Bernard Tapie devrait être présenté à un juge ce mercredi, à l'issue de deux jours de garde à vue dans l'affaire de l'arbitrage controversé du litige qui l'opposait au Crédit Lyonnais. Les parties civiles – État et CDR – comptent demander la saisie de ses biens.
Un yacht à 40 millions d’euros, des hôtels particuliers à Paris et à Neuilly, une villa sur les hauteurs de Saint-Tropez (achetée 47 millions d’euros l’année dernière), un jet privé, le patrimoine de Bernard Tapie est pour le moins gigantesque. C’est que, depuis l'arbitrage de son litige avec le Crédit Lyonnais, qui, en juillet 2008, lui a permis de toucher le pactole, l’homme a dépensé, avec force publicité et non sans une soif de revanche parfaitement assumée… et sans que l’on sache, à ce jour, quelle somme il avait réellement investie au départ dans l’entreprise Adidas – certains banquiers considérant même qu’ils avaient en réalité fait du portage sur ordre politique, en l’occurrence de François Mitterrand.
Placé en garde à vue depuis lundi matin dans l'enquête sur cet arbitrage, Bernard Tapie pourrait être mis en examen ce mercredi. L’État et le CDR, parties civiles dans cette affaire, ont par ailleurs demandé aux juges des mesures conservatoires "en vue de sécuriser l'indemnisation de leur préjudice". Ce qui signifie que les biens de Bernard Tapie pourraient être mis sous séquestre à la Caisse des dépôts et consignations, le temps qu'une décision définitive soit prise sur la validité de l’arbitrage.
“Rien à foutre”
Dans cette affaire, où plus personne ne conteste sérieusement que l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy, ami de M. Tapie, était au moins partie prenante dans la décision de recourir à l’arbitrage, il s’agit désormais pour la justice de définir les contours de l’escroquerie présumée et de la "bande organisée". Où commençait-elle, où finissait-elle, quelles furent les éventuelles contreparties ? Pas sûr que les magistrats se contentent des réponses dont Bernard Tapie a le secret, lui qui, après avoir écrit dans un livre offert à l’arbitre M. Estoup "Votre soutien a changé le cours de mon destin", a fait savoir publiquement qu’il n’avait "rien à foutre" de son rendez-vous avec la police.
Il faut enfin rappeler que M. Tapie possède depuis quelques mois 50 % du groupe Hersant Média, qui édite notamment La Provence, Nice-matin et Var-matin. Or, les mesures confiscatoires conjointement évoquées par l’État et le CDR concerneraient principalement les actions de ce groupe de presse, lesquelles font partie des rares biens encore possédés par M. Tapie en France, les actions de GBT (Groupe Bernard Tapie), valorisées par l’homme d’affaires à hauteur de 215 millions d’euros, ayant été transférées à une holding belge.
“Un traitement journalistique à charge”
D’ores et déjà, les équipes Hersant et les équipes Tapie ne s’adressent plus la parole, les seconds accusant les premiers de leur avoir dissimulé l’état (encore plus) catastrophique des différents titres. Homme de confiance de M. Tapie à La Provence, Olivier Mazerolle, dans une émission de France Inter délocalisée le 4 juin à Marseille, déplorait quant à lui "le traitement journalistique à charge" de l’affaire Tapie et regrettait de ne pas pouvoir davantage défendre son nouvel employeur. Il s’étonnait ainsi que les autres médias ne soient pas plus exhaustifs dans leur propre traitement de l'affaire.
"Si vous prenez La Provence de la semaine dernière, déclarait Olivier Mazerolle à la radio publique, vous avez tout ce qui a été dit par les uns et les autres. En revanche vous n’avez pas d’éléments, que je ne trouve d’ailleurs pas dans la presse, mais qui sont des faits concrets, pas des états d’âme, pas des appréciations. Par exemple, est-ce que vous voyez souvent dans la presse que le tribunal administratif puis le Conseil d’Etat ont décidé que l’arbitrage était tout à fait justifié dans cette affaire ? Non ! Est-ce que vous voyez que M. de Courson, qui proteste contre l’arbitrage, est un administrateur de la société qui surveille la société de compensation de la dette du Crédit Lyonnais et qui a voté pour l’arbitrage ? (...) Voyez, tout cela on ne l’a pas mis dans La Provence, pour qu’on ne puisse pas nous dire que c’est Bernard Tapie qui nous l'a soufflé."
De ses origines marseillaises, Olivier Mazerolle a assurément gardé un zeste d’esprit gouailleur. "C'était un Marseillais qui ne parlait que de la Canebière, du cabanon, d'Olive, de Marius, de pêche à la rascasse. On l'aurait laissé faire, il eût entremêlé L'Internationale de galéjades", écrivait François Carcopino-Tusoli, dit Francis Carco, dans L’Homme de minuit (1938). On ne saurait mieux dire.