Never Let Me Go : Clonage de raison

Ex-roi du clip, Mark Romanek livre, dans une Angleterre de carte postale, une étrange science-fiction romantique. Entre don d'organes, clonage et triangle amoureux, un film glaçant sur l'aliénation.

Au départ, comme trop souvent, ce film se présente avec toute une série de handicaps propres à faire naître les a priori : un titre digne d'un tube de Céline Dion, un trio d'acteurs (Carey Mulligan, Keira Knightley, Andrew Garfield) souvent suspects de minauderie caractérisée, et un réalisateur ex-star du vidéo clip, Mark Romanek (Coldplay, Beck Weezer, Bowie ou encore Johnny Cash pour lequel il réalisa un sublime clip-testament avec Hurt). Mais d'une part, si Never Let Me Go est effectivement le titre d'une chanson, elle est l'oeuvre d'une certaine Judy Bridgewater, une chanteuse qui, pour ne pas exister réellement, offre l'une des plus belles séquences du film. Et d'autre part, il apparaît ces dernières années que "clippeur" rime de moins en moins avec frimeur et de plus en plus avec grand cinéaste (Michel Gondry, Spike Jonze, Anton Corbijn...). La preuve, Romanek, loin des effets de manche, dirige son trio de personnages avec la finesse d'un marionnettiste virtuose et délicat.

Il faut dire que ces trois-là, Kathy (Mulligan), Ruth (Knightley) et Tommy (Garfield), que l'on suit aux différents âges de leur éducation anglaise, sont bien des marionnettes. Des marionnettes que la société façonne non pas, comme on pourrait le penser, dans le but d'en faire de parfaits et dociles citoyens comme cela se passe dans la plupart des collèges anglais (et de l'univers). Mais pour en faire, et c'est là que l'on frissonne, de parfaits... donneurs d'organes. Dans cette dystopie qu'est Never Let Me Go, la société anglaise est en effet si avancée que l'espérance de vie a atteint les 100 ans, grâce apprend-on à ces élevages de clones et à la généralisation du don d'organes qu'elle permet. Pourtant, ici, c'est ce qui fait le charme de ce film, non seulement on ne trouve aucune trace de science-fiction (juste la campagne anglaise des années 60 à 90, beaucoup de tweed et des tombereaux de pluie), mais surtout l'absence de "pourquoi du comment" rejette le sujet (la bioéthique, en somme) en toile de fond. Comme un ciel un peu incertain auquel on ne fait plus attention.

Sacrifices intimes

Tiré d'un roman de l'écrivain britannique Kazuo Ishiguro (auteur du fameux Les Vestiges du Jour, porté à l'écran par James Ivory), adapté par Alex Garland (auteur de La Plage et de scénarios pour Danny Boyle), Never Let Me Go s'intéresse surtout à son triangle amoureux de jeunes égarés, purs produits d'un système dont ils ne savent rien ou si peu : Kathy aime Tommy qui aime Ruth qui aime Tommy qui en réalité n'aime vraiment que Kathy. Ces trois-là n'ont pas le choix, ils n'ont personne d'autre, même s'ils sont vaguement à la recherche de leur "Original" pour avoir une petite idée de qui ils sont. Alors ils s'apprennent mutuellement la vie, aussi courte soit-elle, et l'amour, perçu comme une possible échappatoire à leur destin. Mais au final ce qui imprègne le film d'une glaçante étrangeté, c'est la passivité, la docilité avec laquelle les trois personnages condamnés à mort acceptent leur condition de banque d'organes sur pattes. Comme on attendrait simplement la fin de la récréation, en espérant vaguement qu'elle n'arrive jamais, tout en sachant très bien qu'elle est imminente.

Car si, à l'heure où l'on parle, sans doute par abus de langage, de "bébés médicaments", le film effleure un sujet que l'actualité met en lumière, dans le fond, c'est de tout autre chose dont il est question. Quelque chose, et c'est sans doute pourquoi le film est si réaliste, de plus profondément ancré dans notre réalité immédiate : la passivité et l'aliénation face à un système invisible où l'individu est quantité de plus en plus négligeable (et jusqu'où, finalement ?). Un thème magnifiquement déployé par Mark Romanek mais aussi Alex Garland, dont le film porte assurément la patte, lui qui n'a cessé de questionner à travers ses livres et scénarios la quête illusoire de l'absolu. Et ce qu'il en coûte de sacrifices intimes que de se conformer à un groupe auquel on n'appartient non seulement par fatalité mais aussi à des fins purement utilitaires.

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