"Nous sommes souvent perçus par les manifestants les plus radicalisés comme une force d'oppression" (Eric Davoine, CRS 83)

Eric Davoine, commandant de la CRS 83, basée à Chassieu, est l'invité de 6 minutes chrono / Lyon Capitale.

"Je suis moi-même père de plusieurs enfants et j'ai été manifestant lorsque j'étais lycéen. Il est évident que nous ne pouvons pas nous satisfaire de mains arrachées ou d'yeux crevés. Mais c'est toute la difficulté à laquelle nous sommes confrontés. Lorsque nous allons disperser une foule, cela signifie que nous sommes montés en puissance. Normalement, les personnes qui n'ont rien à y faire ne devraient plus rester. Nous n'avons alors affaire qu'aux personnes qui recherchent véritablement l'affrontement. Lorsque nous lançons une grenade, c'est uniquement parce que la nécessité s'en fait sentir. Sinon, nous évitons d'utiliser ce moyen. Et lorsqu'elle est lancée, c'est pour gérer une foule et non un individu en particulier."

Eric Davoine est une figure lyonnaise des CRS. Après avoir été responsable de la formation des CRS de Lyon, il commande aujourd'hui la CRS 83, cette unité nouvelle génération dont la vocation est de lutter contre les violences urbaines.

Alors que ce jeudi 5 novembre, jour de grève nationale, une mobilisation intersyndicale massive se déroule dans les rues de Lyon, dès 10h30, et avec le souvenir cuisant des "émeutes généralisées à caractère insurrectionnel" du samedi 17 octobre, l'Office du tourisme incendiée et ses plus de 300 commerces pillés, Eric Davoine, commandant de la CRS 83, une compagnie républicaine de sécurité nouvelle génération pour lutter contre les violences urbaines, est "un peu dans l'expectative".

"Ce qui est sûr, c'est que cette conflictualité de la société française provient d'une perte d'idéologie historique depuis trente à quarante ans. Aujourd'hui, nous sommes plutôt face à un corps social qui s'inscrit dans la radicalité, non seulement dans les propos tenus dans les médias, mais également dans les comportements. Nous sommes souvent perçus par les manifestants les plus radicalisés comme une force d'oppression, et non comme une force chargée de garantir l'ordre public républicain."

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En 2021, le directeur général de la police nationale avait appelé de ses vœux la création d’une unité "nouvelle génération" pour lutter contre les violences urbaines qui se multipliaient, notamment dans les villes moyennes jusque-là épargnées par le phénomène.

Quelques mois plus tard, le ministre de l’Intérieur annonçait le déploiement de la compagnie républicaine de sécurité 8, alias CRS 8.

Le 24 janvier 2023, la loi d’orientation et de programmation du ministère de l’Intérieur (Lopmi), tout juste promulguée, actait la création de quatre nouvelles compagnies, sur le modèle de la CRS 8, dont une à Chassieu, installée fin novembre. Cette "nouvelle lame au couteau suisse des unités de force mobile", selon la définition qu’en donne Gérald Darmanin, peut faire face à des affrontements urbains dans un temps très court, avec des moyens spécifiques. Elle a été critiquée par certains pour ses interventions parfois violentes, sur plusieurs théâtres eux-mêmes rugueux.

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La retranscription intégrale de l'entretien avec Eric Davoine

Bonjour à tous et bienvenue dans ce nouveau rendez-vous de 6 minutes chrono. Nous accueillons aujourd'hui Éric Davoine.

Bonjour, monsieur.

Éric Davoine, vous êtes le commandant de la CRS 83 à Chassieu. Nous allons revenir sur ce fameux 17 octobre, parce que cette date a marqué une bascule. Le chef de la CRS 8 parlait de « zone de guerre ». Est-ce qu'à Lyon, vous avez eu ce même sentiment de zone de guerre le 17 octobre ?

Oui, je partage tout à fait les propos de mon collègue de la CRS 8. Nous n'étions plus du tout dans le maintien de l'ordre public, mais dans des émeutes généralisées à caractère insurrectionnel, avec deux groupes. D'abord, des black blocs issus des mouvances d'ultragauche, qui sont venus au contact, puis un groupe de jeunes pilleurs qui sont venus s'y agréger. Ils étaient une dizaine de milliers, je pense, dans la ville de Lyon, pour saccager le centre-ville. Nous étions donc véritablement dans des zones de combat.

Ce que vous me disiez avant l'émission, c'est que vous aviez vous-même vu et senti ce changement dès le 13 octobre.

Oui, lors de la manifestation de Villeurbanne, vers la place du Totem, cours Tolstoï à Villeurbanne, nous avons senti un changement d'attitude des manifestants, qui recherchaient le contact et ne se dispersaient plus lorsque nous intervenions. Nous avons commencé à constater que les gaz lacrymogènes que nous utilisions n'étaient plus très efficaces, au regard notamment de l'équipement des black blocs qui nous faisaient face. Une volonté d'agressivité était également montée. La situation avait changé. Ce n'était plus le mouvement lycéen que nous avions connu pendant les semaines précédentes et qui nous permettait d'agir selon un principe de force retenue, c'est-à-dire en faisant très attention.

Aujourd'hui, sur quels critères repose la doctrine du maintien de l'ordre public ? Quels en sont les principes ?

