Biennale d’art contemporain : Rencontre avec la commissaire invitée

"Une terrible beauté est née", tel est le vers de Yeats qui intitule cette nouvelle édition de la Biennale d’art contemporain de Lyon qui s’ouvre aujourd’hui et qui durera jusqu’au 31 décembre. Victoria Noothoorn, commissaire invitée, a accepté de livrer à Lyon Capitale la genèse, le processus de fabrication, les fondamentaux de l’événement ainsi que sa vision de l’art contemporain. Rencontre.

Lyon Capitale : Avant d’en être la commissaire invitée, quel regard portiez-vous sur la Biennale d’art contemporain de Lyon ?

Victoira Noothoorn : C’est une biennale très connue internationalement, extrêmement prestigieuse. D’un point de vue extérieur, cette biennale est perçue comme expérimentale et assez avant-gardiste. Alors j’ai été honorée par l’invitation. Ça m’a pris du temps pour me décider, tant le défi est immense d’autant plus que j’habite très loin (ndlr. Buenos Aires), mais j’ai finalement pris la grande décision de me lancer ! Je travaille sur le projet depuis mai 2010.

"Une terrible beauté est née", ce vers du poème de Yeats est la thématique de la Biennale que vous avez choisie. Est-ce la contradiction de ce vers qui vous a inspirée ? Ce vers incarne-t-il l’image que vous avez de l’art en général ?

Non, il n’incarne pas ma vision de l’art, mais par contre je dois admettre que ce vers parle à mes préoccupations actuelles sur l’art contemporain. J’ai souhaité creuser et proposer une biennale qui restitue les expériences sensibles de l’art et l’émotion dans l’art. Cette expérience du sensible m’a amenée à travailler en lien étroit avec la littérature et aussi le théâtre. Puis j’apprécie aussi beaucoup la façon dont ce vers de Yeats parle au présent aujourd’hui, aux événements contemporains de la vie sociale, politique, historique. Ce poème de 1916 m’interpelle notamment parce qu’on sent que le poète porte un regard sur son propre présent avec une grande perplexité, sans savoir comment le juger alors qu’il est une évidence. J’aimerais que la biennale incarne la contradiction et la perplexité face à notre présent. J’aimerais arriver à produire une exposition où il y ait des tas de choses qui nous surprennent et qu’on reste un peu en "suspension", avec des questions mais pas forcément avec des réponses… Je ne cherche pas le didactisme !

Comprenez-vous qu’une partie du public, qui n’a pas forcément les codes de l’histoire de l’art, soit toujours un peu dans un état de "perplexité" face à l’art d’aujourd’hui ?

Je comprends tout à fait cela en effet, mais personnellement je me suis attachée à essayer de provoquer le contraire. Je pense que les expositions d’art et les œuvres d’art devraient communiquer clairement, et je crois que les commissaires sont responsables de cela. La sélection d’œuvres doit faire sens. J’ai travaillé sur une sélection qui je l’espère va parler assez fortement et directement au public. J’ai voulu que les messages soient compréhensibles et accessibles, mais parfois j’ai aussi fait le choix d’œuvres qui travaillent sur le mystère, avec des formes étranges afin de faire émerger quelque chose de pas tout à fait reconnaissable, mais dont on peut comprendre que ce mystère-là est le sujet même de l’œuvre. Je pense par exemple à une œuvre de Julien Discrit qui sera exposée. Dans son film, ce jeune artiste français pose un objet géométrique, métallique, un peu comme un miroir, dans une forêt et cet objet bouge dans la forêt. Quelle est la signification de cet objet géométrique ? Moi je pense que c’est une œuvre tellement belle par son étrangeté qu’il serait dommage d’essayer de la définir avec des mots… Je souhaite que le public vive cette expérience de la poésie et qu’il l’accepte afin d’avoir du plaisir.

Votre thématique de la Biennale réinterroge "Le beau" et "la beauté" en tant que concepts philosophiques, c’est assez audacieux de remettre de telles données au centre de l’art contemporain, non ?

