Le sexe n’a jamais été aussi visible, et les jeunes n’en auraient jamais eu aussi peu. Alors qu’ErosExpo revient à Lyon, le sociologue Jean-Marc Leveratto décrypte notre rapport au plaisir, devenu un loisir comme un autre… ou presque.
Jean-Marc Leveratto, professeur émérite de sociologie à l’université de Lorraine, a consacré de nombreux travaux à la consommation culturelle, étudiée du point de vue de l’expérience du plaisir qu’elle procure. En 2011, il publiait “Le Goût du sexe. Un sociologue au Salon de l’érotisme”*, un article dans lequel il analysait l’usage récréatif de la sexualité et la notion de loisir sexuel. Sa recherche s’appuyait sur une visite empirique d’un salon dédié à l’érotisme pour aborder la dimension des pratiques ludiques. Quinze ans plus tard, ce type d’événement n’a rien perdu de son attrait. Les Salons de l’érotisme connaissent un succès considérable en France et attirent chaque année un public nombreux et varié.
À l’occasion d’ErosExpo, qui se tient à Lyon les 14 et 15 novembre, nous avons interrogé Jean-Marc Leveratto sur ce que ce succès dit de notre rapport au plaisir, au corps et aux loisirs.
*in Corps, n° 9, juin 2011, revue scientifique française éditée par le CNRS Éditions.
Lyon Capitale : La sociologie française a longtemps évité la question du plaisir sexuel ou du sexe. Est-ce par pudeur ou par principe ?
Jean-Marc Leveratto : Peut-être les deux. La question du plaisir a effectivement été rarement abordée par la sociologie française et par la sociologie en général. Le sociologue allemand Helmut Schelsky rappelait que la sexualité avait surtout été étudiée à travers la famille, la procréation, la démographie ou encore les structures de parenté, beaucoup moins sous l’angle du plaisir des individus. Il y a donc une tradition sociologique qui consiste à s’intéresser davantage aux normes collectives et aux formes de souffrance engendrées par la vie sociale qu’au plaisir. La question du plaisir sexuel n’est pas au cœur de cette tradition sociologique, quel que soit le pays concerné. Et puis, il y a aussi la gêne du sociologue lui-même lorsqu’il aborde une question qui engage sa propre intimité. C’est une question assez intéressante presque méthodologique : par sa formation, le sociologue est davantage préparé à étudier la souffrance sociale qu’à parler du plaisir sexuel.
“Les frontières qui étaient établies très fortement entre érotisme et pornographie ont été remises en cause”
ErosExpo, le plus gros Salon de l’érotisme, revient à Lyon après deux ans d’absence. Dans toutes les villes où il s’installe, il rencontre un immense succès populaire. Que viennent y chercher les visiteurs ?
Cela peut être très différent. Il peut s’agir d’une simple curiosité, comme d’une démarche de quelqu’un qui cultive son goût pour le plaisir sexuel. Les visiteurs peuvent venir chercher de l’information, comme dans n’importe quel commerce, mais aussi des conseils, des propositions ou des choses inédites susceptibles de les intéresser dans leur sexualité personnelle. Cette diversité des motivations s’inscrit dans un mouvement plus général de normalisation de la culture du plaisir sexuel. Cette normalisation se voit notamment dans la consommation des objets qui lui sont liés. Il suffit par exemple de taper “sex-toys” sur Amazon pour voir apparaître de très nombreuses rubriques. Il existe désormais sur cette plateforme une offre tout à fait ordinaire de sex-toys. C’est l’un des signes de cette normalisation que l’on observe aujourd’hui dans le prolongement de ce que j’avais moi-même observé il y a presque quinze ans.

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