Banderole “Ecole en danger”

Lettre d’un enseignant lyonnais en colère

Le 22 mars, un professeur des écoles de la région lyonnaise, en grève, a commencé à écrire un texte sur l'évolution d'un métier “choisi par vocation”. Il y fait part “de la colère, de l’inquiétude et du découragement qui [le] gagne”. Ce témoignage ayant rencontré un triste écho auprès de nombre de ses collègues, il souhaite aujourd’hui le faire lire plus largement. C’est la tribune à lire ci-dessous.

“N’oubliez surtout jamais que vous faites ce métier pour les enfants, que vous avez choisi ce rôle si important de pédagogue car vous avez conscience de l’importance de l’école. Tout au long de votre carrière, vous verrez défiler des réformes plus ou moins pensées, des ministres tellement éloignés de votre quotidien, des programmes parfois judicieux, parfois aberrants, vous vivrez de grandes joies et satisfactions et des moments de découragement et de colère. Mais chaque matin, face à vous, ils seront là et il vous faudra assurer, être au top physiquement, psychologiquement, leur donner envie, faire en sorte de rendre agréable et propice aux apprentissages ce lieu de vie qu’est votre classe. Nourrir les plus gourmands, donner envie à chacun d’être là, leur prouver que l’on peut apprendre en y prenant du plaisir, ouvrir l’appétit à ceux qui n’ont pas faim d’apprendre, ou qui n’y arrivent pas, ou que trop de souffrances personnelles rendent réfractaires au fait d’apprendre, ou à qui on ne dit hélas pas que s’instruire permet de mieux grandir et de choisir sa vie…”

Voilà en substance ce que nous disait Mme Dominique Valentin, pédagogue et formatrice passionnée et passionnante, durant mon année de formation à l’IUFM pendant l’année scolaire 1995-1996. Il y a si longtemps… Que de fois j’ai repensé à ses propos.

Nous sommes le 22 mars 2018. Ce matin et pour la première fois depuis de nombreuses années, je ne suis pas avec mes chers élèves de ma classe de CM2 d’une école de la région lyonnaise. Je suis un enseignant en grève. Oui, je donne une journée de mon salaire à l’État et mon entourage s’est bien chargé de me le rappeler… Je ne suis pas syndiqué. Je suis d’ailleurs en désaccord avec une partie des revendications du mouvement de ce jour. Je n’ai aucune revendication salariale, même si je me trouve insuffisamment payé compte tenu de l’implication professionnelle que la majorité des mes collègues et moi nous sommes toujours efforcés d’avoir. J’ai juste besoin d’écrire, de dire ce qui me ronge, de raconter ce que devient l’école, cette école de la République dont les murs se lézardent et dans laquelle de plus en plus de femmes et d’hommes s’essoufflent, donnent le meilleur d’eux-mêmes, essayent de garder la foi face à un nombre croissant d’enfants en difficulté qu’il faut sans cesse recadrer, motiver, intéresser, écouter, faire écouter, accompagner tout en restant toujours bienveillants, alors que les actes de malveillance de l’institution s’accumulent d’année en année.

“J’ai décidé de prendre la parole pour répondre à ces questions non posées”

Ce besoin d’écrire s’est confirmé hier matin, en entendant à 6h35 dans le journal matinal de ma chère radio France Inter que la seule question qui surgissait de la grève du lendemain et des 25 % d’enseignants grévistes annoncés était : “Comment vont faire les parents ?” Ce sera d’ailleurs probablement le thème essentiel des “reportages” radiophoniques et télévisés du jour… Eh bien, si des journalistes dignes de ce nom nous posaient maintenant ces autres questions, tous les autres jours de l’année : “Quel est votre quotidien de pédagogue ? Comment faites-vous pour aider au mieux vos élèves ? Pourquoi êtes-vous encore en colère ? Y a-t-il des raisons valables à votre mécontentement ? Êtes-vous réellement en mesure d’apporter ce qu’il y a de mieux à tous vos élèves ? Fait-on vraiment ce qu’il faut pour réduire les inégalités face aux apprentissages ?” J’ai décidé de prendre la parole pour répondre à ces questions non posées. “Restons en colère, soyons vigilants”, disait Barbara. Alors, pourquoi cette colère ?