En effet, mais je pense que c’est un sujet que l’on a laissé trop longtemps à côté des discours. C’est vrai que c’est un sujet intouchable et il y a presque une peur d’en parler… En le mettant dans le titre de la Biennale, j’espère que l’on sera obligé de parler de ce concept, de le discuter. Est-ce que la beauté existe ou non ? Est-ce parce qu’elles sont belles ou parce qu’elles sont riches ou parce qu’elles sont frappantes que certaines œuvres sont merveilleuses ? Est-ce qu’elles sont frappantes parce qu’elles sont belles et qu’est-ce que cela signifie ? Ce sont des questions fondamentales et qui réinterrogent aussi l’impact de cette beauté, dans le sens où la beauté est un standard que la culture occidentale a cherché à imposer aux autres cultures. En réfléchissant ainsi sur ce concept de beauté et en le malmenant et en le bouleversant, je m’interroge sur l’importance de repenser tous les standards que nous imposons au monde.

Comment s’est effectué le choix des artistes qui seront exposés ?

Le choix s’est développé au fur et à mesure que la Biennale se construisait. Très lentement, il y a des artistes qui, au fil de mes recherches et des mes voyages, s’établissaient toujours plus dans mon imaginaire. J’ai pris beaucoup de temps à faire ces invitations car je voulais que chaque artiste soit présent à la Biennale pour une raison bien précise et très forte. Les invitations ne devaient pas être circonstancielles mais elles devaient être nécessaires. Après je réfléchissais à l’espace, au budget, au fait que tel artiste serait en dialogue avec tel autre… La sélection inclut des artistes aux esthétiques diverses, leur regard sur le monde peut être très différent, je ne voulais pas d’une exposition homogène où tout ce que l’on voit serait une tendance !

Vous confiez que "les artistes ont été invités à répondre les uns aux autres", est-ce que vous avez l’impression que de plus en plus la dimension collective est importante dans la démarche artistique ?

Je pense que cela est fondamental notamment dans les biennales. Je partage énormément mon processus de travail avec les artistes pour qu’il puisse savoir très tôt quelles œuvres vont être montées. Ça leur permet de s’adapter. J’apprends beaucoup des artistes, c’est une expérience très enrichissante. Plus on partage, plus le projet s’enrichit et se développe. J’ai aussi beaucoup partagé le processus avec Thierry Raspail (ndlr. Directeur artistique de la Biennale).

Vous avez insisté sur le fait que cette exposition "ne cherche pas à témoigner, elle distingue l’art du journalisme et aussi l’art de la communication". Est-ce que vous pensez que c’est une des dérives de l’art contemporain cette disposition au "témoignage" ?

Ces phrases provocatrices dénoncent ce que j’ai constaté ces dernières années. Certaines expositions confondent l’art et le journalisme. Parfois des expositions montrent des documentaires sur certaines manifestations politiques dans le monde, ce que je trouve respectable mais on en oublie le principe et le pouvoir de l’art. Certes, on peut commenter les événements du monde, mais je trouve qu’il faut faire confiance à l’art, à son artifice, à son positionnement un peu distant de la réalité pour la critiquer avec humour ou avec exagération ou avec de l’abstraction, avec de la théâtralisation… On aboutit ainsi à des conclusions beaucoup plus fortes. C’est cela que j’aimerais montrer avec cette Biennale, le discours des œuvres, ce qu’elles ont à nous dire en tant qu’êtres poétiques. J’aime penser que les œuvres sont des individus, qu’elles ont des désirs, qu’elles ont des émotions, qu’elles veulent toucher le spectateur…

Qu’aimeriez-vous que les visiteurs pensent en sortant de la visite de la Biennale ?

J’aimerais que les spectateurs se disent qu’ils ont été le sujet d’un énorme voyage, un voyage dans l’imagination, un voyage dans la pensée, un voyage dans des émotions très différentes. Et dans l’idéal, j’aimerais qu’ils la visitent plusieurs fois !

Biennale d’Art contemporain, du 15 septembre au 31 décembre 2011.

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