Christian Têtedoie, chef cuisinier étoilé de Lyon, est l'invité de Lyon Capitale / 6 minutes chrono.
2026 marque une double célébration pour le chef cuisinier Christian Têtedoie : trois décennies depuis l'obtention de sa médaille de Meilleur Ouvrier de France en 1996, et un demi-siècle passé derrière les fourneaux.
Pour Christian Têtedoie, le titre de Meilleur Ouvrier de France représente bien plus qu'une distinction honorifique. "C'est d'abord une obligation de transmettre", confie-t-il. Ce titre lui a permis "de mesurer le chemin parcouru" et l'a poussé à se dépasser constamment. Avec humilité et détermination, le chef affirme : "Cette obligation d'être toujours au niveau m'a fait progresser, et je pense qu'aujourd'hui je suis encore meilleur qu'il y a 35 ans."
À l'occasion de cet anniversaire, Christian Têtedoie lance une exposition photographique dédiée aux Meilleurs Ouvriers de France, ouverte au public tous les mardis dans son restaurant. Cette initiative vise à mettre en lumière l'ensemble des métiers MOF, au-delà de la cuisine.
"C'est vrai qu'on parle souvent des cuisiniers, parce que c'est assez populaire et les gens aiment bien les chefs, explique-t-il. C'était l'occasion pour moi de mettre les autres métiers en avant, parce qu'il y a justement des métiers qui sont un petit peu en souffrance et qui ne peuvent pas organiser tous les quatre ans leur concours, faute de candidats."
Un apprentissage permanent
Au sein de la maison Têtedoie, la transmission s'opère dans les deux sens. Le restaurant accueille des jeunes du monde entier, notamment d'Amérique latine et d'Asie (Japon, Taïwan, Corée). "C'est assez formidable, parce qu'on s'enrichit à la fois de leur culture et vice versa", se réjouit le chef.
Cette ouverture internationale nourrit constamment sa créativité. Christian Têtedoie raconte une anecdote révélatrice survenue lors d'une démonstration à Tokyo. Un jeune commis japonais lui a montré une technique de levage de l'anguille totalement différente de la méthode française. "Au lieu de la lever par le dos, il l'a levée par l'intérieur, il a supprimé l'arête par le ventre, et les deux filets sont restés attachés", se souvient-il. Cette découverte lui a immédiatement inspiré un nouveau plat, l' "anguille farcie bœuf carotte", qui a rencontré un franc succès à Lyon.
"Je crois vraiment que c'est important de continuer à toujours ouvrir ses yeux et bien écouter ce qui se passe dans le monde, insiste le chef. Tout avance très vite et si on ne veut pas devenir has been, il faut se tenir au courant. C'est tellement motivant d'aller dans la création en permanence que je ne me suis jamais arrêté de chercher à toujours m'améliorer."
"La cinquième saison" : un nouveau projet innovant
Toujours tourné vers l'avenir, Christian Têtedoie lance en 2026 un projet inédit : "La cinquième saison". Cette initiative hors les murs, basée du côté de Mâcon, s'adresse aux personnes de 55 à 70 ans et vise à leur apprendre "comment bien vieillir" à travers une cuisine saine et durable.
Concrètement, ces stages se déroulent sur des week-ends, du vendredi soir au dimanche après-midi. Le programme associe des cours de cuisine avec le chef, l'accompagnement d'un nutritionniste et des sorties dans la campagne. Une approche holistique du bien-être qui illustre la vision élargie que Christian Têtedoie a de son métier.
Un engagement social fort
Au-delà de son restaurant, Christian Têtedoie s'est toujours intéressé à la restauration collective : écoles, hôpitaux, maisons de retraite. "Ce sont des métiers extrêmement difficiles, en souffrance", souligne-t-il. "Les gens ne sont pas forcément bien rémunérés, on leur donne de très petits moyens avec des produits de qualité moyenne. J'essaie de leur apporter à la fois un soutien moral et des techniques pour qu'ils puissent améliorer le quotidien avec le peu qu'ils ont."
Sans faire de politique au sens traditionnel du terme, le chef agit concrètement pour améliorer l'alimentation de tous, des plus jeunes aux plus âgés, des bien-portants aux malades. "Je suis dans l'action et j'essaie de faire de mon mieux pour aider les autres", résume-t-il avec simplicité.
La retranscription intégrale de l'entretien avec Christian Têtedoie
Bonjour à tous et bienvenue dans ce nouveau rendez-vous de 6000 Chronos. Nous accueillons aujourd’hui Christian Têtedoie. Bonjour. Merci d’être venu sur le plateau, Christian Têtedoie, parce que ça fait longtemps qu’on ne vous avait pas invité. Vous êtes chef cuisinier, ça tout le monde le sait. Ce que tout le monde ne sait peut-être moins, c’est que 2026 marque les 30 ans de votre médaille de Meilleur Ouvrier de France, dont on voit le col tricolore, 1996, et les 50 ans de cuisine. 50 ans de cuisine, ça commence à faire. Je voulais reparler du MOF parce que c’est vrai qu’à Lyon Capitale, on a une nouvelle rubrique qui s’appelle Les Meilleurs Ouvriers de France, où justement on va parler de cette transmission du savoir-faire. Ce titre aujourd’hui, trois décennies plus tard, ça représente quoi pour vous ?
Eh bien d’abord une obligation de transmettre, et puis ça permet de mesurer le chemin parcouru. C’est vrai que le fait de cette obligation d’être toujours au niveau, ça m’a fait progresser et je pense qu’aujourd’hui je suis encore meilleur qu’il y a 35 ans.
