Avocate au palais de justice de Lyon @Hugo LAUBEPIN
@Hugo LAUBEPIN

Émeutes du 17 octobre : au tribunal judiciaire de Lyon, des délinquants entre opportunisme et misère sociale 

Pour la deuxième journée consécutive, le tribunal judiciaire de Lyon jugeait en comparution immédiate les individus interpellés en marge des émeutes et pillages survenus entre les 17 et 19 octobre en Presqu’île. 

Dans la salle d’audience n°3 du tribunal judiciaire de Lyon, ce mardi 20 octobre, les bancs sont occupés dans leur grande majorité. Par des jeunes, principalement. Certains sont venus soutenir une connaissance ou un ami, interpellé entre les 17 et 19 octobre en marge des émeutes survenues en Presqu’île lors de la manifestation contre la vie chère et le pillage de quelque 200 commerces de la Presqu’île et du centre-ville. D’autres sont de simples curieux, présents pour comprendre leur geste. Et des journalistes. 

Depuis samedi, plus de 200 interpellations ont été menées à Lyon et dans la métropole. 25 personnes ont déjà été déférées lundi 19 octobre. Ce qui saute aux yeux, c’est d'abord la diversité des profils dans des affaires qui, ce mardi, ne concernaient que des recels de bien pour des vols commis pendant les pillages, du 17 au 19 octobre. 

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Plusieurs sans-domicile fixe  

L’un des prévenus, Ihab D., 25 ans, de nationalité algérienne, comparaissait après avoir été interpellé en possession d’une valise et d’un sac contenant des biens dérobés dimanche 18 octobre dans les boutiques Tezenis Lyon et Horace, situées dans le 2e arrondissement. Dans sa doudoune noire, le jeune homme sans-domicile fixe et sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF) explique depuis le boxe des accusés, avec l’aide d’un traducteur, que la valise ne lui appartenait pas et qu’il ignorait que les biens étaient volés. Accompagné de trois amis lors de son interpellation, il confie ne pas comprendre pourquoi ces amis n’ont pas été contrôlés. "Comme je ne m’exprime pas très bien en français, j’ai eu du mal à expliquer aussi bien les choses aux policiers comme je le fais aujourd’hui. Ils m’ont embarqué sans me laisser le temps de m’expliquer", assure-t-il à la présidente. Les explications sont confuses, le mis en cause visiblement mal à l’aise et quelque peu perdu. Diplômé d’une licence en économie en Algérie, le jeune home assure être venu en France pour aider sa famille et souhaite être régularisé au plus vite. "Je suis une personne honnête, je n’ai pas de problème, ni en France ni ailleurs. Lorsqu’il y a eu les pillages, j’étais chez moi", plaide-t-il, lui qui n’a jamais été condamné. Peu importe pour la procureure, qui rappelle qu’aux yeux de la loi, un receleur est aussi coupable qu’un voleur. Ihab D. a finalement été condamné à douze mois de prison avec mandat de dépôt ainsi qu’à une OQTF de cinq ans, comme cela avait été requis.

D’autres affaires sont parfois plus difficiles à entendre. Il est environ 17 heures lorsque Atmane Z. rentre dans le box des accusés. 1m65 environ, chétif, vêtu d’un pull gris à peine ajusté à sa taille et visiblement agité. Né en 1997 à Marrakech (Maroc), Atmane Z. rejoint l’Italie à un an. Il y vit la majeure partie de sa jeunesse aux côtés de ses quatre frères et soeurs, mais les tensions avec son père se multiplient, à tel point qu’il le mettra à la rue. L’homme rejoint la France entre 2015 et 2016, mais ne sait pas vraiment le dire, et dors dehors. Il est condamné à plusieurs reprises, notamment en 2024 pour association de malfaiteurs. Une première OQTF de cinq ans lui est alors délivrée. Il gagne Lyon il y a un an, mais vit à la rue depuis. "J’ai gâché ma vie. J’ai arrêté l’école, j’ai commencé à faire des bêtises. Comme j’ai de l’angoisse, je prends des anxiolytiques et j’ai des paranoïa. J’ai été suivi pour ça, mais quand je mélange les médicaments je ne me souviens pas de ce que je fais", tente-t-il d’expliquer, interrompant plusieurs fois la procureure. "Je suis vraiment désolé, je regrette vraiment. Je suis tellement stressé", implore-t-il. Il était poursuivi pour recel de bien pour un vol commis le 18 octobre dans le magasin Speeway, situé dans le 3e arrondissement.

