Mickaël Buffaz
Mickaël Buffaz

"Paul Seixas, il fallait le freiner", se souvient l'un de ses premiers entraîneurs

Mickaël Buffaz, ancien cycliste professionnel et l'un des premiers entraîneurs de Paul Seixas, est l'invité de 6 minutes chrono / Lyon Capitale.

Mickaël Buffaz, ancien coureur professionnel et l'un des premiers entraîneurs de Paul Seixas, revient sur le parcours de la pépite lyonnaise du cyclisme français, à quelques semaines de son premier Tour de France. La chute de Paul Seixas, lors de l'avant-dernière étape du Tour Auvergne-Rhône-Alpes, qui l'a contraint à l'abandon, n'a pas entamé l'optimisme de son ancien mentor. Pour Mickaël Buffaz, l'incident est même porteur de leçons : "C'est presque une satisfaction. Prendre conscience qu'on peut commettre ce genre d'erreur, à la veille d'un grand tour, peut lui apporter un petit supplément pour la suite."

Celui qui l'a découvert au Lyon Sprint Evolution Club se souvient d'un enfant de 9 ans qui battait déjà les chronos de jeunes de 13 ou 14 ans. Son rôle a alors été contre-intuitif : freiner le prodige."J'ai passé trois ans à le retenir, à développer des qualités que le vélo seul ne permet pas d'acquérir. Je l'ai même obligé à faire de l'escalade plutôt que de venir s'entraîner", se souvient-il. Une stratégie assumée visant à forger un corps encore frêle et à faire éclore un futur leader.

Pour le Tour de France, l'ancien coureur fonde de gros espoirs : "Je vois mal comment il pourrait échapper au top 5. Mais je le connais, il se battra pour gagner."

La retranscription intégrale de l'entretien avec Mickaël Buffaz

Bonjour à tous et bienvenue. Vous regardez 6 minutes chrono, le rendez-vous quotidien de la rédaction de Lyon Capitale. Aujourd’hui, nous sommes avec Mickaël Buffaz. Bonjour. Vous êtes un ancien coureur cycliste professionnel et vous avez aussi été l’un des premiers entraîneurs de Paul Seixas, la pépite française et lyonnaise du cyclisme français. Paul Seixas : on s’attendait, lorsque je vous ai invité, à débriefer probablement sa victoire sur le Critérium du Dauphiné Libéré, devenu le Tour Auvergne-Rhône-Alpes. Il a chuté dans l’avant-dernière étape et a dû abandonner ce dimanche. Ressentez-vous une forme de déception ? Peut-on nourrir une déception après son abandon sur une course où on l’imaginait capable de gagner ?

Pour le grand public, bien sûr, il y a une petite déception parce qu’il avait de grandes chances de gagner. Mais pour moi, ou pour les spécialistes, je dirais que c’est presque une satisfaction, puisque cela va lui permettre de se rendre compte qu’il faut savoir se préserver et éviter de prendre des risques n’importe quand et n’importe comment. Il a lui-même reconnu qu’il était allé trop loin dans le virage, qu’il avait voulu prendre trop de risques, et que c’était une erreur de sa part. À la veille d’un grand tour de trois semaines, prendre conscience que l’on peut commettre ce genre d’erreur, avec le recul qu’il a en tant que perfectionniste, peut lui apporter ce petit supplément pour la suite.

Vous qui le connaissez depuis longtemps, avant même de parler du Tour de France, c’est quelqu’un qui n’est pas habitué à l’adversité, pour qui tout a toujours semblé facile. Est-ce la première fois qu’il se retrouve face à un mur sur ce Dauphiné ?

Quand je l’ai vu arriver, il a à peu près l’âge de mon fils à un an près, les écarts étaient déjà énormes. Sur presque toutes les courses auxquelles il participait, soit il tombait, soit il gagnait. Donc oui, cette montée d’adversité l’a poussé dans ses retranchements, et on a vu le résultat. Mais cela peut être extrêmement positif pour l’avenir.

Vous évoquez l’avenir avec un grand sourire. Sa prochaine course, son prochain dossard, ce sera le Tour de France. Il a 19 ans, ce sera son premier Tour de France, son premier grand tour. Qu’est-ce qu’on peut en attendre ? Il y a quelques semaines, David Moncoutié, avec qui vous avez couru, évoquait un top 5, voire un podium. Est-ce aussi ce que vous avez en tête ?

