Avec l’année scolaire qui reprend, les parents mettent les bouchées doubles sur l’organisation familiale. Mais ont-ils prévu des temps de rien durant lesquels leur enfant aurait tout le loisir de s’ennuyer ? Pas si sûr…
Apparenté à un sentiment de vide qu’il faudrait instantanément combler, l’ennui n’a pas bonne presse. Les enfants ont du mal à le supporter, se plaignant à leurs parents dès qu’il surgit. Les parents le redoutent, le considérant – à tort – comme un temps non productif. Pourtant, l’ennui est souhaitable, et même indispensable à la construction de l’enfant.
Une émotion difficile à supporter
L’ennui n’a pas sa place dans nos rythmes de vie effrénés. Voulant ce qu’il y a de mieux pour son enfant, le parent est tenté de lui concocter un emploi du temps surchargé censé le stimuler et lui donner toutes les chances de réussir dans la vie.
Dans une seule et même journée, l’enfant enchaîne parfois, outre son temps d’école, garderie, cantine, aide aux devoirs, activités extrascolaires, prise en charge thérapeutique…
C’est aussi un moyen d’éviter à son enfant cette émotion désagréable et de s’enlever une culpabilité en se sentant “un bon parent”. “C’est dans la nature de l’enfant de vouloir être occupé tout le temps, même si tous ne s’ennuient pas, souligne Karine Josse, psychologue pour enfants et adolescents à Lyon. Et c’est à l’adulte de régler la vitesse à laquelle il répond à ses demandes. Un parent qui a du mal à gérer sa propre frustration ne va pas accepter de voir son enfant s’ennuyer. Pour avoir la paix et éviter ses plaintes à répétition, il propose dans l’instant une solution à son désœuvrement.” Solution qui généralement ne convient pas à l’enfant, sauf s’il s’agit des écrans. Cependant, c’est une tentation à laquelle les parents doivent résister. Car plus l’enfant se tournera vers les écrans au moindre temps de creux ou de fatigue, et plus il sera programmé à s’occuper par ce moyen.
Les vertus de l’ennui
L’ennui contribue au bon développement de l’enfant. “C’est un temps qui lui permet de digérer ce qu’il a appris précédemment, précise la psychologue. Cela permet au cerveau de se ressourcer et d’éviter une surcharge cognitive. Par ailleurs si on occupe un enfant dès qu’il le demande, il aura du mal à trouver des ressources en lui pour se réguler tout seul.”
Un cerveau au repos favorise l’émergence de la créativité, stimule la curiosité et développe l’autonomie. Que ce soit avec une nouvelle idée de jeu, en s’attaquant à une activité créative ou tout simplement en rêvassant, un enfant qui s’ennuie finit – presque – toujours par se prendre en charge et trouver comment s’occuper. C’est aussi un excellent moyen pour aider l’enfant à mieux gérer ses émotions. Lorsqu’il s’ennuie, il développe sa patience et apprend à dompter son sentiment de frustration.
Apprendre progressivement
Dès tout petit, l’enfant découvre l’ennui et comment y remédier avec ses propres moyens. Karine Josse explique : “Lorsqu’il a faim, le bébé pleure pour appeler ses parents. Le temps qu’ils arrivent pour le nourrir, il prend son pouce, joue avec ses mains… Cela permet un espace transitionnel durant lequel il trouve lui-même une solution pour apprendre à patienter. Dès 3 ans, s’il est sécurisé, l’enfant a la capacité de jouer tout seul pendant un petit temps. Au parent de lui apprendre progressivement comment faire, et d’alterner les moments où il est disponible et d’autres où il ne l’est pas.” Si l’enfant vient voir son parent avec des “je m’ennuie” et “je ne sais pas quoi faire” à répétition, on essaie déjà de voir s’il ressent un vrai malaise ou juste un simple ennui. “Lorsque cela se produit, on n’hésite pas à banaliser, conseille la psychologue. On peut lui dire : ‘Tu es peut-être fatigué et tu as besoin de te poser’ ou encore ‘qu’est-ce que tu fais d’habitude quand tu t’ennuies ?’.”