“Des décennies d’erreurs et de mauvaises politiques”

À peine arrivés, notre président et notre nouveau ministre (combien de ministres de l’Éducation nationale ai-je connus en vingt-deux ans de carrière ?) annonçaient que l’école était l’une de leurs priorités et qu’il fallait notamment venir en aide au plus vite aux enfants des quartiers dits “sensibles”. Noble et juste cause ! D’autant que l’État français – et des décennies d’erreurs et de mauvaises politiques – est en bonne partie responsable des difficultés colossales présentes dans ces lieux de vie pourtant humainement et culturellement si riches. Pour cela, le dédoublement des enseignants dans les classes de CP de ces écoles était aussitôt mis en place pour la rentrée scolaire du mois de septembre 2017, soit trois mois plus tard. Mais où trouver suffisamment de maîtresses et de maîtres avec un budget insuffisant pour créer assez de nouveaux postes ? Il suffisait de les prendre ailleurs… Ainsi, les enseignants surnuméraires qui travaillaient déjà dans ces écoles et qui tenaient un rôle essentiel dans l’organisation pédagogique des établissements ont “disparu” et ce au détriment, notamment, des élèves des plus grandes classes, dont les enseignants se sont retrouvés confrontés à davantage de difficultés. Un an plus tard, ce dispositif, totalement pertinent mais si maladroitement et précipitamment mis en place (pour le “bien-être des élèves”, évidemment), va être étendu aux classes de CE1 ! Excellente nouvelle ! Mais là encore, hélas, pas pour tout le monde. Je m’appuierai sur l’exemple de mon école, située dans un quartier mixte d’une petite commune proche de Lyon. Mixte, certes, mais où le nombre de familles en difficulté augmente chaque année, entraînant bien sûr un nombre croissant d’enfants ayant besoin d’un accompagnement pédagogique, mais aussi humain important, voire parfois intense. Mon école, dont les effectifs sont certes provisoirement en légère diminution, a de très fortes “chances” de voir l’une de ses classes fermée par l’inspection académique, qui doit trouver par tous les moyens le personnel éducatif suffisant à envoyer dans les écoles concernées par ce dédoublement des enseignants en CE1. La mise en place d’une classe de grande section-CP, qui nous avait permis à plusieurs reprises déjà d’éviter une fermeture et qui avait même, les années précédentes, les faveurs de notre hiérarchie, nous est aujourd’hui arbitrairement refusée, annonçant une prochaine année scolaire plus difficile. Alors que nous devrions voir comme une chance pour nos élèves le fait d’avoir des effectifs légèrement en baisse, nous sommes, ils sont, sanctionnés. Leur nombre augmentera dans nos classes, avec des conséquences évidentes sur la qualité de l’aide apportée à ceux qui en ont le plus besoin. Mais il faut se taire, respecter le devoir de réserve, courber l’échine et se dire que, comme d’habitude, “on va s’en sortir”, “on se débrouillera”. Une fois de plus, ce sont nos élèves les plus en difficulté qui en pâtiront. Et ce sera à nous, bons fonctionnaires si peu reconnus, de nous débattre et de nous surpasser avec toute notre bonne volonté pour limiter la casse et jouer au mieux notre rôle de pédagogues… Il faudra ensuite attendre, espérer une réouverture de classe dans un système où le seuil d’ouverture est supérieur au seuil de fermeture ! (Dans le Rhône, fermeture d’une huitième classe pour un effectif de 182 élèves et ouverture d’une huitième classe à 190 élèves.)

“Où est l’égalité des chances ?”

