Concert au Radiant-Bellevue : le Monde selon Dominique A

De retour sur scène, Dominique A vient présenter ni plus ni moins que Le Monde réel, titre de son dernier album, particulièrement exigeant, oscillant entre jazz, classique et musique de film imaginé – et apocalyptique –, noyé de cordes et de désillusions. Un disque sublime et roboratif, difficile d’accès, comme souvent les plus belles choses.

Ces dernières années, Dominique A a beaucoup cherché, expérimenté les formes, peut-être, quelque part, parce que depuis Éléor au moins l’inspiration s’était quelque peu essoufflée. Alors, par exemple, A avait publié la même année un album acoustique, l’autre lorgnant l’électronique, puis livré Vie étrange, un album de confinement au minimalisme achevé. Peut-être ces albums étaient-ils des préparations, des échauffements, au grand œuvre que le chanteur de Provins a voulu pour ce dernier disque en date, Le Monde réel, enregistré pendant un mois entier au studio-manoir de la Frette, à Paris par Yann Arnaud (Air, Syd Matters, Jeanne Cherhal) avec un collectif de musiciens. Un disque qui est comme un oxymore empreint de lumière noire, de désespoir retenu, avançant à pas de loup mais porteur d’une grandiloquence à laquelle Dominique A ne nous avait guère habitué. D’une ambition aussi qui va bien au-delà de la musique pop, ou du rock. S’en affranchit même carrément. Comme si l’enjeu primait sur le jeu. Car il est question ici de se frotter aux problèmes du monde, Le Monde réel, et peut-être surtout de sa fin car il ne s’agit pas tant ici de le sauver mais d’en compter les abattis sans pour autant sombrer complètement dans le désespoir.

C’est la première fois, il faut le noter, que Dominique A se penche sur la généralité des problèmes contemporains, les inquiétudes liées à l’écologie, la tentation de l’exil (et donc la question des migrants, sur Nouvelles du monde lointain), lui plutôt héraut de l’intime et de la métaphore personnelle. Comme si finalement, petit à petit, son écriture, c’est l’époque, avait fini par se laisser contaminer par l’inquiétude – qui plus est au cours de l’enregistrement d’un album écrit durant cette phase même. Et la chose demande d’être prise au sérieux, si tant est que l’auteur du Courage des oiseaux n’ait jamais pris quelque chose à la légère. L’intime ne pointe le bout de son nez qu’en deuxième partie de disque sur des morceaux comme Le Monde réel, La Maison ou Le Manteau retourné de l’enfance, thématiques plus classiques du chanteur mais ici autrement mises en scène, et s’inscrivant dans la thématique générale sous les habits de la nostalgie.

Nouvelles du monde lointain

Nous sommes donc ici à un moment du monde où l’appel de la forêt semble devoir être le dernier (Dernier Appel de la forêt). Un moment d’urgence et de sidération à la fois. Il faudrait bouger, se bouger, vite, mais l’on n’y arrive pas. L’angoisse de l’apocalypse est trop forte, baignée de déni sans doute aussi, puisque la réalité, la nôtre, est ainsi. L’humain est soudain bien dérisoire face aux roches, éternelles, immuables, qui nous verront mourir en se foutant de nous. Nous étions embarqués dans le monde de la vitesse si bien théorisé par Paul Virilio, et soudainement “le temps parla de manquer”. Nous courions ce monde, soudain nous butons dessus. Et ne reste peut-être donc pour beaucoup que les Nouvelles du monde lointain et la nostalgie précitée.

Il n’y a pas pour autant réellement d’alarmisme dans ce disque, qui respire étrangement une forme d’apaisement (de résignation ?), qui martèle surtout les constats mais appelle tout de même à la réconciliation, à retrouver le collectif – ce que fait l’album qui convoque nombre de musiciens ayant pu y mettre leur patte –, “le commun” (ou “les communs”), ce concept si court ces dernières années. Comme sur Avec les autres qui, sans naïveté aucune, constate et parie, “nous n’irons bien, nous n’irons loin qu’avec les autres”, appelant à la nécessité de “remballer la vipère”, de “penser contre soi-même”. Ce qui va sans doute demander quelques efforts. Et le poète semble en avoir conscience qui ne chercherait presque pas à convaincre.

