Victor Bosch
Victor Bosch @Pierre-Antoine Pluquet

Victor Bosch, le 'papy' rock de Lyon

De l’exil espagnol aux succès mondiaux, Victor Bosch défend une culture guidée par l’intuition, loin des logiques purement comptables, où l’humain doit rester plus fort que les algorithmes.

Victor Bosch a eu plusieurs vies. Batteur dans le groupe de rock progressif Pulsar, premier groupe français à avoir été signé par un label anglais, et comparé au Pink Floyd français, producteur de la comédie musicale à succès Notre-Dame de Paris, père du Transbordeur, cette figure incontournable de la scène culturelle lyonnaise dirige aujourd’hui Le Radiant, à Caluire, où cohabitent les générations et les styles, Le Tobbogan, à Décines et gère la programmation du festival Les Belles Journées de Bourgoin-Jallieu. Rencontre rock.

Lyon Capitale :  Vous considérez-vous comme une grande gueule ?

Victor Bosch : Pas spécialement. Pour moi, une grande gueule, c’est souvent quelqu’un qui a envie d’exister avant tout, même si le raisonnement n’est pas de qualité. Il veut qu’on le remarque. Peut-être que je caricature, mais c’est une posture qui m’est insupportable. Moi, j’ai plutôt tendance à réfléchir et à dire les choses s’il y en a besoin. Sinon, je ne le fais pas.

Vous êtes né en Catalogne, à Campredó, votre père meurt quand vous avez deux mois, votre mère fuit le franquisme. Comment se forge-t-on dans ces conditions ?

Dans le changement permanent. On devient multiculturel, malgré soi. Quand j’ai quitté l’Espagne, j’avais sept ans et demi, presque huit. J’ai beaucoup pleuré : à cet âge-là, tu as déjà des souvenirs, une vie, un monde. Et d’un coup, tu bascules. Je suis passé d’un système très protecteur, très latin, à un système beaucoup plus rationnel, parce que je suis arrivé en Suisse, à Genève. Ça n’a pas été simple.

Vous arrivez d’abord en Suisse ?

Oui. Genève d’abord. Puis Lausanne. Puis Montreux. Ensuite Divonne-les-Bains, et enfin Lyon. J’ai fait un vrai périple. Je sais ce que c’est que l’émigration, concrètement : les codes qui changent, le regard des autres, la langue, le sentiment d’être “de trop” au début.

“Ce que je n’aime pas à Lyon ? La vie nocturne. Lyon s’endort tôt”
@Pierre-Antoine Pluquet de Pierre-Antoine Pluquet

La Suisse, vous l’avez vécue durement ?

Je ne veux pas noircir le tableau. Globalement, j’étais bien en Suisse. Mais les premiers mois sont difficiles parce que tu ne parles pas la langue. Et moi, j’étais le seul immigré dans la classe, à la campagne, pas dans Genève centre. Tu te retrouves seul, tu comprends vite ce que ça veut dire. Après, ça va vite, l’adaptation se fait. Mais l’entrée est rude.

À quoi ressemble Lyon quand vous débarquez ?

Ça m’a marqué : Lyon était une ville brumeuse, austère. On disait d’ailleurs “Lyon la brumeuse”. Les hivers étaient très durs. Pour un gamin qui arrive, c’est un choc. J’exagère un peu, mais ça faisait presque londonien. En revanche, quelque temps après, Lyon m’a ouvert des portes : j’étais assez doué en dessin, on m’a inscrit au Petit Collège à Saint-Jean, pour préparer les Beaux-Arts. Moi, j’étais très branché peinture. Mon approche culturelle à Lyon est passée par là.

Le nom “Bosch”, dans les cours de récréation a été compliqué à porter ?

(Rires) Oui un peu. À l’époque, la guerre n’était pas si loin. Même si ça ne s’écrit pas pareil, ça se prononce pareil. Je me souviens du certificat d’études : il fallait chanter Le Chant des partisans. Et quand on disait “Masson, Durand, Bosch”, ça créait un blanc. Ce n’était pas forcément agressif, mais c’était surprenant.

Avez-vous davantage ressenti le rejet en Suisse ou en France ?

Plutôt en Suisse au départ, mais pour une autre raison : l’immigration. À cette époque, l’immigration suisse venait surtout d’Italie et d’Espagne. On était vite classé. En France, je l’ai moins ressenti. Disons que le vrai choc, c’est le premier contact : langue, codes, solitude. Après, tu trouves ta place.

