Les entreprises d’Auvergne-Rhône-Alpes entendent bien profiter du boom du marché de la défense annoncé au plus haut sommet de l’État. L’heure est plus que jamais à la mobilisation générale.
“Produire des armes, ce n’est pas sale.” Depuis la petite phrase lancée par le ministre des Armées, le 20 mars dernier, lors d’un colloque à Bercy réunissant investisseurs publics, privés et industriels de la défense sur le financement du secteur, la France a changé de paradigme et de vision. L’idée : ne plus associer les armes à la guerre mais à la paix. Le secteur souffre d’un déficit d’image : fabriquer des armes n’étant pas, somme toute, anodin. “Le premier combat est culturel et, j’ose le dire, politique”, a-t-il poursuivi. Comprenez : si vous investissez pour produire des armes, vous n’aurez pas les mains sales. De pestiférées, les entreprises de l’armement sont désormais officiellement portées aux nues par les banquiers et les fonds d’investissement. Jusque-là confidentiels, les fonds d’investissement axés sur la défense ont désormais le vent en poupe. Le premier produit lancé par la banque publique Bpifrance est d’ailleurs un fonds, dont l’objectif est d’atteindre 450 millions d’euros. Concrètement, chaque Français pourra placer de l’argent par tranche de 500 euros jusqu’à quelques milliers d’euros (le plafond est encore incertain) qui seront bloqués pendant cinq ans. En d’autres termes, chacun pourra devenir actionnaire d’une entreprise du secteur de la défense. Pour l’heure, le montant de la rémunération n’est pas encore connu.
“On était des parias, on avait du mal à trouver des banques pour nous suivre”
un patron de PME
Expertise aurhalpine
En bref, la défense est devenue un axe fort de développement économique. “Tout le monde s’est aperçu que la défense de la France passait par le fait qu’il fallait assurer sa propre défense, explique Jean-Jacques Charrié-Thollot, président du comité de liaison Défense-Medef Auvergne-Rhône-Alpes, dont la mission est de dynamiser le lien entre le monde militaire et celui de l’entreprise. Il y a un réel engouement des entreprises.”
Le tissu économique aurhalpin est particulièrement dynamique et porteur d’innovations. “C’est une région importante en milieu de chaîne de valeur, jauge Henri-Damien Ferret, délégué général du ministère des Armées dans la région. L’assemblage final ne se fait pas sur le territoire, comme pour les avions Rafale par exemple. En revanche, si les PME d’Auvergne-Rhône-Alpes ne nous fournissent pas un certain nombre de pièces, cet assemblage final ne peut pas se faire. AuRA a donc une véritable expertise dans ce domaine.” Première région industrielle de France (520 000 emplois, 17,8 % de la valeur ajoutée régionale), le spectre est large entre la chimie, le numérique, les composants électroniques, le décolletage, la plasturgie, les textiles techniques, etc. Il y a moins de dix ans, le nombre d’entreprises installées en Auvergne-Rhône-Alpes faisant partie de la Base industrielle et technologique de défense (BITD) – qui regroupe l’ensemble des entreprises de défense contribuant à concevoir les équipements pour les armées – était de 400. On compte aujourd’hui 2 600 fournisseurs directs du ministère des Armées et 740 sociétés sous-traitantes de l’armement pour les grands donneurs d’ordres, comme Dassault ou KNDS.

Montées au capital
Le problème : leur profil. “Elles sont petites, ont souvent une structure financière et économique assez fragile, sont très endettées, avec des capitaux trop faibles, donc une capacité moindre à créer de la valeur, analyse Thierry Regond, président du cluster Eden, qui rassemble les PME françaises du secteur, dont le siège national est hébergé au nouveau Hub des sécurités, à Écully. Il faut dès lors des investisseurs capables de monter au capital.” Des annonces en ce sens devraient avoir lieu au mois de juin. On connaîtra alors les filiales de banques françaises ou les family offices intéressés. “Depuis 2021, explique la direction générale du Trésor, la hausse des budgets européens de défense en réponse à la guerre en Ukraine, ainsi que plusieurs initiatives publiques (création du fonds Innovation Défense, assouplissement des règles de financement de la Banque européenne d’investissement) ont toutefois pu améliorer leurs perspectives de croissance et ainsi leur santé financière, même si cette hausse de la demande augmente aussi leurs besoins de financement.”

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Jacques Rousseau, attaché d’industrie de défense en Auvergne-Rhône-Alpes à la DGA (direction générale de l’armement), n’en dit pas moins : “Notre capacité à équiper les forces militaires et de défense dépend de la pérennité économique et technologique des PME et ETI.” Et d’ajouter : “Le message que souhaite faire passer la DGA, c’est la distinction à faire entre deux dynamiques à l’œuvre. D’abord, il y a la dynamique budgétaire qui reste celle de la loi de programmation militaire 2024-2030. L’effort de réarmement annoncé passera par un vote. Il faut donc laisser le temps au processus démocratique de concrétiser cette annonce. La seconde dynamique est bancaire. Elle est particulièrement forte et déjà à l’œuvre depuis la rencontre du 20 mars entre le ministère des Armées et le ministre de l’Économie et des Finances qui a présenté le financement de l’industrie de la défense, les enjeux de financement de la BITD et les leviers financiers à activer pour soutenir et développer les entreprises de la défense.”
Lorsqu’il a pris son poste en 2022, il avait en moyenne une sollicitation par semaine d’entreprises qui souhaitaient se diversifier dans la défense. Depuis le 20 mars, il en reçoit quasiment une par jour, preuve de la résonance des annonces sur le financement du réarmement. “On était des parias, on avait du mal à trouver des banques pour nous suivre, explique un patron de PME de la métropole lyonnaise, sous couvert d’anonymat. Aujourd’hui, la défense est devenue sexy. C’est même super green !” Reste maintenant à savoir si l’“appel à la nation” d’Emmanuel Macron pour financer les dépenses de défense sera entendue : offrir, via le nouveau fonds de private equity du ministère de l’Économie, un investissement rentable, éthique, accessible au plus grand nombre en matière d’armement sans être trop risqué et capable de mobiliser 450 millions d’euros dans un délai assez court. Dans Les Echos, Adeline Lemaire, la directrice exécutive de Bpifrance, reconnaît que “cela restera un produit risqué sans garantie, sans bénéfice fiscal, avec un risque de perte totale”.