On vous souhaite 30 meilleures années encore. Justement, à l’occasion de ces 30 ans de votre médaille de Meilleur Ouvrier de France, vous allez lancer une exposition photographique qui est dédiée aux Meilleurs Ouvriers de France. Est-ce que vous pouvez nous en dire un peu plus sur ce projet ?
Alors ce que j’ai voulu faire, c’était de mettre en avant tous les autres métiers, parce que c’est vrai qu’on parle souvent des cuisiniers, parce que c’est assez populaire et les gens aiment bien les chefs. Du coup, c’était l’occasion pour moi de mettre les autres métiers des Meilleurs Ouvriers de France en avant, parce qu’il y a justement des métiers qui sont un petit peu en souffrance et qui ne peuvent pas organiser tous les quatre ans leur concours, parce qu’ils n’ont pas assez de candidats.
Oui, c’est ça, et on l’a vu sur certains métiers. Il y a certains métiers, graveur, médailleur, où ça peut être compliqué, où il n’y a pas de session MOF une année parce qu’il n’y a pas assez de candidats.
Et c’est un vrai sujet, parce que ce sont de beaux métiers.
Justement, les MOF, la valeur cardinale, l’ADN des MOF, c’est la transmission. Comment, vous, au sein de la maison Têtedoie, vous transmettez ce savoir-faire ?
De plein de façons, puisque on accueille des jeunes du monde entier. En ce moment, on a beaucoup de gens d’Amérique latine, on a aussi des gens qui viennent du Soleil-Levant : Japon, Taïwan, Corée. C’est assez formidable, parce qu’on s’enrichit à la fois de leur culture et vice versa, et ça crée de beaux échanges.
Vous avez 50 ans de métier, 30 ans de MOF, donc vous transmettez, vous avez une expérience, un savoir-faire, des techniques, des idées. Est-ce que vous apprenez toujours encore de ces jeunes qui viennent dans votre maison ?
Je crois vraiment que c’est important de continuer à toujours ouvrir ses yeux et bien écouter ce qui se passe dans le monde, parce que d’abord tout avance très vite et si on ne veut pas devenir has been, il faut se tenir au courant de ce qui se passe. Et puis c’est tellement motivant d’aller dans la création en permanence que moi je ne me suis jamais arrêté de chercher à toujours m’améliorer. Je pense que si on dure dans le temps, c’est aussi grâce à ça.
Vous me parliez en amont d’émission d’un plat, quand vous étiez allé au Japon. Vous parliez d’un plat dont vous aviez ramené l’idée de là-bas ?
Oui, j’étais là-bas pour faire une démonstration, à Tokyo. Ils m’avaient mis un jeune commis japonais avec moi. Je lui demande de lever l’anguille qui était à côté et que je devais travailler. Au lieu de la lever par le dos, comme nous on fait ici en levant les deux filets, il l’a levée par l’intérieur, il a supprimé l’arête par le ventre, et les deux filets sont restés attachés. J’ai arrêté le cours, j’ai pris un petit bout de papier, j’ai marqué « anguille farcie bœuf carotte », et j’ai mis ce plat-là à la carte à Lyon quand je suis rentré. Ça a fait un carton, parce que j’ai vu une nouvelle technique.
Donc en fait, vous apprenez toujours de nouvelles techniques, de nouvelles cuissons, de nouveaux produits, de nouvelles associations ?
Oui, et là j’ai encore fait une petite période au mois de novembre au Japon, et à chaque fois je reprends des idées.
Il y a le passé, les 30 ans de MOF, les 50 ans de cuisine. Ce qui est intéressant, c’est l’avenir. Vous fourmillez toujours de beaucoup de projets dans toutes vos maisons, parce que vous en avez plusieurs. Les projets pour 2026, c’est quoi chez vous ?
Je lance quelque chose de très particulier, qui sera hors les murs. On sera du côté de Mâcon et on va accueillir des clients de 55 à 70 ans pour leur apprendre comment bien vieillir. On appelle ça la cinquième saison. On va les initier à une cuisine saine et durable.
Ça va être quoi, des sortes d’ateliers, des sortes de cours ?
Voilà, on fait ça sur des week-ends, du vendredi soir au dimanche après-midi. Il y aura à la fois un nutritionniste avec moi, une dame qui va les accompagner un peu dans la campagne, et moi qui leur ferai des cours de cuisine.
Et ça, vous ne pourriez pas essayer de faire ça sur Lyon aussi ?
Peut-être, mais on commence comme ça.
C’est vrai que vous vous êtes toujours intéressé à ces sujets : la nourriture dans les écoles, dans les hôpitaux, dans les maisons de retraite. Pour vous, chef cuisinier, c’est aussi sortir de ses cuisines pour aller voir ce qui se fait ailleurs ?
Oui, d’abord ce sont des métiers extrêmement difficiles. Ce qu’on appelle la restauration collective, ce sont des métiers en souffrance. Les gens ne sont pas forcément bien rémunérés, on leur donne de très petits moyens avec des produits de qualité moyenne. J’essaie de leur apporter à la fois un soutien moral et des techniques pour qu’ils puissent améliorer le quotidien avec le peu qu’ils ont.
En tout cas, Christian Têtedoie, vous ne faites pas de politique, mais quelque part, en allant travailler avec les anciens, avec les plus jeunes dans les cantines, avec les malades dans les maisons de retraite, vous en faites un peu à votre niveau.
Je suis dans l’action et j’essaie de faire de mon mieux pour aider les autres.
Pour plus d’informations sur cette exposition photographique des MOF et sur les 50 ans de cuisine de Christian Têtedoie, c’est évidemment www.lyoncapitale.fr.
Juste un dernier mot pour dire que l’exposition sera ouverte au grand public tous les mardis, toute la journée, au restaurant Têtedoie.
C’est dit. Merci beaucoup et bon appétit. Au revoir.
