Éducation : Faut-il parler de la guerre aux enfants ?

Alors que les conflits se multiplient dans le monde et sont omniprésents dans les médias, on peut se demander quelle est la bonne attitude à adopter avec son enfant. Faut-il vraiment parler de ces événements qui se déroulent à des milliers de kilomètres de chez nous ? Comment accueillir les émotions de son enfant et trouver les mots justes pour ne pas lui faire peur ? Psychologue clinicienne, psychothérapeute à Écully et auteure du livre : Les Enfants et la guerre (éditions Odile Jacob), Hélène Romano répond aux questions de Lyon Capitale.

Lyon Capitale : Lorsqu’un conflit éclate loin de chez nous, représente-t-il un réel motif de préoccupation chez les plus jeunes ou sont-ils en quelque sorte protégés par leur quotidien de petits ? À partir de quel âge un enfant se sent-il vraiment concerné par l’actualité anxiogène ?

Hélène Romano : Qu’ils soient petits ou adolescents, les enfants sont surtout marqués par les répercussions de la guerre sur leurs parents, plutôt que par la guerre en elle-même. En effet, ils perçoivent très bien l’inquiétude qu’elle génère chez les adultes.Par ailleurs, la perception de la guerre change selon l’âge de l’enfant. Jusqu’au primaire, la représentation que les petits se font de la guerre ressemble à ce qu’ils voient dans leurs dessins animés ou dans leurs livres. Il y a les méchants qui veulent attaquer les gentils et leur faire du mal. Avant 9 ou 10 ans, les enfants se font une image particulière de la mort, sauf s’ils ont déjà fait l’expérience du deuil. Pour eux, la mort n’est pas irréversible, Il suffit d’un bisou magique pour ne plus être mort. Donc cela crée moins d’angoisse par rapport à la guerre. Plus l’enfant avance en âge, et plus sa perception de la guerre se rapproche de celle des parents. Les adolescents ont déjà des repères historiques, ils comprennent les enjeux politiques et économiques d’un conflit, savent qu’il peut s’étendre… À un âge où l’on vit de nombreux bouleversements, où l’on est en proie à des doutes sur son avenir, avec parfois beaucoup d’anxiété voire des idées noires, la guerre et l’incertitude qu’elle engendre peuvent raisonner de manière particulièrement violente.

Faut-il anticiper et aborder le sujet avec eux ? Ou est-ce préférable d’attendre leurs questions, au risque qu’ils en entendent parler par ailleurs, de manière déformée voire effrayante ?

Il est toujours préférable de parler de la guerre aux enfants. Mettre des mots sur leurs émotions permet de les contenir. Mais on ne dit pas tout, ni n’importe comment. Cela peut paraître bizarre, mais il faut aussi parler de la guerre aux bébés. Ils sont en effet très sensibles à la tonalité relationnelle avec l’adulte. Quand le parent est stressé, il va être tendu dans ses gestes, moins patient… Il aura du mal à consoler son bébé, à s’adapter à ses besoins… Cela crée une rupture et le bébé perçoit que son parent n’est plus disponible psychiquement.

Comment aborder ce sujet avec les plus jeunes, sans leur transmettre notre propre angoisse ?

À un bébé, on peut dire : “Je suis stressé car il se passe des choses graves, loin de chez nous. Mais je suis là pour toi, je t’aime et je vais faire attention à toi.” Le bébé ne comprend pas ce qu’on lui dit au niveau cognitif, mais il en perçoit le sens émotionnel et cela l’apaisera. En primaire, l’enfant a une vie en dehors de la maison et il entend forcément parler de la guerre. S’il nous questionne, le mieux est de lui demander ce qu’il a compris. Cela servira de base de discussion. S’il n’en parle pas, c’est probablement qu’il est difficile pour lui de dire qu’il a peur et qu’il ne veut pas inquiéter son parent. Dans ce cas, il faut prendre les devants. On sera vigilant à toutes sortes de symptômes – troubles de l’attention, du sommeil, maux de ventre… On n’hésite pas à lui dire qu’ils sont probablement liés aux événements dans le monde. Puis on lui explique ce qui se passe de manière simple, en lui montrant sur une carte les pays concernés par le conflit, et en lui disant qu’il peut toujours nous parler s’il est angoissé ou s’il y a des choses qu’il ne comprend pas.

Quel discours faut-il tenir aux adolescents ?