Un grand tour, c’est trois semaines. J’aime dire que c’est une succession de circonstances favorables. On l’a vu avec sa chute : un incident peut arriver à tout moment, surtout après ce qu’il vient de vivre. Mais si tout se passe bien pour lui, je vois mal comment il pourrait échapper au top 5. C’est un coureur complet, combatif. Il l’a encore démontré sur le Dauphiné pour ceux qui en doutaient. Oui, il fait partie des cinq meilleurs mondiaux. Mais j’ai du mal à croire qu’il se battra simplement pour une cinquième place. Il se battra pour gagner. Je le vois vraiment très haut.

Vous l’avez vu arriver au Lyon Sprint Evolution Club, dont vous êtes partenaire via votre entreprise. Vous vous êtes immédiatement dit que vous aviez affaire à un crack, à un talent générationnel ?

Dès ses premiers entraînements, à 9 ans, il battait déjà des chronos de jeunes de 13 ou 14 ans. Avec le recul, je pense qu’il pourra vous le confirmer : j’étais probablement son pire cauchemar, ou plutôt celui de ses parents. J’ai passé près de trois ans à le freiner, à le retenir, à développer chez lui des qualités que le vélo seul ne permet pas d’acquérir. Le vélo est un sport très linéaire, où tout se passe dans l’axe. Je me souviens l’avoir obligé, un ou deux mercredis, à ne pas venir à l’entraînement pour aller faire de l’escalade. Son corps était très petit, très frêle ; il avait besoin de développer l’ensemble de sa musculature. Je pense que cela aurait été terrible pour lui de connaître un nouveau coup d’arrêt, de ne pas pouvoir poursuivre sa progression. Depuis tout petit, lorsque je l’ai vu arriver, mon rôle a été de le protéger, de le ralentir, de le former et d’endurcir son corps. Parce que dès ses premiers tours de roue, je l’ai dit : ce sera un futur vainqueur du Tour. Il avait 9 ans. Le voir aujourd’hui à ce niveau, avec toute l’histoire que nous avons en commun… C’est fort. Le plus gros du travail chez un sportif se fait entre 9 et 14 ans.

On peut aussi considérer que cela commence encore plus tôt, avec une génétique favorable qu’il fallait ensuite entretenir ?

Des Paul Seixas, il y en a potentiellement beaucoup dans la nature. Mais il faut énormément de facteurs favorables. Il faut la génétique, oui, mais il faut aussi qu’il choisisse le vélo plutôt que le football, surtout à Lyon. Et une fois qu’il est là, il y a beaucoup de jeunes extrêmement talentueux qui n’atteignent jamais le haut niveau parce qu’ils se dispersent, avec les études ou d’autres priorités. Le cocon familial, l’environnement du premier club sont donc primordiaux pour entretenir l’envie et la motivation nécessaires à l’atteinte du très haut niveau.

Vous attendiez-vous à ce que cela aille aussi vite ?

Complètement.

C’était il y a environ dix ans puisqu’il a 19 ans aujourd’hui. Rien dans son parcours ne vous surprend ?

Rien. Je le redis : il a surtout fallu le freiner. Je me souviens de discussions très fortes avec ses parents après les entraînements. Nous nous demandions pourquoi le laisser dans le groupe d’en dessous alors qu’il pouvait déjà rivaliser avec les plus grands. Mais tout cela était stratégique dans mon esprit. Je voulais qu’il devienne un leader, un capitaine de route dans un groupe plus petit, plutôt que de le jeter trop tôt face aux plus grands. Il avait besoin d’apprendre à communiquer. C’était quelqu’un de très introverti. Quand on devient champion, au départ, on est souvent un peu particulier. Mon propre entraîneur me disait toujours que tous les champions avaient une forme d’autisme sportif : il faut pouvoir répéter sans cesse le même geste pendant six ou sept heures, avec l’obsession de le rendre chaque fois un peu plus parfait. Il faut avoir une singularité très forte dès le départ. Lui l’avait bien davantage que les autres. C’est ce qui fera de lui un très grand champion. À un moment, après l’avoir freiné et retenu, il faut aussi laisser s’exprimer la bête.

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