L’hommage à Samuel Paty, place de la République à Paris, deux jours après son assassinat, le 16 octobre 2020
BERTRAND GUAY / AFP)
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"La France des profs a peur" (François Kraus, Ifop)

François Kraus est directeur du pôle “Politique et Actualités” de l’Ifop. Il décrypte la dernière étude conduite sous sa direction : “Les enseignants face à l’expression du fait religieux à l’école et aux atteintes à la laïcité”.


Cette enquête, menée auprès de 1 009 enseignants, révèle une forte augmentation des atteintes à la laïcité à l’école. Pour François Kraus, c’est “symptomatique d’une anxiété croissante autour des questions de laïcité à l’école” et lié au “sentiment du corps enseignant que l’institution n’a pas vraiment tiré les enseignements” du drame ayant causé la mort de Samuel Paty.

François Kraus, directeur du pôle “Politique et Actualités” de l’Ifop François Kraus, directeur du pôle “Politique et Actualités” de l’Ifop

Lyon Capitale : Quelles sont les principales atteintes à la laïcité dont fait état l’enquête de l’Ifop ?
François Kraus : Dans les lycées publics, c’est l’opposition aux formes de contacts visuels ou physiques entre les sexes qui est la forme de contestation la plus visible : près de la moitié des professeurs rapporte ainsi y avoir constaté l’absence de jeunes filles à des cours de natation (46 %) ou d’EPS (46 %) pour des motifs religieux et un sur quatre (25 %) un refus de donner la main (ex : sport, sorties scolaires…) au nom de convictions religieuses. Les tentatives d’imposer certaines injonctions alimentaires constituent un autre phénomène important si l’on en juge par la proportion d’enseignants en lycée public (45 %) confrontés à des demandes de menus confessionnels. Plus d’un sur cinq (22 %) rapporte aussi des formes de “séparatisme alimentaire” avec l’organisation à la cantine de tables en fonction de la religion des élèves.
L’essentiel des autres atteintes à la laïcité qu’ils rapportent est constitué de tentatives d’imposer des tenues vestimentaires religieuses, donnant à penser que la loi de 2004 ne serait pas respectée partout. Plus d’un enseignant du public sur trois a ainsi déjà vu des élèves refuser d’ôter leur vêtement à caractère religieux (36 %) ou bien ne les enlever qu’avant d’entrer en salle de cours (35 %). Enfin, ils observent des formes de pressions ou replis communautaristes divers et variés tels que le fait de faire chanter des jeunes filles s’étant dévoilées dans l’enceinte de l’établissement (22 %), d’encourager les autres à porter des vêtements marquant une appartenance religieuse (30 %) ou encore l’instauration de vestiaires ou de WC séparés en fonction de leur religion (21 %).

Y a-t-il un type particulier d’établissements touchés et une géographie scolaire spécifiquement concernée ?
L’abaya est un vêtement qui, comme le kamis, n’est pas de nature religieuse au sens strict mais qui semble s’être largement propagé dans l’espace scolaire, si l’on en juge par la proportion d’enseignants en ayant constaté : 27 % du corps enseignant y a déjà été confronté (dont 16 % au cours des quinze derniers mois) et cette proportion est deux fois plus forte dans les lycées publics (49 %). À noter que si c’est un phénomène là aussi plus répandu en REP (42 %) qu’en dehors (22 %), le port des abayas et kamis n’est pas pour autant l’apanage des banlieues pauvres (32 %) : les professeurs des centres-villes des agglomérations sont tout aussi nombreux (32 %) à le signaler et on le mesure dans des proportions significatives dans les banlieues aisées ou en milieu rural (22 à 25 %).
Selon l’enquête Ifop que vous avez dirigée, jamais les professeurs du public ne se sont autant autocensurés pour éviter des incidents sur les questions de religion. Comment expliquez-vous cette tendance ?
Disons que “la France des profs a peur”, au regard de la multiplication des stratégies d’évitement des sujets liés à la laïcité en quelques années… Dans le secteur public, le nombre de professeurs s’étant déjà autocensurés pour éviter des incidents sur les questions de religion est ainsi passé de 36 % en 2018 (étude Ifop-Cnal) à 56 % en 2022 (étude Ifop), soit une hausse de 20 points en à peine quatre ans… Et depuis la décapitation de Samuel Paty par un jeune Tchétchène, en octobre 2020, ce phénomène d’autocensure s’est aussi propagé significativement dans tout le corps enseignant (52 %, +9 points depuis décembre 2020), y compris dans des secteurs jusque-là plutôt épargnés par ce type de tensions, comme les établissements ruraux (49 %, +13 points) et les écoles élémentaires (49 %, +10 points). Ainsi, si elle affecte toujours plus les zones d’éducation prioritaire (65 %, +18 points depuis 2020) ou certaines disciplines surexposées (64 % des professeurs d’histoire-géographie par exemple), cette “spirale du silence” n’est, semble-t-il, plus l’apanage des quartiers populaires.





“Cette ‘spirale du silence’ n’est, semble-t-il, plus l’apanage des quartiers populaires”









À quoi peut-on relier cette tendance à éviter les sujets qui fâchent ?
Dans une institution scolaire encore traumatisée par l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine, cette tendance à éviter les sujets qui fâchent se doit d’être reliée à l’appréhension qu’une grande part du corps enseignant exprime aujourd’hui envers des situations potentiellement conflictuelles, comme le port de tenues religieuses par des élèves (56 %) ou le traitement de certains sujets historiques comme la Shoah ou la colonisation (43 %). Et alors qu’elle est toujours présente dans les mémoires, la question de la mort de Samuel Paty semble aussi une source d’anxiété non négligeable au regard du nombre de professeurs qui, aujourd’hui, ont peur d’aborder les motifs de cet assassinat (47 %), notamment en réseau d’éducation prioritaire (57 %, contre 45 % hors réseau d’éducation prioritaire).

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