À propos de l’aide apportée aux enfants qui ont du mal à apprendre ou qui relèvent du champ du handicap, qu’en est-il vraiment ? Que fait réellement l’école française pour donner un maximum de chances à ses enfants ? La réponse est hélas fort alarmante. Les réseaux d’aide constitués de psychologues scolaires et de maîtres spécialisés sont débordés. Combien d’écoles pour une seule ou un seul psychologue ? Combien d’enfants à accompagner pour un seul maître E et seulement dans les classes de CP et CE1 ? Mais quelle paperasserie, que de tableaux et de documents remplis par chaque enseignant pour pointer les besoins énormes de certains de leurs élèves ! PPRE, PPRE passerelle, fiche de demande d’aide, GEVASCO, documents préparant les équipes éducatives ou les équipes de suivi de scolarité… Mais quelle aide mise en place concrètement pour ces enfants ? À nous seuls de faire tout ce qu’il faut dans nos classes, de différencier, adapter, trouver de nouvelles méthodes pédagogiques, lire des ouvrages donnant des pistes sur la prise en compte de tel ou tel handicap… Des AESH (autrefois nommés AVES ou EVES), adultes sans aucune formation, sont arrivés dans nos classes, de façon plus ou moins heureuse, pour accompagner certains élèves ayant besoin d’un accompagnement personnalisé. Dans le meilleur des cas, leur bon sens et leur bonne volonté permettent de rendre leur présence positive, sans pour autant être en mesure d’apporter l’aide pédagogique adaptée, que seul un enseignant spécialisé et formé pourrait offrir. Combien d’enfants ne bénéficient pas de l’aide que l’école devrait leur apporter ? Et on nous parle d’égalité des chances… N’est-ce pas leur manquer de respect à eux et à leurs familles ?

Jusqu’au début des années 2000, des classes dites de perfectionnement, ayant des effectifs maximums de 15 élèves, constituaient un véritable lieu d’apprentissage sécurisant pour des enfants ayant des troubles des apprentissages et ne pouvant pas suivre le rythme des classes dites “normales”. Elles ont été supprimées, officiellement car elles stigmatisaient les enfants concernés (pour y avoir travaillé durant quatre ans, j’affirme que c’est faux et qu’elles permettaient avant tout à ces enfants de reprendre confiance en eux et de trouver du plaisir dans des apprentissages abordés autrement et au sein de petits groupes), officieusement pour des raisons budgétaires.

Pour les enfants en situation de handicap, des classes nommées ULIS (unités localisées pour l’inclusion scolaire) existent. Mais quel parcours du combattant pour les familles afin que leur enfant obtienne une place dans l’une de ces classes ! Ainsi, sur le département du Rhône, il n’y a que six ULIS “troubles spécifiques du langage et des apprentissages”, adaptées aux enfants souffrant de troubles multi-dys (dyslexie, dyspraxie, dysphasie, dyscalculie) et six pour les troubles des fonctions auditives… Elles sont d’ailleurs destinées à disparaître et fusionner avec les ULIS les plus nombreuses, spécialisées à l’origine dans les troubles des fonctions cognitives, ce qui n’a rien à voir. Il se dit même que les enfants souffrant de troubles multi-dys n’auront bientôt plus accès à ces classes et seront maintenus dans des classes classiques, avec une prise en compte forcément insuffisante de leur handicap. Après la constitution d’épais dossiers constitués de documents remplis par des enseignants, enseignants spécialisés, médecins, orthophonistes, ergothérapeutes… et parents souvent angoissés, une commission fait une proposition d’orientation qui sera validée ou non quelques semaines plus tard par une autre commission, mais avec le risque qu’il n’y ait plus de place dans l’établissement choisi pour l’enfant. J’ai par exemple dans ma classe cette année un enfant sourd à 80 %, orienté au mois de novembre dans une ULIS “troubles des fonctions auditives”, mais qui doit se contenter pour le moment d’une place sur une liste d’attente. À moi de faire avec pour que cet enfant soit le moins possible en souffrance dans un lieu qui ne lui est pas adapté. Une autre aide, les SESSAD (services d’éducation spéciale et de soins à domicile), peut également être proposée aux enfants – à condition de faire preuve de patience, puisque l’attente est de plus d’un an… Alors, où est l’égalité des chances ? Évidemment, des structures privées existent pour ces enfants, qui devront donc leur salut aux moyens financiers de leurs parents.