1968 : vous laissez tomber le bac pour la batterie. C’était la musique ou les barricades ?

La musique. Ça a toujours été la musique. Pourtant, au départ, je voulais être peintre. J’étais attiré par les arts plastiques. Mais à l’époque, j’habitais à Saint-Just, il y avait la Maison des jeunes de Saint-Irénée, on se retrouvait tous là. Un groupe s’est créé avec des gens de l’école des Minimes. Il fallait un batteur, l’instrument vacant, c’était la batterie. J’ai appris pour entrer dans le groupe. Et après, tu bosses comme un dingue, parce que tu ne veux pas être le maillon faible. Très vite, le groupe a pris une importance énorme. On n’est jamais resté dans une cave, on a été signé rapidement par une maison de disques.

“En 89, quand je monte Le Transbordeur, politiquement, l’idée était : ‘Il faut faire quelque chose pour les jeunes’”

Et vous lâchez le bac…

Oui. C’était 68. Ma “révolution” à moi, c’était de dire : je ne passe pas les diplômes. Au grand désespoir de ma mère. J’ai assumé, je lui ai dit : “Ce n’est pas grave, je vivrai autrement.” Mais pour elle, ça a été un choc. C’est normal, c’était une autre époque, une autre idée de la sécurité.

Pulsar devient un groupe culte, signé par un label anglais. Pourquoi arrêter au bout de dix ans ?

Parce que je sentais un basculement. Dans le rock, une génération chasse l’autre. Nous, on venait du rock progressif : claviers, grandes structures, double batterie, guitares double manche sophistiquées… Puis est arrivé le punk : trois accords, quatre mecs, une énergie brute. Et je me suis dit que si on continuait, on allait finir dans “le cimetière des éléphants”, à dire : “C’était mieux avant.” Je ne voulais pas vivre ça. J’ai préféré arrêter et passer à autre chose. Je l’ai fait sans nostalgie car je n’ai jamais eu envie de me réfugier dans le passé.

Vous arrêtez et vous vous retrouvez… vide ?

Je flotte, oui. Parce que tu passes d’une vie de musicien professionnel – on jouait partout, on avait un rythme, une identité – à quelque chose de très différent. Et là, je rencontre Guy Darmet, qui lançait la Maison de la danse.

Que vous a-t-il apporté ?

Il m’a ouvert un monde. Il me dit : “Tu ne veux pas venir dans l’aventure ?” Et je suis passé de l’autre côté : production, organisation, institutions. Ça se fait en plusieurs temps, mais je découvre une école incroyable, la danse contemporaine, le lyrique, l’art contemporain. Je travaille avec des personnalités fortes, des directeurs artistiques, des porteurs de projets. J’ai souvent dit que ça m’a donné l’équivalent d’un bac+10 dans ces domaines. C’est une autre scène, mais c’est toujours la scène : on fabrique l’événement.

Arrive ensuite 1989 : Le Transbordeur. Quelle était la situation à Lyon ?

Le rock avait été interdit dans les salles municipales, parce qu’une bagarre avait causé quelques dégâts, des sièges cassés. Résultat : tu as une ville qui, au fond, n’accueille plus la jeunesse qui a envie de bouger, d’assister à des concerts… Les gens jouent n’importe où, c’est bancal. Et politiquement, on sent un moment : “Il faut faire quelque chose pour les jeunes.”

“Le Radiant-Bellevue, c’est une brasserie culturelle”

Comment avez-vous été recruté ?

De manière presque théâtrale. Un soir, quelqu’un sonne, c’est un pli apporté par le chauffeur du maire avec une convocation pour le lendemain matin très tôt. Je me retrouve dans le bureau d’André Soulier, le premier adjoint de Lyon. Réunion très courte : “On n’a pas le temps. Il faut un projet. On veut un club rock. On dit que vous êtes l’homme de la situation.” Budget limité, délai court. Ils proposent un site, l’ancienne usine de traitement des eaux.