Nous restons toujours sur le même principe que celui du Schéma national du maintien de l'ordre, mis en place il y a quelques années, c'est-à-dire une mise à distance du corps social. Sauf qu'aujourd'hui, au regard des équipements, nous constatons une volonté de contact et de recherche de l'affrontement, dans le but de nous infliger des blessures assez importantes et de mettre à mal le dispositif policier. Nous sommes donc toujours dans cette logique de mise à distance, mais le corps social changeant, nous sommes obligés de nous adapter et d'intégrer parfois le contact comme méthode, lorsque nous arrivons à l'ultima ratio de la prise de décision.

Au lendemain des émeutes, Emmanuel Macron a demandé au ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez, une nouvelle doctrine face aux casseurs. Jusqu'aux années 1960, la doctrine du contact avait fait des morts, notamment en octobre 1961 ou à Charonne. Aujourd'hui, alors que nous constatons une radicalité et que des personnes vont au contact des forces de l'ordre, comment peut-on être plus offensif sans pour autant revenir à des pratiques qui ont pu avoir des conséquences dramatiques ?

Je crois que c'est un peu le mal français. Les compagnies républicaines de sécurité, qui ont été créées en 1944, ont accompagné la pacification des rapports sociaux. Nous disposons donc de très belles unités. Comme je vous le disais, c'est le mal français : nous critiquons toujours les plus belles unités que nous possédons. Nous faisons un peu l'envie du monde entier au regard de notre conception du maintien de l'ordre. Pourquoi ? Parce que les CRS constituent une force spécialisée. Nous avons l'habitude des opérations de maintien de l'ordre et nous gardons donc toujours notre sang-froid. Le chef d'unité est là pour réguler l'ensemble des émotions qui pourraient gagner les effectifs. Nous essayons donc toujours de rester un cran en dessous. J'ai également une direction centrale à Paris qui nous fait travailler en matière de performance, afin de supporter le plus possible les incidents et de toujours conserver la maîtrise de nos interventions.

Il est vrai qu'il y a eu des blessés graves. Une lycéenne de 17 ans a été gravement blessée à l'œil à Mulhouse. Un jeune de 17 ans, je crois que c'était à Saint-Étienne, a eu la main arrachée. Comment, dans un tel chaos, parce que nous pouvons parler de chaos et que vous évoquiez une zone de guerre, peut-on garantir la proportionnalité de l'usage des armes ?

Je ne vous cache pas que c'est un drame pour nous. Je suis moi-même père de plusieurs enfants et j'ai été manifestant lorsque j'étais lycéen. Il est évident que nous ne pouvons pas nous satisfaire de mains arrachées ou d'yeux crevés. Mais c'est toute la difficulté à laquelle nous sommes confrontés. Lorsque nous allons disperser une foule, cela signifie que nous sommes montés en puissance. Normalement, les personnes qui n'ont rien à y faire ne devraient plus rester. Nous n'avons alors affaire qu'aux personnes qui recherchent véritablement l'affrontement. Lorsque nous lançons une grenade, c'est uniquement parce que la nécessité s'en fait sentir. Sinon, nous évitons d'utiliser ce moyen. Et lorsqu'elle est lancée, c'est pour gérer une foule et non un individu en particulier. Malheureusement, nous avons eu un jeune garçon qui a ramassé cette grenade. Un grand mouvement est annoncé jeudi 5 novembre. Nous verrons ensuite comment la situation évoluera.

J'avais une question que beaucoup de personnes se posent. Nous avons vu, dans le centre-ville de Lyon, des magasins complètement barricadés. Est-ce qu'un tel dispositif des forces de l'ordre est tenable jusqu'à la fin de l'année, voire jusqu'aux élections présidentielles ?

Nous allons justement voir ce que le gouvernement et les autorités préfectorales vont décider. Nous observons l'évolution de la situation. Il est vrai que nous sommes un peu dans l'expectative, parce que jusqu'à présent, nous avons connu beaucoup de violences, même si, samedi 24 octobre, nous avons constaté une baisse d'intensité. Nous sommes intervenus, mais la situation était beaucoup plus calme. Cela reste à voir, c'est encore un peu le mystère. Ce qui est sûr, c'est que cette conflictualité de la société française provient d'une perte d'idéologie historique depuis 30 à 40 ans. Aujourd'hui, nous sommes plutôt face à un corps social qui s'inscrit dans la radicalité, non seulement dans les propos tenus dans les médias, mais également dans les comportements. Nous sommes souvent perçus par les manifestants les plus radicalisés comme une force d'oppression, et non comme une force chargée de garantir l'ordre public républicain.

Le gouvernement veut permettre aux préfets d'interdire à certaines personnes de participer aux manifestations et réfléchit notamment à pénaliser la dissimulation du visage. Sur le terrain, est-ce que cela changerait quelque chose ?

C'est toujours très difficile, parce que nous sommes plutôt là pour intervenir, notamment pour protéger les commerces. Mais en amont, avant les manifestations, vous avez pu constater que nous prenons des mesures de plus en plus strictes, notamment en participant aux fouilles de sacs, pour empêcher les velléités des manifestants et surtout les déséquiper. Parce qu'aujourd'hui, ils arrivent tous assez lourdement équipés, notamment en matière d'armement. Nous avons reçu des boules de pétanque, des bouteilles d'acide. Le 17 octobre, l'un de mes fonctionnaires a même subi une fracture de l'avant-bras à la suite d'un projectile qui lui a été lancé avec un moyen assez puissant.

Merci Éric Davoine, d'être venu sur le plateau de 6 minutes chrono. Pour plus d'informations sur l'actualité lyonnaise et notamment sur le mouvement social actuel, rendez-vous sur www.lyoncapitale.fr. À très bientôt, merci beaucoup, au revoir.

Je vous remercie.

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