Préférence régionale, la revanche d'une idée suspecte

Edito. Longtemps suspecte aux yeux de Bruxelles, la "préférence régionale" s'est imposée comme une évidence. La Région Auvergne-Rhône-Alpes lui a donné force de loi.

Préférence régionale. Deux mots qui, pendant des années, ont crispé les juristes, agacé Bruxelles et servi de marqueur idéologique à qui voulait en découdre. Deux mots qui, sur le terrain, désignent une réalité beaucoup plus prosaïque : faire travailler le maçon du coin, le bureau d’études de la ville d’à côté, la PME qui emploie cinquante personnes à 40 kilomètres du chantier.

Pas un programme politique. Un réflexe de bon gestionnaire. C’est ce que la séance plénière du conseil régional du 2 avril dernier est venue confirmer. Bon an mal an, la Région Auvergne-Rhône-Alpes publie entre 800 et 1 200 marchés publics, pour un volume de 400 à 700 millions d’euros. 85 % de ces contrats échoient aujourd’hui à des entreprises du territoire.

L’objectif affiché est de passer le cap des 90 %. Pour y parvenir, la Région s’appuie désormais sur une ossature juridique nouvelle au nom un brin barbare, le Schéma de promotion des achats publics socialement et écologiquement responsables (Spaser) : une feuille de route 2026-2028 qui donne un cadre contraignant à des intentions longtemps restées informelles.

La démarche ne sort pas de nulle part. Dès 2016, la Région signait, avec les fédérations du BTP, une charte posant les premiers jalons : allotissement des marchés pour les rendre accessibles aux PME, limitation de la sous-traitance en cascade, élimination des offres anormalement basses. Une ingénierie patiente qui a produit ses effets. Les nouveaux dispositifs s’y inscrivent logiquement : intégrer les distances parcourues et les délais d’intervention dans les critères d’attribution, systématiser les critères environnementaux, ouvrir les marchés aux start-up régionales.

Plus structurant encore : la création d’un Club de la préférence régionale pour entraîner fournisseurs, sous-traitants et partenaires privés dans la même logique. Au-delà, la Région entend partager son savoir-faire avec les communes qui en ont le plus besoin : trop de petites collectivités ne disposent pas des compétences suffisantes pour rédiger des appels d’offres qui protègent réellement les entreprises locales, lacune à laquelle la Région entend répondre en développant des formations avec l’Association des maires de France. Le tout pensé pour poser les bases qui permettront de mesurer la qualité de la démarche à l’échelle européenne.

Le contexte joue désormais en faveur de la démarche. Alors que la crise a mis à nu la fragilité de la souveraineté économique européenne, l’Europe elle-même réfléchit à introduire des préférences locales dans ses marchés stratégiques. Ce que la Région Auvergne-Rhône-Alpes expérimentait depuis dix ans se retrouve soudain en avance sur son temps.

Mais c’est dans l’opinion que la bataille est le plus clairement gagnée. La “préférence régionale” n’est pas un gros mot ni une posture suspecte. Les citoyens, les chefs d’entreprise, les élus locaux l’ont intégrée comme une évidence. Six Français sur dix la partagent.

Faire travailler les entreprises d’ici, avec l’argent public d’ici, relève du simple bon sens. Résultat : le 2 avril, l’opposition s’est retrouvée à chipoter en marge plutôt qu’à contester frontalement. “Abstention d’encouragement” pour les socialistes, dossier“très politique” pour les écologistes qui ont dénoncé une “politique de guichet” et même exigé un “interventionnisme plus marqué”. “Vraiment efficace ?”, s’est demandé le PRG.

Le vrai désaccord n’est donc pas tant sur le principe que sur l’ambition. Ce qui, en creux, est peut-être le plus bel éloge que l’opposition pouvait faire à la démarche, résumée en une conviction simple : que chaque euro investi serve en priorité le territoire et ses acteurs. Pour une idée longtemps suspecte, ce n’est pas un mauvais bilan.

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