission, on la commence et surtout on la finit. Et là, je n’ai pas pu la finir. La boucle n’est pas bouclée. Mais je serai encore plus vigilant, sûrement. Quand on saute d’un plongeoir et qu’on fait un plat, il y a forcément l’appréhension de re-sauter.

Vous semblez même avoir envie de repartir...

Mais bien sûr ! Bien sûr. C’est mon métier. C’est le fondement même de mon travail, surtout dans ma spécialité de contact à la population [Groupement interarmées des actions civilo-militaires]. Sinon, on exercerait un boulot standard ! Partir dans d’autres pays, découvrir d’autres cultures, je le fais depuis quatorze ans, et je ne suis pas prêt à arrêter. Il me reste encore cinq ans. En cinq ans, j’aurai fait le tour de la question. Après, je passerai peut-être à autre chose. Il n’y a pas que l’armée dans la vie.

Aimeriez-vous vous reconvertir, et dans quel domaine ?

Je parle plusieurs langues, pourquoi pas le tourisme ou les langues, la communication, ou même ouvrir une boîte avec ma femme. On verra.

Les actions civilo-militaires, spécialité lyonnaise

Trois soldats français s’entretiennent, grâce à un interprète, avec le chef d’un village afghan. Sur l’épaule de ces soldats, le badge “section environnement opérationnel”. Leur mission est d’être au contact des populations locales pour évaluer les besoins, et aider à l’aboutissement d’un projet. Souvent, il s’agit d’un puits, d’un pont, de la réhabilitation d’une école ou encore des soins vétérinaires. Les soldats prennent ensuite rendez-vous avec des entreprises locales, dont ils financeront les travaux. Pendant plusieurs mois, ils retourneront régulièrement au village, pour suivre l’évolution du chantier.

Obtenir l’assentiment des populations

Ces soldats sont lyonnais. Ils appartiennent au Groupement interarmées des actions civilo-militaires (GIACM), basé au quartier Général-Frère, sur les quais du Rhône. C’est la seule unité des armées françaises spécialisée dans la mise en œuvre de la coopération civilo-militaire. Pourtant, la mission de ces soldats n’est pas seulement humanitaire. En réalité, elle consiste à faire admettre aux populations l’action militaire française. Ils doivent nouer des contacts avec les élites et les décideurs locaux et obtenir l’assentiment des habitants, pour que l’armée effectue ses actions dans un environnement moins hostile. En prenant le pouls de la population, leur rôle n’est parfois pas éloigné de celui du renseignement. De par leur fonction de capteurs d’informations, les soldats du GIACM sont habilités secret-défense.
Depuis le 1er juillet 2012, le GIACM et le GI-OMI (Groupement interarmées des opérations militaires d’influence) ont été regroupés. Ils forment désormais le CIAE, Centre interarmées des actions sur l’environnement, qui compte 156 hommes, toujours basé à Lyon.

“Un autre moyen d’arriver aux fins militaires”

Ces hommes sont placés sous le commandement du colonel Renaud Ancelin. “On est là pour que tout se passe bien avec les populations, explique-t-il. Le rôle du CIAE est de faciliter le déroulement des actions françaises, en apportant un soutien. C’est un autre moyen d’arriver aux fins militaires.” Actuellement, des soldats du CIAE sont engagés aux quatre coins du monde : au Mali, au Liban, en Jordanie et à Haïti. Avant chaque départ en opération extérieure, ils suivent un mois de formation en interne. Au programme, des mises en situation et divers cours sur la politique du pays, ses ethnies, sa langue, sa religion... “Ils doivent faire preuve d’ouverture d’esprit, commente le colonel Ancelin. Il est important pour les soldats du CIAE d’avoir des facilités de contact pour cerner rapidement les problèmes des gens.”

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