Les adolescents sont généralement très informés et n’hésitent pas à aborder le sujet spontanément avec leurs parents. Sinon, on peut lancer la discussion de manière plus directe qu’avec les petits, en leur demandant s’ils ont entendu parler du conflit actuel, comment ils se sentent par rapport à ça, et en leur transmettant ce qui nous tient à cœur. On leur recommandera de multiplier les sources d’information pour éviter les biais des réseaux sociaux. Parfois, l’ado peut poser des questions très franches pour partager ses peurs de la bombe atomique, d’une extension du conflit… Les parents n’ont pas forcément la réponse mais ils peuvent nuancer leur propos en lui disant : “Voilà ce que j’ai compris mais tu entendras peut-être d’autres points de vue” et en proposant de regarder ensemble un documentaire géopolitique pour trouver des éléments de réponse. Ainsi, l’adolescent garde la confiance qu’il a en ses parents, et s’autorise à avoir sa propre représentation des choses. Il peut arriver que le parent en sache moins que son adolescent et se sente dépossédé de son autorité parentale. Il faut lui laisser la parole et surtout ne pas le rabaisser. Cela permet de co-construire un sens à ce qui se passe.

Que répondre à notre enfant ou à notre adolescent lorsqu’il nous demande si on a peur ?

Il faut essayer d’être disponible et ne pas répondre du tac au tac. Le mieux est de demander à l’enfant comment il nous trouve en ce moment. Il va probablement répondre qu’il nous trouve stressé, tendu… Ce à quoi on peut répondre : “Oui tu as raison, j’ai peur car je ne sais pas trop ce qui va se passer. Mais quand j’ai peur et que je ne suis pas bien, j’essaie de respirer tranquillement. Je pense à des petites choses qui me font plaisir et que l’on pourrait faire, comme une soirée crêpes, une promenade au parc…” Les événements éprouvants sont l’occasion de transmettre des repères à son enfant. Cela l’éduque à la peur et lui montre comment on peut la dompter. Avec les plus petits, on peut s’amuser à fabriquer le masque de la peur ou une boîte dans laquelle on met toutes les choses qui font peur, les plus grands peuvent dessiner… L’idée c’est de mettre des mots sur ce qu’ils ressentent, ce qui permet de contrôler l’émotion .

Quels sont les signes qui montrent qu’un enfant ou un adolescent est submergé par l’angoisse de la guerre ? À quoi faut-il être vigilant ?

On va faire attention à ce que l’on appelle la rupture développementale. Il ne s’agit pas de simples hauts et bas dans l’humeur de l’enfant, mais bien d’un brusque changement de comportement. Cela peut se manifester par des troubles externalisés visibles : l’enfant devient agressif, il s’énerve, pleure pour un rien, développe des troubles du sommeil. Ce que l’on prend pour des caprices sont en réalité des signes d’anxiété en lien avec sa détresse psychique. Les troubles internalisés sont beaucoup plus difficiles à repérer : l’enfant se met en retrait, il arrête de jouer, s’isole, dort tout le temps, régresse… Il peut aussi devenir extrêmement sage, ne jamais se plaindre… S’il manifeste un détachement affectif avec tout, qu’il semble ne plus avoir d’empathie, cela signifie qu’il est dans un état d’hyper-adaptation qui doit inquiéter.

Face à ses manifestations de stress intense, comment doit réagir le parent ? Doit-il faire appel à une aide extérieure ? Quels sont les comportements à éviter ?

Il faut bien sûr dialoguer avec son enfant et ne pas rester seul, afin de partager son inquiétude et se réassurer en tant que parent. On peut par exemple avoir un échange téléphonique avec la Fédération nationale des écoles des parents et des éducateurs (Fnepe) qui apporte un soutien aux parents sur son numéro vert “Allo, parents en crise”. On peut aussi faire appel à des personnes ressources comme le médecin ou un thérapeute. Cela peut arriver que le parent soit fatigué et énervé après son enfant, mais en aucun cas il ne faut faire de chantage ni de menace par rapport à la guerre. Il ne faut pas non plus banaliser ou nier l’angoisse de l’enfant ni se moquer de lui. Les peurs des enfants ne sont pas rationnelles. Et si jamais on est allé trop loin, il vaut mieux en reparler avec l’enfant et s’excuser. Aucun parent n’est parfait et tout est rattrapable.

Laisser un commentaire

réseaux sociaux
X Facebook youtube Linkedin Instagram Tiktok
d'heure en heure
d'heure en heure
Faire défiler vers le haut