Des formations “Powerpoint” “sans lien avec la réalité de notre métier”

Pour nous aider dans notre tâche de plus en plus complexe, l’institution pourrait nous proposer une formation continue répondant à nos besoins et à l’évolution de notre métier. Intégrons tous les enfants, soit, mais qu’on nous aide et qu’on nous fournisse des pistes concrètes pour nous adapter aux différents handicaps auxquels nous sommes confrontés. Quel vœu idéaliste ! Il suffit de prendre pour exemple les temps de formation auxquels j’ai pu assister et qui m’ont été en partie imposés durant cette année scolaire 2017-2018. Des conférences types “Powerpoint universitaire” que nous subissons sans broncher chaque année, sans lien avec la réalité de notre métier et surtout sans échange avec des conférenciers et conférencières ignorant pour la plupart la réalité du quotidien d’une classe. À cela s’ajoutent 9 heures imposées (sur les 18 du temps de formation annuel) en mathématiques : 3 heures de conférence inutile, suivies de 6 heures d’“autoformation” entre collègues au sein de nos écoles et d’un nouveau tableau à remplir à partir de la lecture de documents envoyés par notre hiérarchie… Que dire, si ce n’est que nos besoins ne sont pas là !

Au lieu de nous demander de faire une rentrée scolaire en chantant, comme ce fut le cas en septembre 2017, je rêve du jour où l’institution prendra enfin en compte nos remarques, nos demandes, nos souffrances et celles des enfants qui ne trouvent pas leur place dans l’école qui leur est proposée et imposée. La fameuse école de la République censée gommer les inégalités, alors que la “fuite” de nos meilleurs élèves vers les collèges privés est en permanente augmentation.

“Qui est bienveillant avec nous, les enseignants ?”

La liste est hélas encore longue de tout ce qui m’écœure : l’hypocrisie absolue des débats sur les rythmes scolaires, l’absence de concertation accompagnant les parachutages trop réguliers de “nouveaux programmes”, la paperasserie administrative à la française, chronophage et dévorant une énergie si utile dans nos classes, les années durant lesquelles la formation des professeurs des écoles a été bradée, l’organisation de plus en plus compliquée de séjours de classe verte ou de neige pourtant si bénéfiques aux enfants les plus défavorisés, l’évolution des inspections ou encore la mise en service obligatoire d’un livret informatique nommé LSU. Je ne peux m’empêcher de m’arrêter un instant sur ce dernier point. Ce fameux Livret Scolaire Unique, accompagnant la scolarité des enfants du CP à la 3e, a été mis en place durant l’année scolaire 2016-2017. Une bonne idée ? Certes, mais, à ce jour, toujours à perfectionner. Le sera-t-il ? Rien de moins sûr. Les demandes d’améliorations faites par un grand nombre d’enseignants n’ont été suivies, à ce jour, d’aucun effet. Un pointage précis des compétences acquises par les enfants y est toujours impossible, de même que la consultation en ligne par les familles, ce qui est un comble pour un outil informatique.

Si vous n’avez pas “décroché” (comme certains de nos élèves) et que vous m’avez lu jusqu’ici, vous comprendrez aisément qu’il m’est très difficile d’entendre trop régulièrement dans les médias que le niveau de nos écoliers baisse, que l’école est responsable de tous les maux d’une jeunesse avec qui il faut être à chaque instant bienveillant, sans lui demander trop d’efforts. Mais qui est bienveillant avec nous, les enseignants ? Rarement notre hiérarchie et de moins en moins de parents, pas toujours impliqués dans les apprentissages de leurs enfants, mais dont certains sont capables d’une agressivité croissante envers nous à la moindre contrariété. Parents à qui l’on a donné toute-puissance et qui peuvent aisément refuser une orientation ou un maintien dans un niveau de classe, pourtant proposés à raison par des équipes pédagogiques professionnelles et responsables.

Il reste les enfants, “nos” élèves, ces futurs adultes qui nous sont confiés durant quelques mois et dont parlait Mme Dominique Valentin à ses chers stagiaires de l’IUFM, il y a plus de vingt ans. Comme l’immense majorité de mes collègues et tant que je conserverai suffisamment de foi en mon métier, choisi par vocation, et de plaisir à être un pédagogue conscient de l’importance de mon rôle, je ne baisserai pas les bras. Mais l’usure guette même les plus impliqués et passionnés d’entre nous, et les principaux responsables n’en sont pas les enfants.

[Les intertitres sont de la rédaction.]

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