Brigitte Giraud portrait assise
Brigitte Giraud © Tim Douet

Livres : trois auteurs régionaux au cœur de la rentrée littéraire

Brigitte Giraud avec Vivre vite, Carole Fives avec Quelque chose à te dire et Pierre Péju avec Effractions figurent parmi les écrivains de notre région qui ont de bonnes chances de se distinguer lors de la rentrée littéraire. Qui s’annonce, comme chaque année, aussi passionnante que fournie.

 

Brigitte Giraud, les choses de la vie

Avec Vivre vite, Brigitte Giraud revient sur le décès accidentel de son compagnon, au crépuscule du siècle dernier, sujet déjà évoqué dans À présent. Un roman autobiographique aux allures d’enquêtes intimes qui fait aussi le bouleversant portrait d’un homme et d’un amour fauchés par la contingence.

Avec À présent en 2001, Brigitte Giraud avait déjà évoqué cette histoire on ne peut plus intime, celle du décès de son compagnon dans un accident de moto lors d’un banal trajet quotidien.

C’était l’un de ses premiers livres. Depuis, l’autrice lyonnaise en a écrit bien d’autres et construit une œuvre importante dont la délicatesse et la justesse de ton pourraient être les maîtres mots et qui lui ont valu notamment un Goncourt de la nouvelle en 2007.

Elle y revient aujourd’hui, plus de vingt ans après, dans des circonstances toutes particulières. C’est le point de départ du livre : la vente de la maison achetée avec Claude et qu’il n’a jamais habitée, le couple étant en cours d’installation dans la demeure de leurs rêves, à la Croix-Rousse, au moment de l’accident.

Un projet immobilier en passe de bétonner l’un des derniers havres de paix et de verdure du quartier lyonnais l’oblige à quitter “le témoin de cette vie sans Claude” : “J’ai vendu mon âme et peut-être la sienne”, écrit Brigitte Giraud. Alors il faut rembobiner l’histoire, faire “une dernière fois le tour de la question, comme on fait le tour du propriétaire, avant de fermer définitivement la porte. Parce que la maison est au cœur de ce qui a provoqué l’accident”.

Sans elle, suppose-t-elle, Claude serait sans doute encore là. La question, ou plutôt les questions, que Brigitte Giraud pose en une sorte de Cluedo intérieur, retracent le faisceau d’événements qui ont conduit au drame : un séjour imprévu à Paris chez son éditeur, un frère qui gare sa moto dans un espace disponible de cette nouvelle maison, le fait que Stephen King ne se soit pas tué dans un accident de moto quelques jours avant, l’écoute d’une chanson plutôt qu’une autre, etc., etc.

Un enchaînement de faits hasardeux et de timing mal branlé auquel il faut ajouter le modèle de la moto fatale, une bombe sur roues de la marque Honda, interdite en France, qui pourrait figurer à elle seule la flèche du temps. Et si, et si, et si, voilà la teneur de Vivre vite et qui en fait tout le sel car pour accepter il faut comprendre, même l’incompréhensible, tenter de répondre à des questions qui tourneront en boucle pour toujours.

Mais surtout, au cœur de l’enquête, car c’en est une, Brigitte Giraud dresse le portrait d’un couple – d’une famille même, ils ont un enfant en bas âge – et le portrait d’un homme, Claude, que l’on suit vers l’issue fatale en espérant fébrilement que la littérature va avoir le pouvoir d’enrayer la marche inexorable du destin – et si… Cela n’arrivera pas, car “il n’y a pas de si” mais c’est toute la magie du livre qui se clôt sur des pages bouleversantes dont on ne dira rien. Bouleversantes précisément car Brigitte Giraud s’affranchit du pathos.

Ici l’émotion naît de la douceur et de la délicatesse. D’une pudeur immense “face à cette chute qui a entraîné toutes les manières de tomber”. Il est difficile d’arriver à ce genre de conclusion quand on sait les livres qu’a écrits Brigitte Giraud, mais on tient peut-être là – si tant est que ce soit important – son plus grand livre.

• Kevin Muscat

Vivre vite – Brigitte Giraud, Flammarion, 208 p., 20 €.


Pierre Péju, une entrée par Effractions

Né à Lyon en 1946, auteur de La Petite Chartreuse (prix du Livre Inter en 2003) et Le Rire de l’ogre (prix du roman Fnac en 2005), Pierre Péju signe un passionnant recueil, Effractions.

Sur cette idée d’effraction qui donne son titre et un thème commun au recueil qu’il a récemment publié, Pierre Péju est affirmatif : “C’est une notion que je porte en moi depuis très longtemps. Elle caractérise mon métier, celui d’écrivain. L’écrivain fait effraction, il pénètre dans la vie des personnages qu’il met en scène. Et il laisse ses personnages faire effraction dans la sienne.”