“Quand mes enfants viennent me voir toutes les deux minutes comme s’ils allaient mourir d’ennui, je finis par leur donner quelques pistes puis je les laisse faire, explique Héloïse, mère de trois enfants de 4, 7 et 9 ans. Je leur propose par exemple de sortir leur baril de Lego en vrac et de construire ce qui leur passe par la tête. Ou j’ouvre le placard où sont rangées leurs activités créatives pour qu’ils en choisissent une… Généralement, quelques minutes après, ils jouent tout seuls, et pas forcément à ce que je leur ai proposé ! J’ai l’impression qu’en fait, ils avaient besoin d’un peu d’attention.” Surtout, quand l’enfant ne demande rien, on évite de le solliciter. On le laisse faire à son rythme. Le parent doit cependant rester vigilant : un enfant qui est perpétuellement dans la plainte, qui semble s’ennuyer tout le temps, ne joue pas, c’est le signe que quelque chose ne va pas.
Créer de la nouveauté
Pour aider l’enfant qui tourne en rond, il existe toutes sortes d’astuces. On lui montre comment on peut jouer avec pas grand-chose, des bouts de carton, des pinces à linge… On lui apprend à fabriquer des choses, à cuisiner, à bricoler…
“Mes enfants me sollicitent régulièrement quand ils s’ennuient, raconte Élodie, mère de deux enfants de 5 et 8 ans. Je leur ai raconté comment je m’occupais quand j’étais petite lors des déjeuners de famille interminables alors qu’on n’avait pas le droit de quitter la table. Avec ma serviette en papier, je faisais des petites boulettes qui représentaient des personnages et après j’inventais des histoires. Ils ont trouvé ça très drôle, et aussi très étonnant que l’on reste aussi longtemps à table avec les adultes ! Ils se sont mis à utiliser tout et n’importe quoi pour faire la même chose : des bouts de papier, du coton, une ficelle, qu’ils décoraient avec leurs feutres. J’ai senti qu’ils prenaient beaucoup de plaisir avec leurs petites créations et qu’ils étaient fiers de pouvoir s’occuper tout seuls.”
On n’hésite pas à désengorger les chambres en mettant quelques jouets au grenier pour les ressortir plus tard. On peut aussi échanger pendant un temps les jouets avec les cousins et cousines, cela apporte de la nouveauté et crée l’envie de découvrir…
Les activités extrascolaires
Pour éviter que leur enfant ne s’ennuie, les parents ont tendance à les surcharger, à tort, d’activités extrascolaires. Même si elles sont synonymes de plaisir et qu’elles permettent à l’enfant de développer certaines compétences, il convient de respecter certaines règles.
Pour Karine Josse, il faut tenir compte de l’âge de l’enfant, de son rythme et de son degré de fatigabilité, notamment pour les enfants nés en fin d’année. “En maternelle, une activité extrascolaire n’est pas indispensable, d’autant plus si l’enfant va à la garderie et au centre de loisirs. Cela lui demande déjà beaucoup de gérer le rythme de l’école. En primaire, on veille à ce qu’il ait au moins une heure par jour après ses devoirs pour digérer sa journée, jouer tranquillement, s’ennuyer… Ça aide à baisser le niveau d’anxiété. Si l’enfant ne va pas au centre de loisirs, il peut avoir une ou deux activités le mercredi. On fait cependant attention à celles qui ont un certain niveau d’exigence. Une activité ne doit pas être vécue comme une contrainte, les enfants en ont suffisamment. Elle est censée les épanouir et non leur ajouter du stress et de la fatigue.”
On garde toujours en tête le temps libre, dont l’enfant doit pouvoir disposer quotidiennement. Si le parent a un doute, il peut se demander s’il aurait plaisir à avoir autant d’activités et d’allers-retours qui vont avec, les soirs, les week-ends, avec la pratique que cela engendre parfois à la maison. “Un enfant saturé d’activités risque la surcharge cognitive et le burn-out. On voit ainsi des enfants qui s’effondrent dès la fin du primaire”, conclut la psychologue.