Représentation du tunnel du futur collisionneur circulaire

Un collisionneur de particules à 16 milliards d'euros sous l'Ain et la Haute-Savoie

Le CERN veut enfouir un anneau de 90,7 kilomètres sous deux départements, trois fois le collisionneur qu'il exploite aujourd'hui. Le débat public se referme le 1er octobre. La décision, elle, tombera en 2028.

De quoi parle-t-on ? Un collisionneur lance des particules à une vitesse proche de celle de la lumière, puis les précipite les unes contre les autres. Les débris de ces chocs renseignent les physiciens sur la composition de la matière. Le CERN, organisation intergouvernementale créée en 1954, en exploite déjà un sous la frontière franco-suisse. Cet anneau de 27 kilomètres s'appelle le grand collisionneur de hadrons, ou LHC. Il fonctionne depuis 2008, passe sous le Pays de Gex et a permis de détecter le boson de Higgs en 2012.

Le futur collisionneur circulaire (FCC) prendrait sa suite, en trois fois plus grand. Son anneau mesurerait 90,7 kilomètres de circonférence, creusé à 240 mètres de profondeur en moyenne sous l'Ain, la Haute-Savoie et le canton de Genève. Huit sites de surface donneraient accès au tunnel. Le dossier chiffre leur emprise totale à une quarantaine d'hectares. Le chantier durerait huit ans.

L'anneau de 90,7km de circonférence du FCC

Ces 16 milliards d'euros ne couvrent qu'une ligne, l'investissement dans le tunnel, les équipements et les quatre expériences. Sur le cycle de vie complet, de 2024 à 2064, le dossier du maître d'ouvrage chiffre les coûts de personnel à environ 18 milliards d’euros, soit environ 6 400 emplois à temps plein par an, et le fonctionnement à 4,4 milliards. Un second collisionneur, envisagé à l'horizon 2070 dans le même tunnel, n'est pas chiffré à ce stade.

Rien n'est décidé. Le Conseil du CERN réunit les 25 États membres et doit trancher en 2028. D'ici là, la Commission nationale du débat public (CNDP) organise une consultation ouverte à tous. Cette autorité indépendante ne décide de rien. Elle recueille les avis et les transmet. Le CERN ne porte d'ailleurs pas seul le projet. RTE, gestionnaire du réseau électrique français, a saisi la CNDP avec lui le 20 octobre 2025.

Seize milliards, quelles retombées locales ?

Les retombées sont chiffrées. Sur trente ans de construction et d'exploitation, l'analyse socio-économique du CERN table sur près de 800 000 années-personnes d'emploi dans le monde. Le dossier désamorce lui-même le chiffre. Une année-personne équivaut à un temps plein pendant un an. Ces années de travail se cumulent donc sur trois décennies, le long de chaînes d'approvisionnement mondiales. Ramenées à l'année, elles représentent tout de même environ 27 000 emplois en moyenne.

Descend-on à l'échelle du territoire ? En partie. Le dossier avance 13 000 emplois pourvus en France et en Suisse. Il annonce aussi 520 millions de francs suisses dépensés chaque année dans les deux États hôtes pendant l'exploitation. Mais il ne dit pas comment ces emplois se répartiraient entre les deux pays, encore moins entre les communes. Le CERN estime enfin le ratio bénéfice-coût du projet à 1,2, une marge étroite. Le dossier qualifie lui-même ces estimations d'exploratoires.

Le CERN promet en revanche un effet d'entraînement là où il est aujourd'hui absent. Son dossier envisage un pôle scientifique en Haute-Savoie, des apprentissages et des synergies avec les industries de la vallée de l'Arve.

Reste l'accès aux commandes. Le CERN n'achète pas comme une collectivité française. Ses règles cherchent à équilibrer les contrats entre pays contributeurs, sans considération de proximité géographique. En revanche, décrocher un marché produit un effet mesurable. Selon une étude remise au CERN en mars 2026, ses nouveaux fournisseurs ont gagné 14 % de chiffre d'affaires et 13 % d'effectifs en cinq ans. L'opportunité existe donc pour les entreprises des deux départements, mais pas plus que pour leurs concurrentes européennes.

L'eau, l'électricité et la discorde

Les ordres de grandeur environnementaux sont publics. Le CERN estime la consommation électrique du FCC entre 1,1 et 1,8 térawattheure par an, soit celle d'une ville de 200 000 habitants. Il chiffre les besoins de refroidissement à un million de mètres cubes d'eau par an, trois millions au maximum en fin d'exploitation.

La contestation vient de deux mondes distincts. Le 25 février 2025, quatre cents chercheurs ont signé dans Libération une tribune appelant à renoncer au projet, jugé « énergivore, coûteux, délétère pour l'environnement ». Deux physiciens leur ont répondu dans le même quotidien. Alain Blondel et Patrick Janot relèvent d'abord que les signataires sont majoritairement non-physiciens. Sur l'énergie, ils avancent que le FCC consommerait autant que le CERN aujourd'hui et ne tournerait que six mois par an, quand le réseau français dispose d'un surplus. Ils contestent surtout l'hypothèse carbone de la tribune, 450 grammes de CO2 par kilowattheure en 2050, et lui opposent une projection de RTE près de quarante fois inférieure.

Les associations, elles, s'adressent aux élus. Dans une note de mars 2026, Co-CERNés, collectif d'associations françaises et suisses constitué en 2023, soutient que les communes se retrouveraient en première ligne sans avoir rien décidé. Elles devraient réviser leurs plans d'urbanisme, exproprier, construire des voiries, alors que la loi leur impose la sobriété foncière. Le collectif conteste aussi les chiffres officiels et avance de 40 à 160 hectares d'emprise agricole et un coût de 20 à 25 milliards d'euros. Il redoute enfin un effet d'éviction au détriment d'autres programmes de recherche.

Deux évaluations publiques encadrent enfin le dossier. Le comité suisse, qui dépend du Secrétariat d'État à la recherche, conclut en janvier 2026 n'avoir trouvé aucun point bloquant technique majeur. Il précise toutefois que son examen n'a pas porté sur la faisabilité financière. L'Office parlementaire français, lui, avertit que l'expertise se concentre chez ceux qui ont intérêt à voir le projet aboutir. L'administration s'en trouve fragilisée, écrit-il, avant de recommander à l'État de se doter d'experts indépendants.

La CNDP ne se prononce ni pour ni contre. Son président, Marc Papinutti, rappelle qu'il ne s'agit « ni de convaincre ni de trancher ». Le compte rendu paraîtra après le 1er octobre. Le CERN et RTE auront ensuite trois mois pour dire quelles suites ils y donnent. Quant à l'évaluation socio-économique française, celle qui dira ce que le territoire y gagne, elle n'aura lieu qu'une fois le projet engagé.

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