La galerie Françoise Besson accueille Christine Crozat qui, au travers du motif floral, rend hommage à deux femmes résilientes et assassinées. Constituées de dessins et de techniques mixtes sur papier, les œuvres sont d’une infinie beauté.
Avec Comment peux-tu encore songer à des fleurs ? Christine Crozat rend hommage à deux femmes d’origine juive : Etty Hillesum, née en 1914 à Middelbourg aux Pays-Bas et morte en 1943 à Auschwitz, autour d’œuvres récentes jamais vues à Lyon et à Rosa Luxemburg, militante révolutionnaire qui défendait les ouvriers, emprisonnée puis assassinée à Berlin en 1919.
C’est l’occasion de renouer avec cette artiste plasticienne de renommée internationale, fille de soyeux, qui vit entre Paris et Lyon où elle est née et s’est formée (École nationale supérieure des beaux-arts), ayant à son actif plus de 120 expositions personnelles et collectives dont le travail est axé sur l’observation de la vie quotidienne qu’elle sublime avec différents médiums – sculpture, vidéo, installation, dessin, estampe, wallpaper.
S’intéressant à ce qui surgit dans le mouvement et le déplacement (elle a commencé avec le dessin de paysages vus lors de trajets en TGV), elle se nourrit de ses voyages, de son intérêt pour l’histoire de l’art, la danse contemporaine et le cinéma et imagine des œuvres qui souvent font acte de mémoire, traversées par l’impermanence de la vie et la fragilité de l’homme.
Une fragilité à laquelle elle se confronte dès 24 ans au cours d’ateliers créatifs en hôpital psychiatrique à Lyon, l’amenant à accompagner pendant trente ans et dans différents services (dont celui d’entrée de femmes qui sont folles) des êtres en grande souffrance auprès desquels elle perçoit, ne serait-ce que dans un trait de dessin esquissé, une ouverture sur la reconstruction et la douceur.
Imprégnée de ces expériences qui l’ont profondément marquée, elle explore notamment les notions de résistance et de résilience, laissant de côté la laideur du monde, choisissant de révéler sa beauté et son humanité.

Deux femmes, deux leçons de résilience
Passionnée par les fleurs, indispensables à la vie, elle développe depuis dix ans un travail à partir du motif floral et nous propose de découvrir ce cheminement qui tient son origine dans une résidence artistique où elle se retrouve à couper des roses fanées aux côtés de jardiniers, apercevant un champ d’ombelles, des petites fleurs qui se penchent quand on souffle dessus mais qui ne se plient pas ni ne se cassent.
Séduite par leur mouvement, elle réalise ses premières œuvres de fleurs, une série de grands dessins magnifiques (où elle fait apparaître la fleur en travaillant uniquement le noir du graphite à l’intérieur du papier blanc) intitulée Autoportrait à la fleur fragile, considérant les ombelles comme le symbole de ce qu’elle est, de ce que nous sommes, des hommes et des femmes qui essayent de tenir, debout, mais qui vont se transformer et vieillir. Elle créera par la suite ses hommages aux femmes.
“Pour résister à l’enfermement, Rosa créait des herbiers dans sa cellule noire, nous dit-elle, et quand on lui a supprimé le jardin, elle était désespérée mais elle trouvait d’autres solutions comme regarder le ciel, écouter le chant des oiseaux, elle parlait de tout cela dans ses lettres, jusqu’au bout elle se raccrochait à ces petites lumières. Etty faisait le lien entre les nazis et les personnes qui allaient au camp de transit de Westerbork.Au début, elle pouvait en sortir et quand elle rentrait de l’enfer, elle se raccrochait aux fleurs rouges et jaunes qui continuaient de s’ouvrir pendant ses absences, elle les regardait et ça la remettait droite alors que beaucoup lui disaient : ‘Mais comment peux-tu encore songer àdes fleurs ?’ Et quand on lui a interdit de sortir du camp, elle regardait encore les lupins à travers les barbelés. Ce qui m’intéresse fondamentalement c’est la résilience, comment on tient dans des moments très difficiles à vivre. Elle l’a fait en prenant ce qu’il y avait de positif et dans son livre elle parle des fleurs au jour le jour. Ça nous renvoie au monde très dur dans lequel on vit aujourd’hui et si on ne fait pas attention à ce qui est beau, si on est incapable de vivre l’instant, de se réjouir d’une rencontre ou d’un merle qui chante, on est mort, c’est pour cela que je ne veux pas parler de la laideur du monde. Etty savait qu’elle allait mourir et ces deux femmes sont des leçons de résilience !”
Les fleurs comme traces de vies, mémoires de l’histoire
Dans son atelier lyonnais, on découvre des œuvres qui seront exposées. Parmi elles, autour de Rosa Luxemburg (qui claudiquait), deux chaussures différentes sculptées en grès noir avec un nuage en verre massif posé dessus (évoquant les rêveries de la jeune femme) qui symbolisent le fait de pouvoir se tenir debout et d’avancer (une thématique récurrente dans son travail avec notamment l’hommage à ceux qui ont perdu leurs jambes).
Également des herbiers réalisés en technique mixte sur papier (avec découpe et aquarelle), inspirés d’un ancien livre du XIVe siècle Le Tractatus de herbis quiétaitun herbier destiné à soigner et dont elle reproduit ici les formes multiples des plantes.
Dans l’hommage à Etty Hillesum, on découvre les Voiles de pudeur (qui renvoient au périzonium, étoffe utilisée en peinture ou sculpture pour cacher la nudité du Christ sur la croix)qui sontde grandes œuvres florales réalisées sur papier japon dont le visiteur ne verra que l’envers imprégné de reliefs remarquables creusés à l’endroit à l’aquarelle et avec des couleurs fortes. Et si l’endroit illustre la violence que les femmes subissent dans leur corps, l’envers, lui, représente un lieu de douceur et d’apaisement. Également la série Tout peut s’arrêter, tout aura été fait au mieux qui démontre la sensibilité de son travail.
À l’instar des herbiers, Christine Crozat joue sur la superposition de papiers qui vont du simple monochrome au papier japon vierge qu’elle travaille à l’aquarelle sur lequel elle pose à l’endroit ou à l’envers des motifs colorés, jusqu’au calque placé par-dessus qu’elle découpe au scalpel. Elle décide alors de ce qui apparaît ou disparaît, cherchant dans ses ouvertures le jaillissement de la lumière, laissant la place au mystère qui se love derrière la transparence.
Devant ce jeu de superposition de formes et de couleurs, devant ces œuvres où rien ne semble figé et où les pistes de l’apparence sont brouillées, notre regard comme notre corps et notre pensée se mettent subrepticement en mouvement. Car si l’artiste y a construit ses propres récits, elle nous invite à construire les nôtres, nous laissant circuler à l’intérieur de tapisseries sensuelles et mouvantes, porteuses d’histoires dont celle d’Etty Hillesum fait partie.
Comment peux-tu encore songer à des fleurs ? Christine Crozat – Du 10 septembre au 28 novembre à la maison-galerie Françoise Besson
À découvrir : Une Vie bouleversée, journal d’Etty Hillesum (éditions Points) et la série Etty sur arte.fr - Christine Crozat et Xiaojun Song seront présentes avec la galerie Françoise Besson à ART021, Foire internationale d’art contemporain de Shanghai en novembre 2026.
