Atik Rahimi, Prix Goncourt : "Si c'est un prix politique, je n'en veux pas"

L'auteur afghan, de passage demain à Lyon, nous livre les arcanes créatifs de l'ouvrage, et répond à l'évocation d'un éventuel symbole politique dans cette distinction.

L'artiste afghan était paisiblement et sans bruit exposé au Rize à Villeurbanne depuis octobre, par le biais d'une très belle série de photos, quand tout à coup, l'agitation s'est faite autour de lui et de son dernier roman, Syngué sabour. Si Atik Rahimi est un cinéaste et photographe brillant, c'est le romancier qui vient d'être récompensé par le plus illustre des prix littéraires français, le Goncourt. Un roman que d'aucuns ont estimé "simple" et "puissant"... Des termes en réalité peu élogieux si l'on considère qu'ils servent généralement à qualifier poliment un objet dont les qualités ne sont pas très enthousiasmantes. Syngué sabour est en effet un bon roman, qui se lit, voire se dévore, vite et sans remous. S'il s'agit de l'histoire d'une femme afghane qui veille un époux à demi-mort, abandonnée de tous dans une ville à feu et à sang, le déroulement est attendu, ce qui n'est pas désagréable mais pas bouleversant non plus. Le Goncourt 2008, décerné à un écrivain afghan qui écrit pour la première fois directement en Français, est-il un prix politique ? Ou encore politiquement correct ? La réponse altère sans doute la beauté simple et puissante, pour reprendre ces termes décidément bien pratiques, du récit d'Atik Rahimi, qui se défend très bien de cette dure critique, et avec une humilité déconcertante.

Lyon Capitale : Le Goncourt a mis un coup de projecteur sur votre activité de romancier, mais en réalité vous alternez l'écriture avec un travail photographique exposé partout dans le monde, et la réalisation de films.
Atik Rahimi : Je suis quelqu'un qui ne peut pas rester tranquille, en revanche j'ai toujours besoin de prendre de la distance avec ce que je viens d'achever. Il ne s'agit pas d'indifférence, mais plutôt d'une indépendance nécessaire, comme lorsqu'on fait un enfant et qu'il faut un jour se détacher de lui. Alors comme j'ai toujours des choses à dire, je passe d'une discipline à l'autre pour les exprimer. On ne peut pas tout dire à travers une seule œuvre, chacune est comme une pierre qui crée une pyramide insoutenable...

Dans votre roman, la narratrice échappe par deux fois au viol, elle semble de plus en plus déterminée à survivre en suivant une ligne toute tracée, celle de la narration. Mais est-ce aussi celle d'un destin ?
Si vous parlez du destin dans son acception religieuse, tel que le concept est écrit dans les religions, non. Ce n'est pas ça du tout. En revanche, pour moi, tout ce qu'on fait a un écho dans ce monde, c'est évident. Toute action entraîne une réaction. Comme disait André Breton, il existe un "hasard objectif".

C'est la première fois que vous publiez directement en Français, avez-vous lors de l'écriture du roman procédé à une sorte de traduction mentale ?
Pas du tout, comme dirait Duras, "les mots m'ont attaqué". Le Français s'est imposé à moi pour raconter cette histoire.

Il y a beaucoup de sexe dans ce roman, décrit de façon assez violente. Et ces passages narratifs contrastent avec les règles sociales imposées par les rigoristes.
On ne sait rien de ce qui se passe à l'intérieur des couples, pas plus qu'on ne sait quelle est la vie des femmes afghanes. Mon personnage est une femme avant d'être une Afghane, et il ne faut pas l'oublier. Par ailleurs, il existe une tradition très ancienne de poésie de femmes pashtounes, avec beaucoup d'expressions érotiques et une violence qui vous étonneraient sans doute beaucoup.

Comment réagissez-vous lorsqu'on vous dit que votre Goncourt est un prix politique ?
Mal. C'est à vous et aux lecteurs que je pose la question. Qu'en pensez-vous : la valeur littéraire de ce livre est-elle plus importante que sa valeur politique ? Il faut poser cette question au jury. Moi, si ce prix est politique, je n'en veux pas. Derrière ce roman, il y a évidemment un réel engagement de ma part, je n'aurais jamais imaginé cette histoire si je n'avais pas été afghan. Mais dès qu'il y a un peu d'engagement ou de symbole, on dit de tout que c'est politique, on l'a aussi dit pour le Nobel décerné à Le Clézio. Dans ce cas, on n'a plus qu'à considérer que tous les prix sont politiques !

Dans quelle mesure la création est-elle possible en Afghanistan aujourd'hui ?
La situation est très dure, pas seulement en Afghanistan, mais aussi au Pakistan et dans toute cette région du monde. Tout dépend aujourd'hui de décisions stratégiques et géopolitiques internationales, et avec l'élection de Barack Obama, on attend de voir ce qui peut se passer. Pour ma part je compte poursuivre mon travail avec des jeunes en Afghanistan, d'écriture et de réalisation. On a le projet de monter une chaîne de télé indépendante. Je continue à écumer les salons littéraires qui étaient prévus avant le Goncourt et dans lesquels, malgré ce prix, je ne peux pas me présenter autrement que comme un simple écrivain.

Atik Rahimi à Lyon et Villeurbanne le 18 décembre

Programme

16 heures : signature de son roman Syngué sabour, pierre de patience, à la librairie Passages, 11 rue de Brest, Lyon 2e.
18 heures : visite guidée de son expo photo Le Retour imaginaire (visible jusqu'au 20 décembre), au Rize, centre Mémoires & Société, 23-25 rue Valentin-Haüy, Villeurbanne.
19 heures : Echanges avec le public avant la projection gratuite de son film Terre et cendres, au Rize.

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