Spirit of Eden

Musicalement aussi, plutôt que de céder à la tentation de plomber l’atmosphère, Dominique A injecte dans ce disque, qui est à son œuvre ce que Spirit of Eden fut à celle de Mark Hollis (Talk Talk), un tournant vers l’abstraction dont l’avenir nous dira s’il est définitif, une belle vitalité musicale. Où l’on retrouve aussi bien des arrangements qui évoquent Debussy que quelque chose comme de la musique liturgique, du Prokofiev sur lequel le jour ne se serait jamais levé, où les instruments semblent incarner à la fois personnages (fantomatiques) et enjeux narratifs, quelque chose de Satie, aussi, un peu ou du jazz en liberté – pléonasme – à travers cette batterie qui semble recouvrer l’ensemble d’un doux linceul régulièrement soulevé par le vent.

Homme de guitares, Dominique A les délaisse totalement (auraient-elles fait l’objet d’une extinction ?) et c’est le piano qui est omniprésent, de même que les instruments classiques (flûtes, harpes) tandis que les atmosphères et rythmiques l’emportent sur les mélodies, comme pour marquer l’usure du temps et l’impossibilité pour l’homme de réagir. Marquer une certaine langueur aussi puisque le tempo de l’album ne subit guère de variations, inexorable qu’il est du début à la fin (du monde). Dominique A, par là, nous emmène dans un tunnel dont l’issue est inéluctable, tout juste aura-t-on la possibilité de s’adapter. C’est que les éléments ont pris le dessus, sous le regard des roches, le vent souffle, l’eau monte (les souvenirs aussi), les rideaux de pluie dégringolent (les illusions avec), vidant le ciel, les feux embrasent la terre, “bataillent avec le vent” comme dans une version atone d’un préquel de La Route de Cormac McCarthy.

Peau d’A

Si l’on pense beaucoup, dans ce rapport prosaïque à la nature, presque animiste, divinement changé en poésie, cette solitude chargée, à Jean-Louis Murat, pour la première fois sans doute, et c’était à faire, Dominique A marche sur quelques bouts de terre appartenant à Gérard Manset, ce grand poète et musicien voyageant en solitaire depuis cinquante ans sans jamais se mesurer à personne, ni à la scène ni aux modes, développant un monde musical aussi épique et étendu que la Terre du Milieu de Tolkien ou le Westeros de Game of Thrones, hors du temps et hors de tout, au caractère mythique mais à la résonance bien réelle. Mais il faut aussi saluer chez cet homme et chanteur souvent rentré un costume de crooner diaphane – sa voix a rarement été si en avant – qui n’est pas sans rappeler Michel Legrand et ses textes en tourbillon. Car ici, sur cette terre musicale où les refrains sont absents, on se croirait presque dans une comédie musicale : Les Paratonnerres de Cherbourg ou quelque chose comme ça. Peau d’A, peut-être.

Le monde est, paraît-il, ce qu’on en fait, qu’il soit réel ou fantasmé, depuis sa position de poète intrinsèquement romantique, genre de Lamartine ou de Goethe posté à l’orée de l’océan plutôt que sur son lac ou sa rive du Rhin. Et qui contemple – en même temps que l’album, Dominique A a publié le très complémentaire Le Présent impossible, recueil de poésie où la vigie Ané scrute, sidérée, un monde inerte ou presque – le monde omniprésent qu’il ne faut pas seulement empêcher de mourir mais célébrer dans ses moindres détails, les plus insignifiants. Car le fait est que nous mourrons bien avant lui. Et en attendant, nous dit Dominique, notamment sur le sublime Au bord de la mer sous la pluie, nous serons seuls.


Dominique A – Le 13 décembre, au Radiant-Bellevue
Album : Le Monde réel (Cinq7)


 

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