"En mai 68, j'étais en classe de Seconde chez les maristes, autant dire que ce n'était pas le foyer de la révolution ! Mais je considère que je suis vraiment le produit de ce chambardement-là ; c'est ça qui a fait ma conscience politique.
Mon expérience de vie en communauté est plus tardive. On s'est installés à Moulinsart - la maison nous faisait penser à Tintin - en 1975. En était 12 adultes, puis 6 enfants venus progressivement. On était d'abord dans une disposition "classique" : les couples avaient une chambre et les célibataires aussi. Mais tous avaient envie d'expérimenter la libération sexuelle, et contestaient la famille : le couple était le foyer du devoir, c'était l'ennemi, il fallait se réapproprier soi-même. On était très inserrés dans le tissu croix-roussien, la plupart d'entre nous avaient été en fac de psycho ensemble et nous étions tous issus des mêmes milieux : nos parents étaient des chrétiens de gauche, on n'avait souffert de rien, on était même en très bons termes avec nos parents ! On était travaillés par les questions de notre époque, comme celle de la libération sexuelle, mais nous ne sommes passés à l'acte que 4-5 ans plus tard quand la maison a en partie brûlé. On a bricolé des réparations et on a décidé, lors d'une de nos réunions hebdomadaires du vendredi soir, de répartir les chambres différemment. Il y avait une chambre collective, où la règle était de ne pas faire l'amour, et des chambres individuelles qui n'appartenaient à personne. L'organisation de l'espace est vraiment déterminante dans les modes de relation. Le soir, on allait dans la chambre dans laquelle on avait le plus envie d'aller. Il n'y a jamais eu de bagarres. Nos couples ont volé en éclats. On avait imaginé qu'on pouvait nouer une relation avec quelqu'un d'autre tout en gardant des relations privilégiées, mais c'est une vue de l'esprit. Tout le monde, à un moment ou un autre, a couché avec tout le monde. Plusieurs enfants sont nés ; il n'y a jamais eu d'inquiétude sur la paternité. En 1977, pour la naissance de Colin, on a tous assisté à l'accouchement - c'était un vendredi soir... On allait même ensemble aux cours de préparation à l'accouchement ! La prise en charge des enfants était collective. Chaque soir, un couple ou une personne occupait "la chambre de garde", à côté de celle des enfants, et assurait la surveillance de nuit et le réveil, le petit-déj et la conduite à la crèche ou à l'école. Ça m'a permis d'aller en prison pendant deux mois pour "insoumission" sans me préoccuper de la garde de mes deux enfants. L'éducation anti-autoritaire telle qu'on concevait, ce n'était pas du tout "fais ce que tu veux quand tu veux" ; les enfants avaient des horaires et des structures de vie. Pour nous, il s'agissait davantage de leur proposer un modèle de relation aux adultes différents de la famille nucléaire bourgeoise. Les gamins ont d'ailleurs noué des relations très importantes avec les adultes ; ils en ont gardé des liens très forts et constituent, entre eux, une fratrie très unie.
On avait un seul compte en banque commun à tous les douze ; tous nos salaires étaient versés dessus et tout le monde avait le carnet de chèques dans la poche. Chacun faisait un usage personnel de l'argent collectif. Ça a tenu plus de dix ans ! Rétrospectivement, je pense qu'il faut des fondamentaux pour que ça marche. Le premier : être nombreux, car le nombre peut amortir les difficultés des uns ou des autres. Là, on était douze, mais avec tous les gens de passage et tous les copains, on était souvent le double ou le triple. Sinon, quand les problèmes de couples ou relationnels affectent 2 ou 3 personnes sur 6, c'est infernal ! Le partage de l'argent me paraît essentiel aussi. Enfin, je crois que le rapport constant entre le politique et l'affectif est très important. Quand l'affectif vient à manquer, le projet politique peut prendre le relais et vice-versa. Aujourd'hui, les gens qui ont partagé cette expérience ont autour de 55 ans ; ils vivent presque tous dans des couples recomposés. On se retrouve tous au moins deux fois par an dans les Cévennes, où nous avons une maison en commun ; les problèmes d'intendance sont réglés comme du papier à musique : on s'est forgés une vraie culture collective et nos liens sont je crois indéfectibles. Je suis le seul à ne pas être devenu propriétaire. J'ai vécu en expériences collectives pendant vingt ans, à Moulinsart, rue Leynaud ou ailleurs. Aujourd'hui, j'aurais énormément de peine à vivre collectivement ; j'ai besoin de fermer ma porte, de dire "enfin seul !". Ne pas avoir d'espace à soi, pas de frontière, et partager tous les biens matériels, c'est un moment révolutionnaire. Mais on ne peut pas vivre dans la révolution permanente, l'intrusion constante des autres - même au meilleur sens du terme - est épuisante. Aujourd'hui je n'ai plus l'énergie, mais je crois que j'ai conservé beaucoup de choses de cette époque et notamment : "En ayant rien, j'ai tout". Alors qu'on va de plus en plus vers d'illusoires besoins de sécurité jamais satisfaits, que la société individualise et précarise sans cesse davantage, je crois qu'il est possible de rompre ça. En essayant d'avoir d'autres usages des choses, de s'inventer des modes de résistance, et surtout de retrouver des solidarités."
Émoi de mai : quand mai 68 à Lyon se raconte en BD