Et là, vous “trichez”…

Oui. Officiellement, c’était une petite salle, un projet presque temporaire. Moi, je me suis dit que si on construisait petit et qu’on rasait dans cinq ans, ça n’avait aucun sens. Donc j’ai fait la salle actuelle. J’ai fait croire qu’il n’y avait pas besoin de loges pour gagner en surface, j’ai avancé, anticipé. Les équipes techniques ont suivi. Et quand tu livres une salle qui marche, une salle de 1 700 places, personne ne la détruit. Les loges extérieures, bricolées au départ, racontent aussi ça : le réel a rattrapé le programme.

2010 : votre éviction. Blessure ou pas ?

Non, pas de blessure profonde. Avec le recul, je comprends les logiques : politique, équipe, renouvellement. Ce qui m’a vexé, c’est la manière. Je n’ai pas aimé l’apprendre par la presse. Un coup de fil, une parole directe, et c’était réglé. Là, ça m’a touché uniquement sur ce point.

1998 : Notre-Dame de Paris. Comment ce projet arrive-t-il jusqu’à vous ?

Par des rencontres, encore. Guy Darmet, Luc Plamondon… À l’époque, Plamondon traverse une période difficile. Certaines œuvres n’ont pas fonctionné et en France on pense que les comédies musicales ne marchent plus. Même des exemples célébrés aujourd’hui ont connu des débuts compliqués. Il y a une méfiance, des préjugés. Moi, j’entends deux chansons : Le Temps des cathédrales et Belle. Et je me dis qu’il y a une œuvre. J’en suis convaincu. Je pense que si j’avais été dans le microcosme parisien, j’aurais peut-être été contaminé par le scepticisme ambiant. Mais à distance, tu peux écouter vraiment. J’ai pris un risque énorme, financier, professionnel, symbolique. Je suis allé voir le producteur Charles Talar, on a discuté du coût, énorme pour l’époque. J’ai même proposé de prendre la majorité du risque. C’était une conviction totale. J’étais prêt à me couper la tête si ça ne marchait pas. Ça a été un succès planétaire.

“On est dans l’époque des réseaux sociaux où les discours vides de sens prennent parfois le pas sur la pensée”

Mais vous avez moins la tête sur les épaules pour Le Petit Prince qui est un échec…

Ce n’était pas la même mécanique. Je vais être honnête, je n’avais pas envie de le faire. Je ne voyais pas la cible. Le Petit Prince est un livre adoré, mais il est fait d’ellipses, il est ambigu, pas “adressé” de manière évidente. Artistiquement, le spectacle était magnifique. On a fait beaucoup de spectateurs, mais pas assez pour que l’équilibre économique soit au rendez-vous. Une œuvre ne vit que si elle rencontre son public au niveau nécessaire. Ça t’apprend que la notoriété d’un titre n’est pas une stratégie.

2012 : vous prenez Le Radiant, à Caluire. Beaucoup disaient que le lieu était trop excentré. Comment avez-vous répondu ?

En revenant à l’essentiel, c’est-à-dire savoir à qui tu parles. Le Radiant-Bellevue, c’est une brasserie culturelle. Un lieu pluridisciplinaire, où tu peux voir Oxmo Puccino un soir, Édouard Baer le lendemain, de la danse classique un dimanche après-midi, et un grand concert ensuite. L’idée, c’est un lieu unique, avec un accueil de niveau institutionnel, mais une programmation ouverte, populaire au sens noble.

Et l’éclectisme ne fait pas fuir ?

Non. Au contraire. Chaque proposition a son public. Le génie, c’est que tout le monde passe par le même lieu, avec la même qualité d’accueil. Aujourd’hui, tout est compartimenté. Moi, je refuse le complexe de programmation. Pourquoi mépriser le rire, l’émotion, la variété, si ce n’est pas bas de plafond ? Le but est d’ouvrir, pas de classer les gens.

@Pierre-Antoine Pluquet.

Vous parlez de la règle “70 % grand public, 30 % découverte”. C’est une stratégie ?

C’est presque instinctif. Dans la vie, tu as une part où tu explores, où tu te mets en difficulté, où tu découvres. Et une autre part où tu te fais plaisir. Un lieu culturel doit refléter ça, il doit être vivant économiquement et courageux artistiquement.

Vous opposez souvent algorithmes et sacré. Qu’entendez-vous par là ?

