Débats & opinions. - Dans Occidents (Plon), Frédéric Martel, journaliste à Radio France, professeur à l’université ZHdK de Zurich et spécialiste des États-Unis, ausculte les fractures du monde contemporain et les multiples critiques adressées à l’Occident. Pendant huit ans, il a enquêté dans 52 pays et rencontré près de 2 000 acteurs et témoins, des idéologues de Vladimir Poutine aux intellectuels de Xi Jinping, des propagandistes du Hamas aux conseillers de Donald Trump. Sa thèse : l’Occident n’est pas une réalité homogène, mais une construction, un épouvantail que ses adversaires comme ses défenseurs utilisent dans leurs intérêts. Il explique à Lyon Capitale pourquoi derrière la critique de l’Occident se joue une bataille mondiale autour de la démocratie et des valeurs des droits de l’homme.
Lyon Capitale : Comment est née cette idée d’établir une cartographie globale des critiques de l’Occident ? D’où part votre réflexion ?
Frédéric Martel : Ma réflexion part d’une prise de conscience, accumulée sur le terrain, bien avant l’écriture de ce livre. En observant la mondialisation de la culture, du numérique ou des droits LGBT dans mes travaux précédents, j’ai été frappé par la récurrence de rencontres, partout dans le monde, où j’entendais des discours d’une virulence extrême contre ce que nous représentons, nous étant la France, l’Europe, et les démocraties de manière générale. Le déclic s’est probablement fait lors de ma rencontre avec Steve Bannon aux États-Unis. Je me suis rendu compte que ce théoricien de l’alt-right américaine tenait le même discours sur la décadence de la modernité occidentale que les communistes à Pékin, les nationalistes à Moscou ou les islamistes à Téhéran. Tous partagent le constat que la modernité occidentale a dérapé et que l’Occident est en pleine décadence, chacun pour des raisons différentes. C’est là que s’est nouée l’articulation de ma pensée : comprendre la complicité objective entre les forces extérieures qui veulent détruire nos valeurs et les populismes intérieurs qui affirment que l’Occident n’est plus lui-même. L’objectif principal a donc été de comprendre les préjugés du monde sur l’Occident.
Justement, vous montrez que le concept d’Occident n’est pas réductible à un ensemble de pays…
Il est important de comprendre que l’Occident, en réalité, n’existe pas. Il ne s’agit ni d’une géographie, puisqu’elle devrait s’étendre de l’Europe jusqu’au Japon et l’Australie, ni d’une économie spécifique, ni d’un système politique puisque qu’il existe de nombreuses démocraties en dehors de l’Europe, et ce n’est pas encore une religion. Je crois qu’il n’est pas possible de recouvrir un ensemble si vaste de pays et de cultures si différents en un seul et unique mot. En fait, je défends la thèse que l’Occident n’est rien moins qu’une idée, un mythe voire une caricature, inventée par nos adversaires qui avaient besoin d’un ennemi commode, car imaginaire. Cet épouvantail, qu’ils font mine de haïr, leur permet d’éluder les aspirations de leurs peuples et surtout de justifier le fait qu’ils conservent leurs pouvoirs. Au fond, ils ne parlent pas de nous, mais dévoilent plutôt leur haine et leur ressentiment. Il semble donc y avoir autant d’Occidents que de critiques de l’Occident.
Au cœur de votre grille d’analyse, il y a deux concepts : “l’Occident moins” et “l’Occident plus”. Comment les définissez-vous ?
Il vous reste 80 % de l'article à lire.
Article réservé à nos abonnés.

“La crise de la santé mentale est avant tout une crise culturelle et morale”