Selon ses dires, très flous, il aurait découvert un sac remplit d’objets et de vêtements pour motards dans la rue et l’aurait gardé. Le montant du préjudice est évalué à plus de 2 300 euros pour l’enseigne. "Pourquoi vous ne retournez pas en Italie ? Vous avez la nationalité italienne après tout", lui demande alors la procureure. "Parce que je n’ai pas les sous madame. J’aimerais bien m’améliorer. Je dors dans la rue, mes affaires sont toutes mouillées. Je veux revoir ma famille. J’aimerais commencer à travailler, mais je ne trouve pas. Il ne me reste plus que mon passeport", lance paniqué le prévenu. Fragile psychologiquement, Atmane Z. aurait déjà tenté de mettre fin à ses jours par le passé. "Il n’y est pour rien dans les émeutes, il n’a rien cassé, donc jugeons-le sur les faits et non sur le contexte", demande alors son avocat, Me. Alban Barlet. Il poursuit : "Vous avez vu la misère sociale et la vie de ce monsieur ? Il voit un sac et le prend. C’est une infraction pénale, il a l’honnêteté de le reconnaître, il va être condamné, c’est normal. Mais son geste est humain. Ne soyez pas insensible à ce que vous dit monsieur." Mais au regard du contexte et de ses condamnations passées, le tribunal a, là aussi, suivi la réquisition du parquet, condamnant le mis en cause à douze mois de prison avec mandat de dépôt, à la révocation des 8 mois de sursis proclamés en 2024 avec ordre d’incarcération immédiate et l’interdiction de comparaître sur le territoire pour une durée de cinq ans. "Pardonnez-moi madame, je vous demande de m’aider", suppliera Atmane Z. alors qu’il quittait la salle d’audience. 

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"Ça aurait été une grosse bêtise de ma part si je les avais achetés, mais je ne l’ai pas fait"

Yanis C. n’a à priori rien d’un délinquant rodé. À 20 ans, le jeune homme réside chez ses parents à Saint-Symphorien d’Ozon (Rhône), travaille à temps plein dans la restauration au Groupama Stadium avec un salaire plutôt confortable. Pourtant, il a été interpellé dans la nuit de dimanche à lundi à proximité de la rue des Archers, dans le 2e arrondissement, pour recel de bien provenant d’un vol par effraction commis dans l’enseigne Zara. "Je voulais juste sortir me balader en ville", tente de justifier Yanis C.. Le soir des faits, le jeune homme est repéré par des policiers alors qu’il entre avec un ami dans un local poubelle. Un comportement suspect pour les forces de l’ordre, au regard du contexte, qui décident de le contrôler. Dans le local, une caisse avec 25 pantalons de costume, deux vestes et cinq pantalons en similicuir de la marque Zara, tous en possession d’une étiquette, est découverte. Le préjudice s’élève à plus de 1 000 euros. L’enseigne ne s’est pas portée partie civile. "Moi, je cherchais un endroit où uriner. J’ai terminé dans ce local poubelle où, malheureusement, il y avait une caisse qui ne m’appartenait pas. La police a débarqué directement vers moi", continue-t-il. 

Mais les faits sont têtus. Exploité, son téléphone dévoilera une première conversation sur le réseau social Snapchat où le mis en cause demande "je prends combien le lot ?", et une autre dans laquelle une connaissance estime que les commerçants "n'ont pas été assez pillés." "Je vous pose la question : des vêtements avec étiquette qui ne sont pas dans un magasin, ça ne vous paraît pas suspect ?", interroge la présidente. Et le jeune homme de répondre : "Ça aurait été une grosse bêtise de ma part si je les avais achetés, mais je ne l’ai pas fait." Une défense balayée par la procureure. "N’habitant pas à Lyon, il décide de se rendre à minuit place Bellecour après des pillages. C’est un lieu idéal de promenade", ironise-t-elle, estimant que l’on "ne peut pas croire qu’il s’agisse d’une coïncidence" lorsque le mis en cause avoue avoir simplement voulu acheter des vêtements. "C’est lunaire", lance son avocate Me. Denitza Gueorguieva. "On ne peut pas lui reprocher d’avoir acheté le lot puisqu’il ne l’a pas fait. Il était dans l’intention. On ne peut pas condamner quelqu’un pour une intention", a-t-elle tenté de défendre. Sans succès, puisque le tribunal a une nouvelle fois suivi la réquisition du parquet, condamnant Yanis C. à douze mois de prison avec mandat de dépôt, une interdiction de paraître dans le 2e arrondissement pendant deux ans à titre de peine complémentaire et à 1 000 euros d’amende.

Des peines qui interrogent  

Si le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a demandé une réponse pénale "extrêmement forte" après les exactions commises durant le week-end, les peines prononcées ce mardi ont parfois été accueillies avec scepticisme. "On a un peu le sentiment que les personnes qui sont poursuivies pour un recel sont jugées pour un événement qui s’est passé ce weekend, qu’ils paient pour ce qu’il s’est passé", juge Me Barlet à la sortie de l’audience ce mardi. 

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