On n’a aucun mal à le croire lorsque l’on est plongé dans son livre, Effractions. Peu importe, au fond, que les trois récits contenus dans le recueil soient de courts romans ou de longues nouvelles. (À moins que ce ne soit des novellas, ainsi que les Italiens nomment ce type de romans courts...).

L’essentiel reste que les trois histoires, chacune à leur manière, nous entraînent dans des territoires singuliers, des univers que l’on prend plaisir à découvrir et que l’on quitte à regret. Sans doute parce qu’elles sont impeccablement construites et qu’elles contiennent une réflexion profonde sur notre humanité.

La première, Effractions, donne son titre au recueil. Elle nous confronte à trois voyous en cavale, après une tentative foirée de cambriolage. L’un d’entre eux se réfugie dans une petite île au rivage hostile. Qui se révèle être la propriété d’une grande artiste contemporaine, connue pour ses œuvres aussi monumentales qu’iconoclastes. La rencontre entre le jeune marginal en rupture de ban et la créatrice en pleine interrogation métaphysique s’avère explosive, sanglante même…

Le deuxième récit, Usurpation, débute dans un aéroport parisien. Un écrivain réputé vient au secours d’un homme pris d’une crise d’angoisse dans les toilettes. Il l’abandonne à son sort et court prendre son avion pour Tunis, où il doit participer à une manifestation littéraire. Il s’aperçoit ensuite qu’il a pris par erreur le passeport de l’inconnu.

Mais une fois en Tunisie (pays que l’auteur connaît bien, pour y avoir séjourné lors du printemps arabe), par jeu, par défi, il décide d’endosser l’identité de celui qu’il a tenté de secourir. Il met là le doigt dans un engrenage dangereux…

Enfin, Péremption, le récit le plus émouvant du triptyque, sans doute parce que c’est le plus personnel, nous met au contact d’un homme âgé, qui vient de passer le cap des 70 ans. Il redoute d’affronter l’inévitable processus de dégradation physique et mentale lié au vieillissement, avec pour seul horizon une fin prochaine. C’est en tout cas la raison pour laquelle il décide d’intégrer une société secrète, la SAM : Suicide Assistance Mutuelle. Une organisation qui propose à ses membres de mettre fin à leur vie par surprise et sans souffrance. Une mort par effraction en somme…

• Caïn Marchenoir

Effractions – Pierre Péju, éditions Gallimard, 304 p., 21 €.


Carole Fives, bien entendu !

Quelque chose à te dire, c’est le titre du dernier roman de Carole Fives. Eh bien ce “quelque chose” mérite d’être entendu.

Tenir jusqu’à l’aube, roman – paru en 2018 – qui avait largement révélé le talent de Carole Fives, mettait en scène une jeune mère célibataire en proie aux pires difficultés.

Dans son nouvel opus, Quelque chose à te dire, c’est aussi une femme, Elsa Feuillet, également mère d’un jeune enfant, qui est l’héroïne du livre. Elle est aussi un peu complexée et manque de confiance en elle malgré des dons et une intelligence évidente. Une personnalité fragile qui lui a toutefois permis de publier quelques brefs romans, salués par ce que l’on nomme pudiquement “un succès d’estime”.

En tout cas, elle se sent toute petite par rapport à la grande écrivaine qu’elle admire, Béatrice Blandy. Une incarnation de ce qui est pour elle la réussite absolue, d’un point de vue littéraire mais aussi social.

Une femme idéale, idéalisée, dont elle connaît les textes sur le bout des doigts, quand ce n’est pas par cœur. Une manière de modèle.

Aussi quand la grande femme de lettres meurt soudainement d’un cancer, elle en est bouleversée. Et quand le compagnon de Béatrice Blandy l’invite à venir le rencontrer dans le splendide appartement parisien qu’il partageait avec elle, Elsa oublie sa timidité paralysante et se précipite sur les lieux.

À partir de là s’engage un troublant jeu de séduction et de fascination. Petit à petit l’écrivaine vivante mais peu reconnue se glisse dans la peau de l’écrivaine morte mais renommée. Elle s’introduit même en cachette dans le bureau secret de la défunte. Pour y trouver…

Nous garderons bien de vous dire quoi. Et pour cause, le roman de Carole Fives n’est pas seulement une étude psychologique du milieu littéraire et artistique parisien, découvert par une jeune femme faussement naïve. Même si cet aspect-là est passionnant. C’est aussi un thriller haletant porté par un suspense adroitement entretenu et de surprenants rebondissements.

• Caïn Marchenoir


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