Les algorithmes, ce sont les tableurs, les raisonnements purement comptables. Le sacré, je ne parle pas du religieux, c’est l’humain : les grands fondamentaux, les codes de vie, tout ce qu’une société a construit pour vivre ensemble… L’intuition, la vision, la responsabilité. Je crois que tout part de l’humain. Si tu fais une production en ne regardant que des chiffres, tu te trompes, souvent. Si tu crois à une œuvre et en sa qualité, et que tu la défends avec conviction, les gens te suivent.

Et sur l’écosystème lyonnais : Radiant, Transbordeur, halle Tony-Garnier, LDLC Arena… Comment le vit-on en tant que directeur de salle de spectacle ?

Normalement. Les grandes tournées ont toujours existé : stades, palais des sports, patinoires. Aujourd’hui, des salles adaptées se construisent, avec une meilleure acoustique, une meilleure proximité. Tant mieux. Lyon a un vrai écosystème. Il faut simplement faire attention à l’explosion de l’offre.

Pourquoi l’offre explose-t-elle ?

Parce que le disque s’est effondré. Les artistes vivent davantage des tournées. Les gros tournent plus, les petits aussi. Les prix montent. Ça remplit les salles, mais à un moment, il faut veiller à l’équilibre. Avoir trop d’offres peut fragiliser tout le monde.

À 75 ans, n’êtes-vous pas fatigué ?

Non. Tant que la passion est là, l’âge n’est pas un sujet. Mon entraînement est intellectuel : lire, écouter, voir, rester curieux. Le jour où je sentirai que je ne comprends plus mon époque, que je suis en retard, je saurai qu’il faut laisser la place. C’est ce que j’ai fait avec Pulsar, s’arrêter au bon moment.

Vous êtes plutôt optimiste, malgré tout.

Oui. Le verre est à moitié plein. Il y a des catastrophistes qui disent : “On est foutus”, mais je crois en la capacité humaine à inventer, à corriger, à évoluer. Même l’IA n’est qu’un outil. Tout dépend de ce que l’homme en fait.

Pouvez-vous être critique envers “les grandes gueules” d’aujourd’hui ?

Oui, parce qu’on est dans l’époque des réseaux sociaux, où les discours vides de sens prennent parfois le pas sur la pensée. On entend beaucoup “les bruyants”. Les gens de qualité existent, mais ils montent moins sur la table. Souvent, les plus intelligents ont plus de retrait, plus de pudeur.

Regrettez-vous un manque de hauteur ?

Oui. Il y a eu des figures qui tiraient vers le haut, des gens capables de phrases, de courage, de symboles. Ça ne veut pas dire qu’il n’y en a plus, mais le bruit ambiant recouvre tout.

Quel regard portez-vous sur la politique culturelle lyonnaise actuelle ?

Je pense qu’elle est de très bonne qualité. Les institutions sont à un très grand niveau. L’écosystème culturel est solide. Lyon est à la pointe.

Qu’aimez-vous particulièrement à Lyon ?

Sa force à taille humaine. La ville est devenue une forme de petite capitale : puissance économique, énergie, dynamisme. Et en même temps, ça reste une ville où les gens se connaissent, où les forces vives sont accessibles. Cette distance avec Paris, ça peut aider : tu te mets à côté du “chaudron” pour réfléchir, puis tu reviens avec une décision.

Qu’aimez-vous moins ?

La vie nocturne. Lyon s’endort tôt. Après un spectacle, trouver un restaurant, prolonger la soirée, c’est devenu très difficile. C’est un problème pour une ville de culture. Et ce n’est pas seulement Lyon : Paris aussi a changé, mais Paris a encore plus d’options. À Lyon, ça devient vraiment triste.

Que souhaiteriez-vous qu’on retienne de Victor Bosch ?

Que j’ai construit des choses qui durent, des lieux, des machines culturelles, des projets. Mais surtout une idée : que j’ai cru plus au sacré qu’aux algorithmes, je le répète. J’espère qu’on dira que j’avais une vision, que j’ai fait confiance à l’humain, et que j’ai tracé un chemin qui était le mien.

Quels sont vos héros ?

Ce sont ceux qui pensent à long terme. Ceux qui donnent du temps au temps, qui construisent au lieu de vouloir tout renverser dans l’urgence, selon la situation et l’opportunité du moment.

Et vos zéros ?

Je me méfie des grandes gueules qui parlent pour exister. C’est trop facile de critiquer, de désavouer et dénigrer afin de se valoriser. Soyons modestes, positifs et avançons.

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